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Notre Cœur tend vers le Sud Correspondance de voyage, 1895-1923Ce n'est pas l'auteur de l'Interprétation des rêves, de Totem et tabou ou de Malaise dans la civilisation que le lecteur découvre dans ce bel ouvrage consacré à la correspondance de voyage (inédite) de Sigmund Freud, mais l'homme privé qui se livre aux siens avec une décontraction, une joie de vivre et un hédonisme que l'on ne soupçonnait peut-être pas chez le père de la psychanalyse. En revanche, on retrouve avec plaisir la plume élégante et le regard curieux et perspicace de cet observateur impénitent. Mais deux essais importants de Freud - le premier consacré au Moïse de Michelange (1914), le second à un trouble de la mémoire qui a frappé Freud lors de sa visite de l'Acropole (1936) - montrent bien que ses voyages ont sans doute constitué pour lui une sorte d'autoanalyse. Et l'on se souvient peut-être que dans l'Interprétation des rêves, alors que Freud avait encore peu voyagé, l'auteur évoque à foison le désir et le rêve de voyage.
La frénésie de voyages dont Freud a fait preuve jusqu'en 1923 (date à laquelle son cancer mettra un terme brutal à ses déplacements) le conduit en Suisse, en Grèce, en Angleterre et aux États-Unis, mais la plupart de ces voyages l'emmènent vers le sud, vers l'Italie - et notamment à Venise, Florence et Rome, où il s'est rendu à sept reprises.
Les lettres sont assez rares, les cartes postales sont les plus nombreuses. La plupart sont adressées à Martha, sa femme, qu'il appelle parfois, "Ma vieille" ou "Ma chère vieille"! Ces instantanés montrent l'autre face de Freud, celle de l'homme au quotidien, amateur de bonne chère et de bon vin, de tabac également, l'homme qui sait être superficiel, léger, insouciant, qui adore faire des achats ou trouver un bon restaurant, qui évoque les odeurs et les parfums du sud, qui va plonger la main dans la Bocca della verità ou jeter une pièce dans Fontana di Trevi, à Rome. Mais elle nous livre aussi un voyageur parfois impatient, soucieux de son confort et qui peste contre les retards du courrier, contre les petits avatars inévitables au cours de tels voyages, contre les imperfections du service dans les hôtels, etc. Bref, un portrait assez inédit de l'homme.
L'autre versant de cette correspondance est évidemment le plaisir et le désir (Lust !) que Freud éprouve devant la beauté, celle de l'art, bien sûr, mais aussi celle des paysages et des villes qu'il traverse : Venise, la Toscane, Florence, la Sicile, sans oublier Rome où il se rend en 1901 seulement, après avoir repoussé plusieurs fois ce voyage, ou encore le choc que fut pour lui la découverte de la Grèce ou le mauvais souvenir que lui laissa le voyage qu'il entreprit en Amérique en compagnie de Ferenczi et Jung.
La forme même de l'ouvrage permet une sorte de flânerie agréable, on peut s'arrêter où l'on veut dans sa lecture et admirer l'iconographie (certaines cartes postales envoyées par Freud, ou des photos et des gravures qu'il a achetées au cours de ses périples illustrent les textes). Chaque voyage est introduit par un bref chapitre retraçant le déroulement du voyage, les dates, les étapes, etc. Une carte (empruntée au Baedecker de l'époque) permet même de visualiser l'itinéraire suivi par Freud. Enfin, un appareil de notes permet de remettre dans leur contexte certains aspects abordés dans cette correspondance (qu'ils soient de nature privée ou qu'ils concernent les pays visités).
Certes, cet ouvrage ne révolutionne pas la connaissance ou l'idée que nous avons de Sigmund Freud, mais il jette une lumière différente et bienvenue sur la personnalité de l'auteur. Librairie Arthème Fayard, 2005.
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