|
Né en 1943 à Rome, Friedrich Christian Delius a grandi dans le centre de l'Allemagne, dans le Land de Hesse. Aujourd'hui, il vit entre Berlin et Rome. Delius a reçu en 2007 le "Joseph-Breitbach-Preis", couronnant l'ensemble de son oeuvre. Ce prix est décerné par la "Mainzer Akademie der Wissenschaften und Literatur" et par la fondation "Joseph-Breitbach-Stiftung".La remise du prix aura lieu à Coblence le 21 septembre 2007. |
Le décor du récit est planté : la République fédérale d'Adenauer, confrontée à un passé encore proche, et qui se plonge dans son effort de reconstruction, morale et économique ; le monde idyllique d'un village de l'Allemagne profonde, écrasé de chaleur en ce début de juillet : le temple protestant, deux ou trois artisans, un café, des charrettes de foin qui passent, la place ombragée "Unter den Linden" (!) ; la vie de ce gamin - probablement l'auteur lui-même - rythmée par tout ce qui fait une vie "normale".
Mais ce monde idyllique, protégé, isolé des dangers extérieurs, a un prix, et il est élevé : la vie de ce garçon n'a pas l'insouciance que l'on pourrait attendre. Le quotidien du fils du pasteur est réglé par toute une série d'interdits auxquels répondent des "devoirs" tout aussi contraignants. Le miracle économique a donc un coût : le travail, la sueur, le courage et la morale protestante dans son acception la plus étroite.
La famille est le point central de cette existence, et le personnage du père pasteur domine entièrement cet univers. Il est par fonction le représentant de Dieu le Père, et en tant que tel, il est le maître du verbe, que ce soit à la maison ou au temple. Il est à ce point envahissant que le garçon tend à confondre Dieu et son ministre, le père intraitable qu'il côtoie à la maison et celui qui, quand il prêche au temple, est le porte-parole de cet autre père céleste. Et c'est bien sûr le dimanche que ces deux pères sont particulièrement présents. Si le jour du Seigneur signifie pour le jeune héros la libération des contraintes de la semaine, il n'en rêve pas moins d'une existence "qui ne serait pas empoisonnée par la grâce divine".
C'est donc un monde assez terrifiant qui nous est présenté, celui des "vertus allemandes" vues à travers le prisme d'un protestantisme rigide et austère où la parole de Dieu est prise au premier degré. À cause de l'omniprésence du père, le garçon ne peut échapper à ce monde fait de péchés et de commandements, de vertu et de faute, dont le but ultime semble être non seulement de subordonner la vie aux préceptes de la religion, mais de bannir de l'existence tout plaisir et toute sensualité. Le verbe est naturellement l'expression la plus accomplie de cette austérité presque inhumaine, et par vocation, le père-pasteur le maîtrise à la perfection. Dans sa bouche, la parole paternelle et celle de Dieu le Père se confondent pour devenir le vecteur unique de l'ordre retrouvé et des valeurs morales, des commandements et des interdits dans lesquels la vie de famille (paradigme de celle du pays) est corsetée jusqu'à l'excès : en la personne du père, "le verbe s'était fait chair et séjournait parmi nous".
À cette tyrannie du verbe, le jeune garçon répond par le langage du corps (il est affecté de plusieurs maux, bénins en apparence), mais surtout il "choisit" de réagir en se singularisant : il bégaie. Ce défaut d'élocution est à la fois sa faiblesse et sa force : d'une part il le stigmatise, au propre comme au figuré, et le marginalise en faisant de lui la risée du monde extérieur. Et dans cet univers, la singularisation, le refus des règles est synonyme de faute et de péché. Mais ce bégaiement est aussi une force, parce que c'est la seule fuite possible, la seule arme dont il dispose pour se défendre contre l'ordre établi : les mots et la langue peuvent être un instrument de pouvoir et de contrôle, mais on peut les pervertir, les retourner et en faire un instrument de libération.
Ce dimanche 4 juillet 1954, pourtant, sort de l'ordinaire. Toute la première partie du récit se lit en fait en contrepoint à l'apothéose (annoncée) de ce match de football déterminant, car ce qui se joue, dans cette coupe du monde, on l'aura compris, c'est une rédemption : pour le narrateur d'abord, qui, avant et pendant le match, suivi à la radio, se libère de cette vie en vase clos, de la toute-puissance du père et de l'hypocrisie de cette religion qui, au fond, apparaît comme dénaturée ; pour l'Allemagne ensuite, cette Allemagne vaincue qui, 9 ans après la fin de la guerre, se retrouvera à nouveau dans le camp des vainqueurs.
Le dernier quart du récit est entièrement consacré à la retransmission du match, et le reporter devient alors un véritable personnage dans la narration puisque Delius intègre progressivement son reportage au récit. Au début, le garçon se contente de reprendre ça et là quelques citations, puis, peu à peu, celles-ci deviennent plus nombreuses, plus présentes, au point que les deux voix finissent par se mêler pour ne plus former qu'un seul discours qui se transforme en une sorte de torrent émotionnel et linguistique auquel le garçon, l'oreille collée au récepteur, ne peut ni ne veut échapper. Ce qui va constituer pour lui une véritable révolution, c'est que le reporter - partagé entre la crainte d'une défaite de l'équipe d'Allemagne et l'immense espoir d'une victoire libératrice - mêle en apparence plusieurs niveaux de langage : celui de la religion (il est question de "miracle", de "prière", "d'espérance", un joueur est qualifié de "diabolique", un autre est un "dieu du football"), celui de la guerre (l'équipe allemande "part à l'assaut du paradis", craint la "défaite" et aspire à la "victoire", les joueurs sont "vaillants", "héroïques"), et enfin celui du patriotisme qui fait son entrée dans le récit par le drapeau allemand noir, rouge, or, et surtout l'hymne national, qui consacre la victoire de l'Allemagne, championne du monde : certains supporters allemands se mettent à chanter la version "autorisée", expurgée ; ils sont bientôt rejoints par d'autres qui entonnent celle, honnie, qui proclame "Deutschland, Deutschland über alles"...
L'identification, par commentateur interposé, à ce langage liturgique et guerrier permet à l'enfant de se libérer de l'univers oppressant imposé par son père, c'est-à-dire de cette Allemagne des années 50, cette Allemagne de l'ère Adenauer, héritière de la précédente. C'est par ce qu'il ressent explicitement comme un sacrilège (le vocabulaire de son père est perverti, détourné, pour déboucher sur une véritable "messe païenne") que le petit garçon timide et réservé s'identifie peu à peu à l'équipe d'Allemagne et à son pays. L'Allemagne va enfin pouvoir célébrer un "bonheur collectif" sans avoir à rougir, elle va pouvoir relever la tête, lavé qu'elle est de l'infamie. Cette victoire est donc en même temps celle de l'Allemagne et celle du narrateur, et elle préfigure peut-être la nouvelle identité qui, 35 ans plus tard, sera engendrée par la réunification allemande. Le titre est à cet égard sans la moindre ambiguïté : "Ce dimanche où je suis devenu champion du monde". (c'est moi qui souligne)
La lecture de ce livre, publié en 1994, est un vrai plaisir, tant par la qualité du récit lui-même, qui a du souffle, que par les différents niveaux d'interprétation qu'il autorise, sans en imposer aucun, et qui font toute la profondeur d'un texte ramassé sur quelque 120 pages. Delius parvient ici à exprimer dans toute sa violence le hiatus insurmontable qui marque l'Allemagne d'après-guerre : l'héritière du IIIe Reich, qui a absorbé aujourd'hui cette "zone soviétique" présente en filigranes tout au long du récit, cherche aujourd'hui encore son identité, déchirée entre le devoir de mémoire - c'est-à-dire sa faute - et le désir de se retrouver dans le concert des nations "normales". Le débat qui agite l'Allemagne depuis la dernière foire de Francfort (voir la polémique qui s'est développée à la suite des propos de Martin Walser sur "l'instrumentalisation de la shoah") montre, s'il en était besoin, que cette plaie est loin d'être refermée. L'Allemagne bégaie-t-elle encore ?
