|
Né en 1923 à Budapest de parents serbes, élevé dans la partie yougoslave du Banat, Milo Dor s'installe à Belgrade en 1933. Exclu de l'Université en 1940 pour ses activités politiques, il entre l'année suivante dans la Résistance yougoslave. Il est arrêté en 1942, condamné aux travaux forcés puis déporté à Vienne. Après la guerre, il reprend des études de dramaturgie et de langues romanes à l'université de Vienne, qui devient sa ville d'élection. Ses romans, nouvelles et essais ont été couronnés de nombreux prix. |
|
Vienne, chemises bleues Dans l'Autriche de 1999, le " Mouvement " a conquis le pouvoir à la suite d'élections législatives on ne peut plus ordinaires. Son " chef ", son " Führer " montre son véritable visage, celui d'un tribun populiste qui harangue les foules en transes. " L'état d'urgence dans lequel nous ont placés les vieux partis corrompus exige que soient prises des mesures d'exception ! ", tel est le discours que répercutent tous les médias, à la botte du nouveau pouvoir. On instaure des camps de regroupement pour les étrangers qui seront ensuite expulsés vers leurs pays d'origine. Et l'on prévoit " des camps de travail " pour les éléments jugés " paresseux ". D'autres mesures salutaires doivent être annoncées au cours d'une manifestation de masse qui se déroule dans le stade de la capitale viennoise. C'est là, au milieu des membres du service d'ordre vêtus d'un uniforme et armés de matraques que nous faisons la connaissance d'un vieil homme aux cheveux blanchis, s'appuyant sur sa canne - Mladen Raikow - un Serbe pour qui Vienne, depuis cinquante ans, est devenue sa véritable patrie, celle du cœur : il n'a pas l'intention de s'en laisser chasser sans autre forme de procès. Toute son attitude n'est en fait qu'un appel à la résistance, une prière ardente destinée aux Autrichiens, afin qu'ils ne succombent pas une deuxième fois aux sirènes de la peste brune - ou bleue. Né en 1923 à Budapest de parents serbes, élevé dans la partie yougoslave du Banat, Milo Dor s'installe à Belgrade en 1933. Exclu de l'Université en 1940 pour ses activités politiques, il entre l'année suivante dans la Résistance yougoslave. Il est arrêté en 1942, condamné aux travaux forcés puis déporté à Vienne. Après la guerre, il reprend des études de dramaturgie et de langues romanes à l'université de Vienne, qui devient sa ville d'élection. Ses romans, nouvelles et essais ont été couronnés de nombreux prix (Paru chez Fayard : Mitteleuropa, mythe ou réalité). Librairie Arthème Fayard
|
|
Un monde à la dérive Dans le royaume de Yougoslavie de l'entre-deux-guerres, la destinée d'une famille, les Raikow, nous est contée à travers les vies parallèles de quelques-uns de ses membres : Slobodan, le patriarche, banquier ruiné par la crise de 29, tente de se refaire en se lançant dans une entreprise industrielle qui échoue lamentablement. Dragi, son frère cadet, fuyant l'univers oppressant de la tribu Raikow, part s'installer dans le nord des États-Unis où il devient le patron d'une station-service, aux côtés d'une femme indifférente. Sacha, fils de Slobodan et de Militsa, élève des chevaux de course et consacre toutes ses énergies à son écurie. Le suicide de son meilleur ami le déstabilise au point qu'il songe à tout abandonner et à partir s'engager dans les rangs de l'armée républicaine, en Espagne. Quant à Mladen, le petit-fils préféré de Slobodan, il a quinze ans et vit à Belgrade. C'est un adolescent classique, mal dans sa peau, qui cherche désespérément l'amour. De ce tableau d'une société en voie de disparition, à la veille du grand chambardement que sera la Seconde Guerre mondiale, il émane une absence totale de perspectives, une désillusion assombrie par la mort qui rôde, presque à tout instant. |
|
Morts en sursis En 1941, dans la Serbie occupée par l’Allemagne, le jeune Mladen Raikow, tout juste bachelier, entre en résistance avec ses camarades des Jeunesses communistes de Belgrade. Arrêté par la police spéciale serbe à la botte des nazis, il est incarcéré, torturé, rééduqué, puis envoyé au Travail obligatoire à Vienne où il a affaire à la Gestapo avant d’être jeté dans un camp. Si, à travers son expérience, Milo Dor décrypte sans complaisance l’histoire du fascisme et des mouvements de résistance dans l’Europe mise à feu et à sang par la barbarie nazie, il montre aussi la désillusion de ces militants de gauche qui se sont sentis d’abord trahis puis abandonnés à leur sort par l’Union soviétique qui, à leurs yeux, avait pactisé avec le diable. Mais la réalité n’est pas aussi simple, et l’homme de la rue, dépassé par les événements, peut toujours devenir un héros ou un salaud – telle est la conclusion de Milo Dor. Né à Budapest, élevé dans la partie yougoslave du Banat, Milo Dor s’installe à Belgrade en 1933. Exclu de l’Université en 1940 pour ses activités politiques, il entre l’année suivante dans la Résistance. Il est arrêté en 1942 et condamné aux travaux forcés. Il est alors déporté à Vienne. Depuis 1949, il travaille en Autriche comme écrivain indépendant et journaliste. Ses livres ont été couronnés de nombreux prix. Ont déjà été publiés chez Fayard : Mitteleuropa, Un monde à la dérive et Les Chemises bleues. |
|
La Ville blanche Mladen Raikow, ancien communiste déporté en Autriche, fait le choix, à la fin de la guerre, de rester à Vienne, où il devient antiquaire. En Yougoslavie, le parti communiste avec lequel il a pris ses distances se mue en parti unique. Pour la police politique yougoslave, Mladen est à nouveau suspect. Certains de ses amis restés à Belgrade sont arrêtés et jetés en prison, d’autres sont assassinés. Autour de lui, toute une nébuleuse de personnages divers – écrivains, artistes, hommes politiques, etc., sans oublier les femmes qu’il a connues à divers moments de sa vie – gravite au gré des déplacements spatiaux et temporels ; comme Raikow, ils sont pris dans un tourbillon de questionnements, de recherches et de doutes identitaires qui semble sans issue. Incapables de faire table rase du passé comme de continuer à croire en des lendemains qui chantent, devenus les témoins gênants d’une époque révolue, ils semblent cantonnés au rôle d’éternels opposants. Véritable fresque historique et politique, ce troisième volet de la trilogie de Milo Dor (dont les deux premiers sont Un monde à la dérive et Morts en sursis) donne de la Vienne d’après-guerre une vision subtile et explore avec finesse les rapports qu’entretiennent la fiction et l’histoire, l’individu et la collectivité, les actes et les intentions, la morale et la nécessité. Né à Budapest, élevé dans la partie yougoslave du Banat, Milo Dor s’installe à Belgrade en 1933. Exclu de l’Université en 1940 pour ses activités politiques, il entre l’année suivante dans la Résistance. Il est arrêté en 1942 et condamné aux travaux forcés. Il est alors déporté à Vienne. Depuis 1949, il travaille en Autriche comme écrivain indépendant et journaliste. Ses livres ont été couronnés de nombreux prix |
J'étais arrivé à un moment où le stade n'était pas encore totalement plein, mais je n'avais pas osé entrer parce que j'avais peur qu'un membre du service d'ordre du "Mouvement" qui, comme les musiciens, portaient tous la chemise bleue au "V" blanc et étaient armés de matraques, ne me reconnaisse et ne m'empêche d'entrer. Ma photo avait été publiée récemment par le journal à petit format et gros tirage, proche du "Mouvement", avec la légende suivante en caractères gras : "La mouche à merde serbo-cosmopolite sur le corps sain du peuple". Cette photo n'était pas particulièrement flatteuse. Mon grand nez y était fortement mis en valeur, car il était le signe de ma judéité "dissimulée" ou, pis encore, de mes origines balkaniques. On aurait pu aussi m'appeler "le vautour sur le cadavre de la défunte République", mais le vocabulaire de ces nouveaux journalistes était tout aussi indigent que celui des nouveaux hommes politiques.
Toujours est-il que je préférai rester à l'extérieur du stade, comme il se doit pour un marginal. Le pré dans lequel je me suis allé m'asseoir derrière le stade, parce que je ne peux plus rester debout trop longtemps sur mes vieilles jambes malades, était manifestement réservé aux familles qui, comme s'il s'agissait d'un pique-nique à la campagne, s'y étaient installées avec armes et bagages sur de grandes couvertures, mangeaient leurs sandwiches au jambon ou au saucisson et buvaient de la bière ou du vin. Des vendeurs ambulants proposaient des saucisses de Francfort chaudes et assuraient l'approvisionnement en bière que la chaleur ambiante avait rendue tiède.
Maintenant que je les voyais réunis par milliers tout autour de moi, je fus frappé par le grand nombre d'hommes qui, à Vienne, portent des sandales en été - ils sont probablement plus nombreux que dans n'importe quelle autre ville. Jadis, je les voyais souvent sortir des immeubles, chaussés de leurs sandales, et se rendre à pas traînants au bistrot du coin pour aller acheter une bouteille de bière, mais je ne me doutais pas qu'il puissent être aussi nombreux. Manifestement, le "Mouvement" comptait un nombre particulièrement élevé de militants parmi ces porteurs de sandales. À présent, je les voyais couchés dans l'herbe, écartant les orteils pour les aérer un peu en les faisant bouger au rythme de la musique assourdissante déversée par les haut-parleurs.
Comme je ne supporte pas la musique trop forte, et ce bien que mon ouïe commence à baisser, j'étais sur le point de partir et d'abandonner à leur divertissement mes concitoyens pour qui cette manifestation était une gigantesque récréation, mais je ne pouvais sous aucun prétexte rater cette auto-célébration du "Mouvement" d'extrême-droite, qui se qualifiait lui-même de "progressiste". Il fallait que je voie de mes yeux comment on met en œuvre la défaite de la Raison en s'appuyant sur des slogans fumeux et mensongers. Pour ce faire, il n'était pas de lieu plus approprié que ce stade où l'on avait déjà assisté à de nombreuses batailles rangées entre les supporters de différents clubs de football ou d'équipes nationales. Cette exécution capitale de la démocratie était prévue pour dix-sept heures. Il restait donc un quart d'heure à patienter si toutefois ce M. Haselgruber si ardemment attendu ne faisait pas durer un peu le plaisir pour faire monter la tension.
À côté de moi, une jeune femme se mit à langer son bébé en larmes, et son mari, qui était assis près d'elle et observait cette scène intime avec des yeux ternes et légèrement injectés de sang, laissa échapper un rot, si bien que l'odeur de la bière se mêla à celle de l'urine et de la sueur. Je regardai de l'autre côté, où un jeune couple s'embrassait sous le regard apathique et vide d'une grosse femme indifférente en robe à fleurs, et je me demandai comment il avait pu se faire qu'un pays aussi beau et paisible se fût métamorphosé soudain en un état fasciste.
Certes, je m'y attendais depuis longtemps, mais je refusais catégoriquement de voir une telle réalité. Cette évolution s'était faite très lentement, par petites avancées imperceptibles, si bien que l'on avait pu s'habituer progressivement à ses différentes phases, par-delà la petite irritation que l'on en concevait à chaque fois. C'est bien ce qui explique aussi la candeur de la plupart de mes concitoyens. On peut tout supporter tant que l'on n'est pas directement concerné. Moi-même, qui ai pourtant eu l'occasion, à mon corps défendant, d'observer de près comme de loin la montée d'un certain nombre de dictatures et qui croyais de ce fait posséder une sorte de capteur capable de détecter le danger, je n'eus d'autre choix que d'assister, impuissant, à la montée de ce soi-disant "Mouvement du progrès" qui, soudain, rassembla ses énergies puis s'empara d'un coup de tous les pouvoirs.
La foule massée dans le stade se mit à scander : "Ha-sel-gru-ber ! Ha-sel-gru-ber !"
Pensant que l'homme fort qu'ils attendaient avec tant de ferveur était déjà arrivé, nombreux furent ceux autour de moi qui se levèrent comme un seul homme. La jeune maman, à côté, en répandit le lait qu'elle s'apprêtait à verser dans le biberon de son bébé. Mais Haselgruber n'apparaissait toujours pas sur l'écran. Il devait se dire qu'il était encore bien trop tôt pour se montrer. Peut-être était-il en train, comme jadis Hitler, de travailler devant le miroir la pause qu'il avait l'intention de prendre ensuite à la tribune, sous le regard expert d'un conseiller en langage du corps. Mais peut-être méditait-il aussi quelques formules marquantes qu'il allait lancer à la foule d'une voix considérablement amplifiée.
Soudain, j'aperçus un jeune homme qui habitait dans l'immeuble où je vis depuis près de cinquante ans. Je ne sais pas quand il y avait emménagé ; il arrive souvent qu'un vieux locataire vienne à mourir et laisse la place à un nouvel occupant, si bien que la sociologie de notre immeuble, tout comme celle de notre quartier plutôt résidentiel, s'en trouve constamment modifiée. Il m'était arrivé, quelquefois, de croiser dans le couloir ce jeune homme aux cheveux en brosse, au nez court et camus, avec lequel j'échangeais un signe de tête muet, mais à part cela, je ne savais rien de lui ; je ne connaissais même pas son nom. Aujourd'hui, il portait une chemise bleue ornée du fameux "V" et tenait dans sa main droite une matraque, ce qui l'identifiait sans ambiguïté comme un membre du service d'ordre...