Né en 1884 à Munich, Lion Feuchtwanger est un maître du roman historique qui connut une gloire mondiale en publiant en 1923 son oeuvre la plus célèbre et pourtant la plus méconnue : Le Juif Suss. Ami et collaborateur de Bertolt Brecht dans le Berlin des années vingt, il s'exile en France, à Sanary-sur-mer, lorsque Hitler arrive au pouvoir en 1933.
Il devient alors l'un des chefs de file des intellectuels allemands qui luttent contre le nazisme : sa maison devient le point de rencontre de l'intelligentsia allemande en exil : outre Bertolt Brecht, Franz Werfel ou Walter Benjamin, on y rencontre aussi Heinrich et Thomas Mann ou René Schickelé. Incarcéré à deux reprises au camp des Milles, près d'Aix-en-Provence, où le régime de Vichy retient sans distinction tous les ressortissants d'Europe centrale, qu'ils soient nazis ou antinazis, il parvient à s'évader et à rejoindre les Etats-Unis, où il finit ses jours en 1958. Grand admirateur du siècle des Lumières et des valeurs de la Révolution française - l'un de ses romans les plus importants est consacré à Jean-Jacques Rousseau -, il reste l'une des figures les plus flamboyantes d'une littérature qui se veut citoyenne et ne capitule pas devant les coups que l'Histoire porte à la démocratie et aux Droits de l'Homme.
A l'heure du procès Papon, fonctionnaire zélé de Vichy qui devait être en poste à Bordeaux lorsque L. Feuchtwanger était interné aux Milles, la lecture du Diable en France, où l'auteur met en lumière les méthodes du régime de Vichy, semble plus que jamais d'actualité.


Traductions de Jean-Claude Capèle


et encore, par d'autres traducteurs :



LE FAUX NÉRON
Onze ans ont passé depuis la mort de Néron.
Céjon, fonctionnaire zélé mais sans imagination qui vient d'être nommé gouverneur de la province de Syrie, est horrifié par la vie turbulente et anarchique de l'Orient. A peine arrivé, il se heurte à Varron, ex-sénateur animé d'une ambition d'autant plus dévorante qu'il a été banni de Rome par les successeurs de Néron. Varron répond à ce qu'il considère comme une provocation par une opération politique, diplomatique et finalement militaire de grande envergure : profitant du ressentiment des royaumes d'Orient qui souffrent du joug de Rome, il exploite les talents de comédien et surtout l'étonnante ressemblance de son ancien esclave, le potier Térence, avec l'empereur défunt, pour faire croire à un "retour" de Néron, et propulse le potier sur le devant de la scène politique, où il sera bientôt entouré de personnages douteux, coquins et malandrins qui cherchent à profiter de cette aventure.
L'ascension fulgurante puis la chute de Néron-Térence mettent au jour les rouages du combat politique dominé par l'ambition personnelle et la lutte pour le pouvoir. Publié en 1936 à Amsterdam, interdit par les nazis, le Faux Néron plonge dans le monde de l'Antiquité et dans l'univers exotique de l'Orient pour mieux dénoncer les dérives politiques de son temps.
Critique de théâtre, fondateur, en l9O8, du magazine culturel Der Spiegel, metteur en scène, auteur de romans (la plupart historiques) qui connurent dans les années 20 et 30 un extraordinaire succès, Lion Feuchwanger (Munich, 1884 - Los Angeles, 1958), d'origine juive, fut contraint de fuir l'Allemagne nazie en 1933. Réfugié en France, à Sanary-sur-Mer, il fut interné en 1940 an camp des Milles, mais réussit à s'évader et gagna les États-Unis, où il vécut jusqu'à sa mort.
Tous ses livres sont une sorte de commentaire de sa formule : "Le meilleur moyen de changer le monde, c'est de l'expliquer." "La maxime résume non seulement son attitude vis-à-vis de l'histoire, ancienne ou contemporaine, mais aussi son amitié et ses longues discussions avec Brecht, ainsi que sa relative réserve - qu'incarne dans chacun de ses romans un personnage de "sage" où l'on peut voir un double de l'auteur. Son œuvre fut si célèbre qu'un critique anglais déclara à propos de la Montagne magique : "C'est presque du Feuchtwanger."

Bonnes feuilles


LE DIABLE EN FRANCE
« Nous étions là, debout, à attendre. Nous avions tous imaginé notre sort bien autrement lorsque nous étions arrivés en France. Les mots Liberté, Egalité, Fraternité étaient inscrits en lettres géantes au-dessus du portail de la mairie, on nous avait fêtés lorsque nous étions arrivés des années plus tôt, les journaux avaient publié pour nous des articles de bienvenue affectueux et pleins de respect, les autorités nous avaient assuré que c’était un honneur pour la France de nous accorder l’hospitalité, le président de la République m’avait reçu personnellement. À présent, on nous incarcérait. »
Ces phrases désabusées sont extraites du Diable en France, l’unique récit autobiographique de Lion Feuchtwanger, rédigé après son arrivée aux États-Unis. Il y raconte son internement en 1940 au camps des Milles, installé en toute hâte par les autorités françaises dans une tuilerie désaffectée proche d’Aix-en-Provence ; il évoque les humiliations que la France a fait subir à ces Allemands et ces Autrichiens antinazis qui avaient, en 1933, choisi notre pays comme terre d’asile. D’où la cruelle désillusion éprouvée par ces intellectuels de gauche, fervents admirateurs des valeurs humanistes de la France.
Né en 1884 à Munich, Lion Feuchtwanger s’est fait un nom dans le monde des lettres, dès les années 20, en écrivant des romans historiques, un genre qu’il a mené à sa perfection : Le Juif Süss, Le Faux Néron, La Trilogie de Flavius Josèphe, entre autres. Lorsque Hitler arrive au pouvoir, Feuchtwanger séjourne aux Etats-Unis. Au lieu de rentrer en Allemagne, il s’installe en France, à Sanary, dans le Var. L’endroit devient alors le point de chute de l’intelligentsia allemande en exil : Franz Werfel, Bertolt Brecht, les frères Mann, René Schickelé y font de fréquents séjours.
Incarcéré à deux reprises, Lion Feuchtwanger parvient à s’évader du camp des Milles et à gagner les États-Unis, où il finira sa vie en, 1958.

Postface au Diable en France


LA GUERRE DE JUDÉE
Comme le Faux Néron, la Guerre de Judée, premier des trois roman consacrés par Feuchtwanger à Flavius Josèphe, nous plonge au cœur de cette période turbulente que fut le 1er siècle de notre ère, mais pour nous faire assister cette fois-ci à l'épreuve de force qui opposa deux cités également orgueilleuses: Rome et Jérusalem. Le livre débute avec l'arrivée à Rome de Josèphe, alors appelé Joseph ben Mathias, jeune prêtre envoyé par Jérusalem pour négocier la libération de trois docteurs de la Loi accusés d'avoir soutenu un mouvement extrémiste de résistance aux Romains, les "Vengeurs d'Israël ". Le monde romain enchante Josèphe, mais le succès de sa mission lui vaut d'être nommé gouverneur de Galilée. Partagé entre partisans de Rome et nationalistes farouches, il finira par s'opposer à Rome, sera fait prisonnier à l'issue du long siège de Jotapata et, curieusement séduit par la personnalité du général Vespasien, lui prédit qu'il deviendra empereur sous peu. Lorsque sa prédiction se réalise, Vespasien fait de lui son historiographe officiel, et c'est en cette qualité que Josèphe, honni par ses frères de race, assistera à la destruction du Temple de Jérusalem...
Le personnage complexe et controversé de Flavius Josèphe, le Juif romain, était bien fait pour attirer Feuchtwanger, le Juif allemand, partagé comme lui entre deux cultures, cherchant comme lui à les concilier. La Guerre de Judée fut commencé en 1931, achevé en 1932. Quelques mois plus tard, Goebbels déclarait Feuchtwanger (heureusement réfugié en France) "le pire ennemi de la nation allemande". Est-il étonnant dès lors que le thème principal du livre soit la dénonciation du nationalisme ? D'autres thèmes - les vertus du cosmopolitisme, les rapports entre l'individu et l'histoire, l'action et la pensée - surgissent ici comme dans toute l'œuvre de Feuchtwanger, accompagnés d'une approche novatrice de la psychologie des personnages : Feuchtwanger déploie un art très subtil pour démontrer l'interconnexion entre rationnel et irrationnel dans les décisions humaines. Mais aussi profonds, aussi érudits soient-ils, les récits historiques de Feuchtwanger sont avant tout de grands moments de littérature romanesque - la meilleure, sans doute, des années trente.

Bonnes feuilles


LES FILS
Dans Les Fils, deuxième des trois romans de Lion Feuchtwanger consacrés au célèbre historien romain d'origine juive Flavius Josèphe, Titus, fils de l'Empereur Vespasien, a succédé à son père. Les Juifs de Rome espèrent qu'il épousera la princesse juive Bérénice, ce qui assurerait leur intégration parfaite dans le monde romain. Quant à Flavius Josèphe, devenu historiographe officiel de l'Empire, il réside à Rome avec sa deuxième épouse, romaine, dont il a eu un fils, Paulus. L'intrusion inopinée de sa première femme juive, et de son premier fils, Siméon, va le placer devant des choix et des contradictions presque insurmontables : comment concilier le culte de la tradition juive - l'attachement aux valeurs traditionnelles de sa culture - et le désir de s'intégrer dans le monde romain - c'est-à-dire dans la modernité?
Dans cette grande fresque romanesque, Lion Feuchtwanger poursuit sa réflexion sur les vertus du cosmopolitisme, sur les rapports entre l'individu et l'Histoire, entre l'action et la pensée. Flavius Josèphe, lui, archétype de l'intellectuel au sens où nous l'entendons aujhourd'hui, veut à la fois agir et penser, être différent sans pour autant s'exclure...



LE JOUR VIENDRA
Troisième volet de la trilogie consacrée à Flavius Josèphe, Le jour viendra met en scène la Rome de Domitien, le dernier des empereurs flaviens. Personnalité fantasque et sanguinaire, avide de pouvoir, Domitien fait montre de la perversité ultime des grands mégalomanes et des grands paranoïaques : il s'enferme dans un délire de persécution dont souffre tout son entourage et l'Empire lui-même.
Flavius Josèphe n'a pas les faveurs de l'Empereur. Il vit très retiré, publie son Histoire universelle du peuple juif et s'occupe de son second fils, Matthias, qui doit devenir ce que lui-même n'a pas su être : un homme capable d'accomplir la synthèse des deux cultures juive et gréco-romaine. Au fond, il est enfin en accord avec lui-même.
Mais cette sérénité sera de courte durée : devant l'hostilité déclarée de Domitien et de Rome, Josèphe, abandonnant la neutralité de l'historien, écrit un pamphlet virulent contre l'antisémite Apion et critique ouvertement l'Empereur. La vengeance de Domitien ne se fera pas attendre : il fait assassiner Matthias. La vie de Josèphe perd alors le peu de sens qu'elle lui semblait avoir. Après la mort de Domitien, il retourne en Judée où se prépare un deuxième soulèvement contre Rome, qu'il réprouve pour des raisons philosophiques et politiques, mais qu'il va soutenir, parce qu'il sait désormais que son humanisme devra céder devant le nationalisme pur et dur incarné, ironie du sort, par le dernier fils romanisé qu'il possède : Paulus, devenu général en Judée.
L'échec du cosmopolite Flavius Josèphe, qui renoue au soir de sa vie avec le patriotisme juif de sa jeunesse, est peut-être aussi celui de l'auteur lui-même qui, face à la persécution des Juifs par l'Allemagne nazie, a renoncé à son cosmopolitisme militant pour approuver dès 1940 la création de l'État d'Israël.

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Lion Feuchtwanger, le Faux Néron

La ville d'Édesse

La ville d'Édesse, capitale du royaume du même nom, la plus septentrionale des grandes cités de Mésopotamie, s'étendait, blanche et pompeuse, sur ses collines. Quand on la contemplait de loin, elle avait un air très grec avec ses temples et ses portiques, avec son arène, ses théâtres, ses bains et ses écoles de sport. A l'intérieur de ses murs, cependant, on ne voyait pas beaucoup d'inscriptions grecques et l'on entendait rarement un mot de cette langue. Ses habitants étaient plutôt un mélange haut en couleurs de Syriens, de Babyloniens, d'Arméniens, de Juifs, de Persans, d'Arabes, et seules leurs maisons avaient une apparence gréco-romaine.

Au sud d'Édesse commençait la vaste étendue de la steppe. La ville elle-même était pourtant riche en eau, les berges de son fleuve, le Skirtos, "le Sauteur", étaient fertiles, et les vents soufflant depuis les montagnes qui séparaient la Mésopotamie de l'Arménie rafraîchissaient et purifiaient son atmosphère.

Édesse se situait à la croisée de nombreuses routes. C'était une ville prospère. Le commerce des épices et des essences aromatiques d'Arabie et de l'Inde passait par elle, de même qu'une grande partie du commerce des perles et des soieries précieuses. Elle était célèbre tout alentour pour la beauté de ses monuments. Des étrangers venaient de loin pour visiter le temple séculaire dédié à Atargatis, avec sa statue de bronze noir représentant la déesse et ses étranges symboles priapiques, le temple de Mithra, l'université, mais surtout le labyrinthe, sorte de grotte gigantesque ouverte dans le rocher qui se dressait sur la rive gauche du fleuve Skirtos, avec des centaines de couloirs étroits qui s'emmêlaient et se subdivisaient à l'infini, des galeries, des chambres et des volées de marches.

La fondation d'Édesse remontait à la plus haute antiquité. A l'origine, elle s'appelait Osroëne, la cité des lions. Hittites, Assyriens, Babyloniens, Arméniens et Macédoniens avaient régné ici. Les derniers à avoir pénétré jusqu'à Édesse, trois siècles plus tôt, étaient les Arabes, et ils étaient restés jusqu'à ce jour. Aujourd'hui, en tant que l'un des petits États tampon situés entre l'Empire romain et le royaume parthe, Édesse vivait constamment sous la menace. Pourtant, la ville tirait aussi un bénéfice de sa neutralité : elle la vendait avec profit soit à l'un soit à l'autre dans chacune des guerres incessantes qui opposaient les deux grands États.

Les princes arabes d'Édesse, même s'ils étaient toujours des Arabes au fond de leur coeur, encourageaient de toutes leurs forces la culture araméenne, considérée dans ces contrées comme la plus éminente. L'université d'Édesse était incontestablement la meilleure de toute la Mésopotamie, et il lui arrivait de rivaliser avec l'académie d'Antioche.

La cité abritait bien des sanctuaires, et nombreux étaient les dieux que l'on y vénérait. A leur tête se trouvait la déesse Atargatis, que l'on appelait aussi "la déesse de Syrie" ; la source et l'étang de la ville, de même que ses poissons rouges lui étaient dédiés. De plus, on vénérait Labyr, le dieu-taureau à la hache, le dieu du labyrinthe, ainsi que d'autres dieux antiques d'Assur, un dieu-lion, sur les hauteurs, de même que le grand Beel et Nébu. Il y avait aussi le dieu persan Mithra, les dieux stellaires arabes Aumu, Aziz et Dusaris ainsi que les divinités grecques et romaines. Mais Yahvé, le dieu des Juifs, avait aussi ses disciples à Édesse ; même son fils incarné, nommé Jésus, oint par leur dieu, avait déjà trouvé ici des fidèles.

Plusieurs dizaines de milliers d'habitants vivaient dans cette belle cité - des blancs, et d'autres, bruns : des princes arabes et leurs conseillers, des commerçants et des seigneurs grecs et syriens, des astrologues persans, des artisans et des savants juifs, sans compter les officiers et les soldats de la garnison romaine ; on trouvait aussi presque en permanence des caravanes de bédouins dans la ville, et au milieu de toutes ces peuplades, on voyait se faufiler également la foule bigarrée des innombrables esclaves. Tous ces gens, blancs, noirs, bruns, avec leur bétail, leurs chameaux, leurs chèvres et leurs chiens vivaient, respiraient et pullulaient à tort et à travers, parlaient d'innombrables langues, vénéraient d'innombrables dieux selon d'innombrables rites, mangeaient, buvaient, faisaient l'amour, s'adonnaient au commerce, se mariaient, se querellaient et se réconciliaient ; aucun d'eux n'aurait pu vivre sans les autres ; chacun, au fond, était content que l'autre fût là, et tous étaient fiers de leur ville d'Édesse, la plus aimable, la plus belle des cités du monde.

Le souverain d'Édesse était le roi Malloukh, cinquième du nom ; son chancelier se nommait Charbil - c'était le grand prêtre de la déesse Atargatis ; le commandant de la garnison romaine s'appelait Fronto. Mais le pouvoir véritable, à Édesse, était entre les mains du sénateur Varron.

Le potier Térence

Parmi les nombreuses entreprises que Varron avait fondées à Édesse, il y avait également une fabrique de céramiques qu'il avait installée pour l'un de ses "protégés", le potier Térence, dans la rue Rouge. Le fait que ce Térence se considérât toujours comme un "protégé" de Varron n'était bien sûr qu'une marque de pure affection ; car il y avait bien longtemps qu'il était un homme arrivé qui n'avait nul besoin de la protection d'autrui. Il était même parvenu à devenir le maître juré de la corporation des potiers d'Édesse.

Et pourtant, sa poterie n'était pas, et de loin, la plus grande de la ville ; Térence ne se distinguait pas non plus par une compétence particulière. En fait, c'était sa femme qui dirigeait le travail dans les ateliers ; un esclave nommé Cnops, originaire de Cilicie, s'occupait des aspects commerciaux. On voyait rarement Térence dans sa fabrique. En revanche, on pouvait le rencontrer fréquemment dans la rue ou dans les tavernes. En tant que maître juré de la corporation des potiers, il devait courir souvent de-ci, de-là et parler à beaucoup de gens. Tantôt il adressait aux autorités de la ville ou aux conseillers du roi Malloukh une pétition destinée à défendre les intérêts de sa corporation, tantôt il devait représenter les potiers lors d'une cérémonie organisée par la cité ou se voyait chargé d'organiser l'une de ses fêtes.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, assez corpulent, aux cheveux blond-roux, avec une peau d'un rose pâle, un visage large, à la lèvre inférieure épaisse, des yeux gris un peu myopes - un homme, somme toute, qui ne manquait pas de prestance et semblait très romain dans son apparence. La corporation des potiers était fière de son maître juré. Non seulement parce qu'il était un Romain de la Ville, mais surtout parce qu'il avait l'air distingué et important, et parce que, s'intéressant à d'innombrables choses de l'esprit, il était bon orateur. Il parlait le latin avec un bel accent de la ville de Rome ; il s'exprimait aussi en grec et en araméen, bien qu'il eût des difficultés à prononcer le son "th" qui est très important dans ces deux langues. Certains trouvaient cependant qu'il aimait trop s'écouter parler, et il était exact qu'il n'était pas aisé, une fois que l'on avait déchaîné le flot impétueux de son discours, de parvenir à l'arrêter. Mais il faisait impression, c'était incontestable. Il savait se donner des airs et fréquenter avec beaucoup de naturel les grands seigneurs ; son visage pouvait même adopter une expression d'arrogance et d'insatisfaction qui mettait mal à l'aise ses partenaires. Il s'y connaissait aussi en matière de représentation. Si la corporation des potiers se faisait particulièrement bien remarquer lors des fêtes d'artisans, en particulier lors de la grande fête du mois de mars, le mérite lui en revenait entièrement. Il était servi en l'espèce par le fait qu'il était un homme cultivé. Il connaissait par coeur de larges passages des classiques grecs et romains, et il était capable de vous submerger de citations ; il s'intéressait au théâtre, et le festival annuel des potiers, dont l'organisation relevait de sa responsabilité, attirait beaucoup de monde. Tout ce qui entretenait des relations avec les potiers, à Édesse, était fier de ce président qui présentait bien. Même les apprentis, qui pourtant se faisaient frapper plus souvent qu'à leur tour dans les ateliers de Térence, préféraient travailler là-bas plutôt qu'avec un patron plus doux.

Ce qui augmentait encore le prestige de Térence, c'est qu'il flottait autour de lui et de son destin quelque chose d'obscur, comme un mystère. Il était arrivé à Édesse onze ans plus tôt, en loques, misérable, avec une barbe blond-roux hirsute. A cette époque, on l'aurait cru capable de "se moucher sous son bras", comme le dit un proverbe des artisans. Personne n'aurait pu se douter en voyant le Térence de cette époque-là qu'il deviendrait un jour le maître juré de sa corporation. Des gens qui connaissaient bien Rome racontaient que ses ateliers y avaient bonne réputation et que même la cour impériale se fournissait chez lui ; certains allaient jusqu'à affirmer même que Térence entretenait des relations mystérieuses, personnelles avec la cour.

Voici ce qui était réellement arrivé au potier Térence à Rome :

Son père était alors encore un esclave appartenant à la famille de Varron. Le vieux Varron avait accordé la liberté à cet homme débrouillard et lui avait installé une poterie. Son fils Térence, cependant, n'était guère attiré par cet artisanat ; il s'intéressait à des choses plus nobles, à la politique et au théâtre. Quand il parlait des affaires publiques ou de l'art, ses amis louaient son intelligence de même que l'acuité de son regard et trouvaient qu'il était trop bien pour n'être qu'un simple maître potier. Du vivant de son père, déjà, Térence s'occupait peu de la fabrique de poterie, et après sa mort, il ne s'en soucia plus du tout. Elle ne tarda donc pas à péricliter. Au fur et à mesure que sa fortune fondit, ses amis perdirent leur enthousiasme d'antan, et personne ne voulait plus lui faire un compliment pour ses discours élégants et ses longues citations, et encore moins lui donner de l'argent. Alors qu'à vingt-deux ans il était assez lourd et robuste et n'avait pas un physique particulièrement attrayant, lorsqu'il approcha de la trentaine, son visage se bouffit et prit un air maussade presque transfiguré par l'amertume.

C'est alors qu'on fit une découverte étrange. Pendant longtemps, le visage de l'empereur Néron se détachait, décharné, au milieu d'une barbe rousse ; mais peu à peu, il s'était empâté, et quand il se fit raser sa barbe, à vingt-huit ans, son visage glabre apparut changé : bouffi, blasé et affichant presque toujours un air contrarié. Un jour, donc, que Térence, en tant que protégé, faisait sa visite de courtoisie quotidienne au sénateur Varron, celui-ci constata avec stupéfaction que le potier maussade ressemblait soudain à s'y méprendre à l'empereur empâté et blasé. Néron fronçait les sourcils de la même façon au-dessus de ses yeux myopes, il avançait de la même manière sa lèvre inférieure épaisse. Le sénateur Varron eut alors une idée. Comme il fallait constamment trouver de nouveaux divertissements pour Néron qui se montrait si exigeant, il convoqua le potier au Palatin afin de le présenter à l'empereur.

Pour Térence, cette présentation pouvait être une expérience dangereuse. En effet, si l'empereur était de mauvaise humeur, on ne pouvait exclure qu'il fît payer fort cher à son sosie cet étrange jeu de la nature.

Cependant, l'expérience fut un succès. Certes, Néron préféra éviter que d'autres eussent la possibilité de voir que la nature avait créé deux fois le visage impérial, et il ordonna que Térence changeât de coiffure et qu'il restât au Palatin, à l'abri de tous les regards, jusqu'à ce que sa barbe eût poussé. Mais pour le reste, il trouva divertissante cette étrange ressemblance. Au point qu'il ne se contenta pas de cette unique présentation. Il convoqua le potier une deuxième fois au Palatin, puis de plus en plus souvent. Lorsqu'il arrivait, on lui coupait sa barbe, le coiffeur de Néron l'apprêtait, et l'empereur se régalait en voyant Térence imiter sa démarche, ses gestes, ses intonations. Il le corrigeait lorsque quelque chose lui semblait ne pas convenir. A plusieurs reprises, il fit venir son singe préféré afin de le faire participer au jeu, et quand le potier et le singe l'imitaient, la salle résonnait des éclats de rire de l'empereur.

Ces rencontres avec Néron troublaient profondément Térence. Il lui arrivait souvent, à présent, d'avoir un petit sourire madré, ravi. Il savait depuis toujours que les méchants caprices de ce destin qui lui refusait la gloire, malgré ses dons, devaient nécessairement cesser un jour. Il pensait souvent à un rêve qu'avait fait sa mère quand elle était enceinte de lui. Dans ce songe, elle devait escalader une haute montagne. Le chemin était dur ; elle sentit venir les douleurs et voulut s'allonger. Mais une voix lui ordonna : "Monte plus haut!" Elle obéit mais eut de nouveau un accès de faiblesse et voulut se reposer. La voix, cependant, était à nouveau là, et c'est juste avant le sommet qu'elle eut la permission d'accoucher. Elle alla consulter un devin qui lui expliqua la signification de son rêve : l'enfant qu'elle portait s'élèverait très haut. Ce fut l'une des raisons pour lesquelles on donna à Térence le nom prétentieux de Maximus.

Sur le Palatin, on lui avait enjoint de garder le silence sur ses rencontres avec l'empereur, sous peine de mort. Pourtant, il était vraisemblable que l'esclave Cnops subodorait ou savait quelque chose ; il avait dû remarquer non seulement les mystérieuses absences de son maître pendant plusieurs semaines, mais aussi les commandes que le Palatin s'était mis soudain à passer à la petite fabrique qui périclitait. Face à Caïa, sa femme intelligente et résolue, il fut impossible à Térence de garder ce secret. Sur ses instances, il lui confia ce qu'il faisait sur le Palatin. Mais même avec elle, il n'en parlait que rarement, à contrecoeur, en prenant des airs mystérieux et jamais en toute franchise. S'il lui arrivait, rarement, de s'avouer à lui-même que ces convocations à se rendre dans la résidence de l'empereur l'arrangeaient, jamais il ne le confessa à sa femme ; au contraire, il l'approuvait même par un silence obscur quand elle condamnait violemment les atteintes à sa dignité humaine dont ces mécréants, là-haut, se rendaient coupables. En réalité, cependant, le petit jeu auquel il participait sur le Palatin devint de plus en plus un besoin pour lui. Sa ressemblance avec l'empereur le remplissait de joie ; au fond de lui-même, il s'identifiait toujours plus à son rôle.

Jusqu'au jour où se produisit un retournement. Le jour maussade où la garde se mutina, l'empereur avait sombré dans une dangereuse léthargie, et ses proches, pour l'égayer, avaient fait venir le potier Térence au Palatin. Le coiffeur l'avait rasé et l'avait apprêté comme à l'accoutumée quand l'empereur décida subitement de quitter son palais pour aller s'installer dans le parc de Servilius. Personne ne pensait plus au potier Térence qui attendait dans une chambre de domestique ; on l'oublia dans le palais désert. Tard dans la nuit, comme personne ne s'occupait de lui, l'homme apeuré quitta discrètement la résidence impériale pour retourner chez lui. Les rues étaient vides ; par crainte d'événements funestes, personne n'osait sortir. Soudain, un cliquetis tout proche. Térence se réfugia dans un coin sombre, mais il était déjà trop tard ; des hommes en armes, une patrouille du Sénat partie à la recherche de Néron en fuite, s'emparèrent de lui. D'une voix pitoyable, il affirma qu'il n'était pas l'empereur Néron, mais le potier Térence. Les soldats, cependant, refusèrent de le croire ; irrités par le lâche comportement de l'homme qu'ils avaient si longtemps vénéré comme un dieu, ils se jetèrent sur lui, et il s'en fallut de peu qu'il ne le tuent. Térence eut le plus grand mal à les convaincre de le conduire jusqu'à sa maison. Là, Caïa identifia cet homme à demi mort qui tremblait de tous ses membres.

Depuis le début, ces audiences sur le Palatin l'avaient inquiétée. A présent, dévorée par la crainte des mesures que le Sénat prendrait contre les protégés de Néron, elle persuada son Térence, encore transi jusqu'aux moelles par les événements qu'il avait vécus, de fuir dans l'instant. Aux premières lueurs de l'aube, ils se glissèrent à la dérobée jusqu'à la demeure de Varron, leur protecteur. Là, ils apprirent que le sénateur avait fui la ville pendant la nuit, vers l'est. Éperdus, ils s'élancèrent à sa suite et parvinrent à passer la frontière orientale.

© Jean-Claude Capèle & Librairie Arthème Fayard




Lion Feuchtwanger, la Guerre de Judée

Le 13 mai, à 9 heures du matin, le procurateur Gessius Florus reçut le municipe de Césarée et l'informa de la décision impériale concernant le statut électoral par lequel les Juifs se trouvaient dépossédés du pouvoir qu'ils exerçaient sur la capitale officielle du pays. À 10 heures, l'édit fut annoncé par la voix du porte-parole du gouvernement depuis la tribune du grand forum. Dans les ateliers des frères Zakynth, on était déjà en train de fondre dans le bronze les termes de l'édit afin qu'il fût conservé sous cette forme et pour tous les temps dans les archives de la cité.

Une allégresse immense explosa dans la population gréco-romaine. Les colosses qui flanquaient l'entrée du port, les cariatides représentant la déesse Rome et le fondateur de la monarchie, les bustes de l'Empereur régnant qui ornaient les coins des rues furent décorées de couronnes de fleurs. Des fanfares et des chœurs passaient dans les rues, on distribuait du vin gratis dans le port, on donna un jour de congé aux esclaves.

Mais dans les quartiers juifs, les maisons d'ordinaire si bruyantes étaient comme figées, blanches et désertes, les boutiques étaient closes, la crainte d'un pogrome planait, oppressante, au-dessus des rues écrasées de chaleur.

Le lendemain, jour de sabbat, les Juifs, lorsqu'ils voulurent se rendre dans leur synagogue principale, trouvèrent devant la porte le chef d'un détachement grec et ses soldats en train de procéder au sacrifice d'un oiseau. Ce genre de sacrifice était fait d'ordinaire par les lépreux, et le fait d'assimiler ainsi les Juifs aux descendants des lépreux égyptiens était l'insulte la plus prisée à l'égard des Juifs dans tout le Proche-Orient. Le prêtre de service à la synagogue demanda aux Grecs de trouver un autre endroit pour procéder à leur sacrifice. Ceux-ci répondirent d'un ton sarcastique que l'époque où les Juifs de Césarée pouvaient l'ouvrir étaient révolus. Les fonctionnaires juifs s'adressèrent à la police. Celle-ci déclara qu'elle devait d'abord prendre ses instructions. Quelques têtes brûlées parmi les Juifs refusèrent d'assister plus longtemps à cette insolente cérémonie des Grecs, et ils tentèrent d'enlever par la force le vase sacré. On vit surgir des dagues et des poignards étincelants. Finalement, alors qu'il y avait déjà des morts et des blessés, les troupes romaines intervinrent. Elles arrêtèrent un certain nombre de Juifs qualifiés de meneurs de cet attentat à l'ordre public, et confisquèrent aux Grecs leur vase sacré. Les Juifs qui le purent quittèrent alors Césarée en emportant ceux de leurs biens qui pouvaient l'être et mirent en sécurité les rouleaux sacrés des Écritures.

Les événements de Césarée, l'édit et ses conséquences eurent pour effet de raviver partout dans le pays la guérilla que la Judée menait alors depuis plus de cent ans contre la puissance protectrice romaine et ce avec une ardeur et une férocité nouvelles. Les deux partis de l'ordre, les aristocrates des "Imperturbables Justes" et les bourgeois des "Vrais Adorateurs de l'Écriture" avaient pu jusque-là éviter des actes de violence contre les Romains, au moins à Jérusalem. À présent, après la parution de l'édit de Césarée, c'est le troisième parti qui prit le dessus, celui des "Vengeurs d'Israël".

Toujours plus de membres des "Vrais Adorateurs de l'Écriture" rejoignaient à présent les "Vengeurs d'Israël", même le chef de l'administration du temple, le docteur et seigneur Éléazar ben Simon, se rallia officiellement à eux. Partout l'on voyait fleurir le mot "Maccabée", constitué des initiales de la phrase qui, en hébreu, signifie : "Qui est comme Toi, ô Seigneur?" et qui était devenu la devise de l'insurrection. Tout à coup, on vit surgir en Galilée un agitateur nommé Nachum, fils du chef patriote Juda, exécuté par les Romains. Il avait disparu depuis près d'une décennie, et l'on croyait qu'il était mort. À présent, soudain, on le voyait traverser les villes et les villages de la province du nord, et partout les masses venaient à sa rencontre. "Qu'est-ce que vous attendez encore? lançait-il, fanatique, à ceux qui l'écoutaient, oppressés et amers. La seule présence des incirconcis souille votre terre. Leurs régiments effrontés piétinent les dalles du Temple, leurs trompettes assourdissantes se mêlent affreusement à la musique sacrée. Vous avez été élus pour servir Yahvé : vous ne pouvez vénérer César, le mangeur de porc. Pensez aux grands zélateurs du Seigneur, pensez à Pinchas, à Élie, à Juda Maccabée. Vos oppresseurs ne vous exploitent-ils pas encore assez? Faut-il en plus que vous vous laissiez déposséder par ces étrangers de la bénédiction de Yahvé, au point qu'ils organisent avec vous des jeux de gladiateurs et des combats contre des bêtes fauves. Ne vous laissez pas effrayer par la lâcheté des "Imperturbables Justes" qui caressent la main de l'oppresseur parce qu'elle protège leur bourse. Le temps est venu. Le Royaume des Cieux est proche. Et là, le pauvre hère compte autant que les grosses panses bien remplies. Le Messie est né ; tout ce qu'il attend, c'est que vous bougiez, et alors, il se montrera. Exterminez les lâches du Grand Conseil de Jérusalem! Massacrez les Romains!"

Les bandes armées des "Vengeurs d'Israël", qui semblaient anéanties, resurgirent dans tout le pays. À Jérusalem, on assista à de violentes manifestations. En province, les Romains qui s'aventuraient sans protection militaire sur les routes étaient attaqués et pris en otages. Comme l'administration impériale des Finances faisait justement rentrer sans ménagement certains impôts en souffrance, de jeunes adeptes des "Vengeurs d'Israël" parurent dans les rues et demandaient l'obole aux passants : donnez l'aumône pour le pauvre et malheureux procurateur. Gessius Florus décida d'intervenir brutalement ; il exigea qu'on lui livrât les meneurs. Les autorités autochtones déclarèrent qu'elles ne parvenaient pas à mettre la main dessus. Le procurateur fit ratisser par la troupe le quartier du marché-haut et les rues avoisinantes, où l'on supposait que se trouvaient les repères principaux des "Vengeurs d'Israël", et fit fouiller toutes les maisons, une par une. Ces perquisitions tournèrent rapidement au pillage pur et simple. Les Juifs se défendirent ; sur certains toits, on tirait. Il y eut des morts, même parmi les Romains. Le procurateur proclama la loi martiale. Les soldats, amers, traînèrent pêle-mêle les coupables et les innocents devant les tribunaux ; il suffisait pour cela que l'on fût seulement soupçonné d'appartenir aux "Vengeurs d'Israël". Les condamnations à mort pleuvaient. La loi interdisait qu'on exécutât les citoyens romains autrement que par le glaive. cela n'empêcha pas Gessius Florus de faire crucifier pitoyablement les hommes juifs, même lorsqu'ils portaient le titre de chevalier et qu'ils portaient l'anneau de l'aristocratie équestre.

Le jour où deux membres du Grand Conseil devaient être jugés, on vit paraître devant les officiers de la cour martiale la princesse Bérénice, sœur du roi Agrippa, accompagnée par une foule muette, émue. Après avoir été sauvée d'une maladie grave, elle avait fait un vœu et se montrait en public le crâne rasé et sans porter le moindre bijou. C'était une femme fort belle, très aimée à Jérusalem et appréciée également à la cour romaine. Sa façon de marcher était célèbre dans le monde entier. De la frontière germanique jusqu'au Soudan, de la Bretagne jusqu'à l'Indus, on ne pouvait faire plus beau compliment à une femme qu'en lui disant qu'elle marchait comme la princesse Bérénice. À présent, cette grande dame s'avançait humblement, dans l'attitude d'une demanderesse venant implorer sa grâce, pieds nus, son habit noir maintenu seulement par une cordelette, la tête aux cheveux coupés courts baissée. Elle s'inclina devant le président de la cour martiale et demanda la grâce des deux prêtres. Tout d'abord, les officiers se montrèrent courtois et firent des plaisanteries galantes. Mais comme la princesse ne renonçait pas, ils devinrent froids et cassants, et finalement même grossiers, si bien que Bérénice dut se retirer après avoir subi cette humiliation suprême.

Au cours de ces journées, entre le 21 et le 26 mai, plus de trois mille personnes perdirent la vie, et parmi eux il y avait près d'un millier de femmes et d'enfants.

La ville, en proie à une sourde indignation, était en effervescence. Jusque-là, c'étaient surtout des paysans et des prolétaires qui s'étaient ralliés aux "Vengeurs d'Israël" ; à présent, les bourgeois étaient de plus en plus nombreux à les rejoindre. Partout on maugréait, partout on criait même ouvertement qu'après-demain déjà, non, que dès demain le pays se soulèverait contre le pouvoir romain. Le gouvernement autochtone, le collège du Grand Prêtre et le Grand Conseil voyaient non sans inquiétude la tournure que prenaient les événements. L'ensemble de la classe dirigeante souhaitait s'entendre avec Rome, car elle avait peur de la guerre. Les "Imperturbables Justes", aristocrates pour la plupart et riches citoyens, qui occupaient les postes les plus importants dans l'appareil d'État, craignaient qu'une guerre contre Rome ne débouchât inéluctablement sur une révolution dirigée contre leur propre pouvoir ; car de tout temps, ils avaient rejeté avec rigidité et arrogance les modestes revendications des fermiers, des petits-bourgeois et des prolétaires. Les "Vrais Adorateurs de l'Écriture" pour leur part, qui étaient le parti des docteur du Temple de Jérusalem, des savants, des démocrates et qui étaient suivis par la grande majorité du peuple, croyaient qu'il fallait laisser à Dieu le soin de rétablir l'ancienne liberté de l'État, et ils mettaient en garde leurs concitoyens contre toute forme de violence tant que les Romains ne s'en prendraient pas à la foi et aux Écritures, c'est-à-dire aux six cent treize commandements de Moïse.

Les dirigeants des deux parties s'adressèrent de façon pressante au roi Agrippa, qui séjournait en Égypte, et le prièrent de se faire le médiateur entre les insurgés et le gouvernement romain. Certes, les Romains n'avaient laissé un véritable pouvoir à ce roi qu'en Transjordanie et dans certaines villes de Galilée, et en Judée, ils avaient limité ses compétences à la surveillance suprême du Temple. Mais il n'en conservait pas moins son titre de roi, et il était considéré par les Juifs comme le Premier d'entre eux, et il était très aimé. À la demande du gouvernement juif, il rentra en toute hâte à Jérusalem, bien décidé à s'adresser lui-même aux masses.

Des dizaines de milliers de personnes vinrent l'écouter sur la grande place devant le palais des Maccabées. Ils étaient là, pressés les uns contre les autres, et derrière eux s'élevait le vieille enceinte de la cité et, enjambée par un pont étroit, la vallée encaissée, et plus loin encore, blanc et or, le parvis occidental du Temple. La foule dense, anxieuse, un peu méfiante salua son roi. C'est alors qu'apparut à la porte du palais entre deux rangées d'officiers qui s'inclinaient la princesse Bérénice, à nouveau vêtue de noir, mais cette fois, elle n'avait pas revêtu la tenue d'une demanderesse implorant sa grâce : elle portait un lourd tissu de brocart. Sous ses cheveux courts, son noble visage, par contraste, semblait deux fois plus téméraire. Tous se turent lorsqu'elle sortit du palais, comme se taisaient les fidèles qui attendaient la nouvelle lune : elle était cachée par les nuages et restait invisible, mais à présent, elle surgissait, et tous se réjouirent. Lentement, la princesse descendit les marches pour rejoindre son frère, et le lourd tissu de brocart se soulevait autour de la silhouette de celle qui s'avançait ainsi sans dire un mot. Et lorsqu'elle leva ses deux mains, les paumes tournées vers le peuple, la foule répondit avec ferveur et fougue à son salut : salut à toi, Bérénice, princesse, qui apparaît ici au nom du Seigneur.

Le roi commença alors son discours. En phrases martelées avec force, il expliqua combien un soulèvement contre le protectorat romain serait vain. L'homme si élégant qu'il était haussa les épaules, les laissa retomber, impuissant, signifiant par tout son corps l'absurdité d'une telle entreprise. Tous les peuples de la terre ne s'étaient-ils pas résignés à garder les pieds sur le sol des réalités et des faits? Les Grecs, qui avaient pu jadis s'affirmer contre l'ensemble de l'Asie, les Macédoniens et leur grand Alexandre, qui avaient répandu des lustres plus tôt la semence d'un grand empire mondial : une occupation militaire par deux mille soldats romains ne suffisait-elle pas pour les deux pays à la fois? La Gaule comptait trois cent cinq tribus différentes, elle possédait d'excellentes forteresses naturelles, produisait elle-même toutes les matières premières nécessaires : ne suffisait-il pas de douze cents soldats, pas plus que le pays n'avait de villes, pour réprimer dans ces contrées la moindre intention de soulèvement? Deux légions suffisaient pour assurer l'ordre romain en Égypte, royaume immense, riche et à la culture si ancienne. Contre les Germains, qui, on le savait, étaient d'un caractère plus violent que les bêtes les plus sauvages, les Romains s'en sortaient avec quatre légions, et dans tout le territoire situé outre-Rhin et outre-Danube, on voyageait avec la même sécurité qu'en Italie. "N'êtes-vous donc pas capables de mesurer votre propre faiblesse et la puissance de Rome? demanda le roi en secouant la tête d'un air soucieux. Dites-moi donc où se trouve votre flotte, votre artillerie, vos sources financières? Le monde est romain : où voulez-vous trouver des alliés et de l'aide? Peut-être bien dans le désert?"

Le roi Agrippa tentait de convaincre ses Juifs comme on parle à des enfants rétifs. À bien considérer les choses, les impôts exigés par Rome n'étaient pas démesurément élevés. "Songez que la ville d'Alexandrie paye à elle seule en un mois autant d'impôts que toute la Judée en un an. Et Rome ne fait-elle pas énormément de choses en échange de cet argent? N'a-t-elle pas ouvert des routes excellentes, bâti des canalisation d'eau modernes, créé une administration efficace et bien formée?" Il fit un ample geste pour conjurer cette assemblée. "Le navire est encore au port. Ne sortez pas dans la tempête redoutable, n'allez pas au-devant d'un naufrage certain."

Le discours du roi fit impression. Nombreux étaient ceux qui criaient qu'ils n'étaient pas hostiles à Rome, qu'ils n'en voulaient en fait qu'à ce procurateur, à Gessius Florus. C'est à ce moment-là que les "Vengeurs d'Israël" intervinrent en faisant preuve d'une grande habileté. Ce fut surtout le jeune docteur Éléazar, si élégant, qui éleva la voix pour exiger en termes efficaces que le roi fût le premier à signer un ultimatum adressé à Rome qui réclamerait le limogeage immédiat du procurateur. Agrippa tenta de se dérober, chercha à faire traîner les choses et à éluder la question. Éléazar insista pour obtenir une réponse claire et sans ambiguïté, le roi refusa. Dans la foule, ils étaient de plus en plus nombreux à crier : "La signature! L'ultimatum! À bas Gessius Florus!" L'opinion se retourna. Certains criaient que le roi avait partie liée avec le procurateur, qu'ils ne cherchaient tous qu'une seule chose, à savoir exploiter le peuple. Déjà quelques gaillards à l'allure déterminée s'avançaient vers le roi. Il eut tout juste le temps de se retirer dans son palais, sous la protection de ses officiers. Le lendemain, il quitta la ville, très amer, et se rendit dans ses provinces transjordaniennes, où il était en sécurité.

Après cette défaite des seigneurs féodaux et du gouvernement, les radicaux mirent en œuvre les moyens les plus extrêmes. Depuis la fondation de la monarchie, depuis cent ans, l'Empereur et le Sénat envoyaient chaque semaine depuis Rome un sacrifice destiné à Yahvé et à son temple. Le docteur Éléazar, en tant que chef de l'administration du Temple, donna l'ordre aux prêtres de service de ne plus accepter ce sacrifice. Le Grand Prêtre et son collège l'implorèrent en vain de ne pas provoquer d'une manière aussi inouïe la puissance protectrice. C'est avec un commentaire sarcastique que le docteur Éléazar renvoya le sacrifice de l'Empereur.

Cet événement constitua pour les petits-bourgeois juifs, pour les paysans et les prolétaires le signe qu'ils attendaient pour se soulever ouvertement contre les Romains et contre leurs propres seigneurs féodaux. La garnison romaine était faible. Les "Vengeurs d'Israël" ne tardèrent pas à contrôler tous les points stratégiques de la ville. Sous les acclamations de la foule, ils mirent le feu à l'administration fiscale, détruisirent les listes d'impôts et les registres d'hypothèque. Ils pillèrent et détruisirent les maisons de nombreux aristocrates honnis. Ils enfermèrent les troupes romaines dans le palais Maccabée. Les Romains défendirent cette dernière position, bien fortifiée, avec beaucoup de courage. Mais la situation était sans espoir, et lorsque les Juifs leur assurèrent qu'ils pourraient quitter la ville librement en échange de leurs armes, ils acceptèrent avec joie cette proposition. Les deux parties scellèrent le traité par un serment et une poignée de main. Mais à peine les assiégés eurent-ils déposé les armes que les "Vengeurs d'Israël" se jetèrent sur ces hommes sans défense et les massacrèrent. Les Romains n'opposèrent aucune résistance, ils n'implorèrent pas non plus la grâce, mais il crièrent : "Le serment! Le traité!" Ils criaient ces mots en chœur, mais ils étaient toujours moins nombreux, et le chœur fut de plus en plus faible, et à la fin, il n'en resta plus qu'un : "Le serment! Le traité!", puis celui-ci se tut à son tour. Ceci se passa le 7 septembre, le 20 Élul du calendrier juif, un jour de sabbat.

L'ivresse de leur méfait à peine passée, une profonde angoisse s'empara des habitants de la ville. Comme pour apporter une confirmation de leurs mauvais pressentiments, ils ne tardèrent pas à apprendre que dans de nombreuses cités aux populations mixtes, les Grecs s'en étaient pris aux Juifs. Dans la seule Césarée, vingt mille Juifs avaient été massacrés au cours de ce sabbat noir, les autres avaient été parqués dans le port par le procurateur et réduits en esclavage. Pour toute réponse, les Juifs dévastèrent les quartiers grecs des villes où ils étaient en majorité. Cela faisait des siècles que les Juifs et les Grecs qui vivaient dans les mêmes cités de la côte, en Samarie et au bord de la Galilée, se haïssaient et se méprisaient. Les Juifs étaient fiers de leur dieu invisible Yahvé, ils étaient convaincus que le Messie ne viendrait que pour eux seuls, et ils se montraient arrogants, sûrs d'être le peuple élu. Les Grecs se moquaient de ce qu'ils considéraient comme l'idée fixe des Juifs, de leur superstition odieuse, de leurs rites ridicules et barbares, et chacun faisait subir les pires avanies à son voisin. Des luttes féroces et sanglantes les avaient depuis toujours opposés. À présent, les pillages, les tueries et les incendies faisaient rage bien au-delà des frontières de la Judée, et dans le pays s'amassaient les cadavres que personne n'ensevelissait.

© Jean-Claude Capèle & Librairie Arthème Fayard
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