Né en 1929 à Zurich, Hugo Loetscher est un personnage unique dans la littérature germanique en général et helvétique en particulier. Il a enseigné dans diverses universités suisses, américaines et allemandes. Observateur caustique et intraitable du monde qui l'entoure, Loetscher a publié une quinzaine d'ouvrages dans lesquels il a l'art de mettre à nu l'univers des apparences et des faux-semblants de notre société dont il dénonce avec un petit sourire et une pincée de sarcasme les errements parfois ubuesques.


Traductions de Jean-Claude Capèle



LA TRESSEUSE DE COURONNES
De myrte, de narcisses, de primevères et de dents-de-lion, Anna tresse sa première couronne: c'est sa couronne de mariée. Elle y ajoute des épinards, des raisins et des ombelles, et la couronne devient un bouquet rond de légumes encore verts, de fruits, de fleurs et de mauvaises herbes. Mais le fiancé ne parait pas, et Anna quitte son village natal pour la grande ville, où elle tressera d'autres couronnes: pour les morts cette fois-ci. De la veille de la Première Guerre mondiale a l'aube des années cinquante, du modeste stand qu'elle tient le jour de la Toussaint a l'entrée du cimetière - la boutique de luxe dans le quartier le plus chic de Zurich -, Anna observe le monde et les gens, ébahie par un univers qu'elle juge a l'aune de son bon sens paysan et qu'elle ne comprend pas toujours: Braga, son amant italien, qui, blessé, préfère se laisser mourir plutôt que de vivre ampute d'une jambe; Paula, sa nièce, qui s'ouvre les veines avec un couteau a fleurs, et le vendeur de marrons, son voisin...
Portrait d'une femme simple, peinture d'une ville qui se métamorphose au gré des événements mondiaux, c'est avant tout un somptueux hymne a la vie que tresse pour nous, couronne après couronne, et avec un lyrisme parfaitement maîtrise, Hugo Loetscher, romancier, poète et ironiste suisse.


UN AUTOMNE DANS LA GRANDE ORANGE
Le héros du nouveau récit de Hugo Loetscher est un professeur suisse, H., qui s'installe pour trois mois a Los Angeles (la Grosse orange). Comme tous les personnages de Loetscher, H. observe le monde dans lequel Il se promène et, de ces promenades, tire des conclusions. Mais que voit-il? Des pelouses toujours vertes: et pour cause, elles sont en plastique. Des ciels toujours bleus : ce sont ceux des décors de Hollywood. Des déserts égyptiens peuples de chameaux: importés pour les besoins de l'industrie touristique. En deux cents pages, Hugo Loetscher met a nu un univers fait d'apparence, alignant les perles linguistiques, s'abandonnant tantôt au lyrisme - qui est sa seconde nature - et tantôt a la satire, ou plutôt a cette sorte de mélancolie amusée qui le caractérise, pour décrire une humanité qui ne sait plus trop ni où elle va ni ce qu'elle fait. Selon la Neue Zürcher Zeitung, Loetscher affronte ce qu'il voit comme des phénomènes relevant de la fin du monde avec ce sarcasme qui seul est a même de rendre compte de l'absurdité. Une fois de plus, la preuve est faite que la subjectivité est la seule instance qui permette de maintenir la cohésion des "quartiers d'orange" pour en faire un objet achevé.


LE COQ PRÊCHEUR
Comme si mener une vie de bête n'était pas pour les animaux un fardeau suffisant, l'homme a cru bon de les humaniser. Grâce à quoi, nos frères se sont mis à parler et à se comporter comme des êtres doués de raison. Désormais, rien de ce qui est humain ne leur est étranger: ils connaissent l'amour et la haine, ils mentent ou disent la vérité, ils fondent des royaumes et proclament des républiques, ils deviennent révolutionnaires et jugent les humains, ils travaillent et s'adonnent à la philosophie, ils sont le foyer de l'âme humaine et accompagnent les hommes au paradis et en enfer.
D'Aristophane à Julian Barnes, en passant par Apulée, La Fontaine, E.T.A. Hoffmann, Kafka, Colette et des centaines d'autres, Hugo Loetscher; le plus cosmopolite des écrivains suisses, a fouillé les moindres recoins de la littérature mondiale et y a fait d'extraordinaires trouvailles. Le résultat en est ce Coq prêcheur, démonstration éclatante s'il en fût qu'aucun ou presque des poètes, romanciers, philosophes, essayistes que nous connaissons, croyons connaître ou ne connaissons pas n'aurait pu écrire sans les animaux...


LA MOUCHE ET LA SOUPE
Jadis, les animaux représentaient des caractères, puis Ils subirent le sort des humains ils se mirent à avoir des comportements.
Les histoires que raconte Hugo Loetscher sont des fables situationnelles : les animaux n'y parlent pas comme les hommes, ils se comportent comme des animaux. Mais l'on doit à la vérité de dire qu'ils n'ont pas toujours choisi les situations dans lesquelles ils se retrouvent, comme le mulet qui doit faire son service militaire, comme le caniche qui doit affronter la concurrence lors d'un concours de beauté, où le singe qui est envoyé dans l'espace, ou encore le rat qui subit des tests dans un laboratoire scientifique. Les titres des trente-trois fables qui constituent cette "comédie animale" sont parlants, qu'il soit question de la trente-huitième fourmi ou qu'on nous conte les mésaventures d'un lapin de magicien, que nous suivions les pérégrinations d'une souris dans un cimetière ou les déplacements d'un morpion qui change d'hôte... Une fois de plus, Hugo Loetscher nous surprend avec une prose dont l'humour reste, comme toujours, la caractéristique principale.
Bonnes feuilles



La Mouche et la soupe, Prix Lipp-Zurich de la traduction, 1996

Für einmal kommt der Übersetzer zu Wort



ZÜRICH – Jean-Claude Capèle steht als Übersetzer immer im Schatten der Autoren. Jetzt hat er für die Hugo-Loetscher-Übertragung Die Fliege und die Suppe ins Französische den Lipp-Literaturpreis erhalten.

"Einen Preis zu gewinnen ist ein erfreuliches Gefühl", strahlt Jean-Claude Capèle (42), "denn als Übersetzer ist man eine unscheinbare Figur." Sei die Übertragung gut, käme es dem Autor zugute, andernfalls sei der Übersetzer schuld.
Capèle ist zweisprachig aufgewachsen, seine Mutter war Deutsche, sein Vater Franzose. So wurde seine Persönlichkeit schon als Kind von den zwei Kulturen geprägt. Als Übersetzer sieht er sich als kreativer Vermittler zwischen der Kluft zweier Sprachen und Weltanschauungen.
"Übersetzen ist immer Nachdichten. Ich muß mich in den Autor hineinfühlen, aber auch der Sprache gerecht werden." Wenn eine adäquate Wendung fehlt, entscheidet sich Capèle im Zweifelsfall gegen den Inhalt, für den Leser und die Sprache.

Vom Übersetzen allein könnte der sensible Franzose leben, will es aber nicht. "Wenn die Verlage merken, daß du darauf angewiesen bist, diktieren sie die Bedingungen." Und die sind sehr schlecht.
Capèle hat seine 37 Übertragungen – von Lion Feuchtwanger bis Urs Widmer, von Stefan Zweig bis Hugo Loetscher – aus Leidenschaft angefertigt. Für den Lebensunterhalt unterrichtet er an einer Hochschule Deutsch. Capèles Wunschübersetzung? "Mir gefällt die Arbeit an und für sich. Wenn das Buch oder der Autor auch noch interessant sind, ist das ein Glücksfall."
Guy Lang
Blick, Januar 1996
La remise du prix







Le matou dans la nuit de mai

Son pelage noir a un éclat comme seuls en possèdent les animaux domestiques qui sont souvent dehors, à l'air libre. Le matou sort par une chatière. Son air libre à lui se situe au-dessus des rues, des toits et des murs anguleux de la vieille ville. C'est sur ces cimes qu'il évolue, enjambant des descentes d'eau, animal noir qui vagabonde le long des balustrades, saute sur des corniches, puis sur des balcons, rôde autour de pots de fleurs où poussent des géraniums et des herbes fines. Des pigeons occupaient jadis ce territoire, mais le chasseur municipal chargé de les éliminer les a presque tous abattus et a répandu du poison dans les recoins où ils nichaient, sous une avancée du toit ; quelques rescapés se sont réfugiés sur une petite terrasse donnant sur une arrière-cour où ils continuent de roucouler. Sur ce bout de toit plat, le matou s'est approché du mur à reculons : il dresse la queue qui tremble autant que son arrière-train lorsqu'il fait gicler son urine. À l'abri d'une cheminée, il est couché au pied d'une antenne de télévision, dos arrondi, boule de poils noirs à l'affût, doucement recroquevillée sur elle-même, avec deux yeux rougeâtres qui luisent au milieu de sa tête toute ronde. Ses paupières, envahies par l'ennui, semblent se fermer toutes seules, mais soudain, il détecte un bruit, et l'on voit des poils blancs qui dépassent de ses oreilles aux aguets. Ensuite, des ondulations nerveuses et successives traversent son pelage noir, sans un bruit. Le matou avance avec d'infinies précautions ; jusqu'au dernier moment, ses pattes arrières restent posées sur le gravier : il bondit sur le pigeon et plante les dagues acérées de ses canines dans les plumes de l'oiseau ; il pourchasse le pigeon affolé qui entre dans la pièce par la fenêtre ouverte, se cogne au plafond puis tombe par terre en glissant le long du mur ; le matou fait tourner l'animal entre ses dents tout en passant d'une patte sur l'autre ; ses griffes tirent sur les plumes de ses ailes et il plante ses dents dans la gorge de l'oiseau qui n'émet plus qu'un râle. Le propriétaire du chat finit par arracher le pigeon d'entre ses griffes et le dépose sur le balcon où il expire en battant pitoyablement des ailes. Pendant ce temps, le matou gratte le sol devant une commode derrière laquelle une plume maculée de sang est allée voler. Les poils hérissés se couchent et le pelage noir vient recouvrir les racines plus claires des poils. Le matou tourne en rond sous la table et rôde autour d'un fauteuil. Il se fait les griffes sur le velours sur lequel il trace de fins sillons. Son corps noir s'allonge et mincit lorsqu'il appuie ses pattes de devant sur le rebord de la fenêtre, alors que celles de derrière reposent encore sur le tapis, et l'on voit ses omoplates se dessiner sous son pelage noir. Il gratte contre la vitre, sa patte dérape et crisse sur le verre, et ses griffes se prennent dans les motifs du rideau grand-mère. Il penche la tête, et son regard se perd, dehors, dans cette nuit de mai qui commence à tomber ; ses yeux renvoient le reflet d'un réverbère. Puis, toujours à l'affût, il relève les poils de sa moustache et se lèche les babines. Il se laisse retomber par terre et amortit sa chute avec ses coussinets, se couche, lève une patte de derrière à la verticale et passe sa langue entre ses cuisses, lèche son pelage noir et lisse ses poils. Entre les griffes de la patte qu'il dresse en l'air, on aperçoit une touffe blanche au milieu des poils noirs, et quand il se couche sur le flanc en étirant ses quatre pattes en même temps, on s'aperçoit que les autres sont ornées des mêmes touffes claires. Il se met en boule, croise ses pattes arrières, replie celles de devant sous sa poitrine, pose ses épaules et sa tête dessus : à présent, il n'est de nouveau plus qu'un animal tout noir. Son ronronnement se transforme peu à peu en une respiration presque imperceptible ; un soupir le traverse et s'étend à tout son corps, sous son pelage ; le matou lève le regard un instant, cligne des yeux et sombre à nouveau dans le sommeil. Mais soudain, il se lève d'un bond, fait le dos rond et enfonce sa tête entre ses pattes, si bien qu'elle touche presque le sol ; il ouvre la gueule pour bâiller et montre ainsi une dentition gagnée par l'ennui. Il s'élance, emprunte le couloir et se rend dans la chambre à coucher, s'arrête net, tourne la tête et regarde sa queue, tente de la mordre et fait quelques tours sur lui-même, découvre un papier froissé, le fait rouler en le poussant avec ses pattes, le suit en rampant sous le lit, s'amuse du bruit de papier froissé entre ses griffes, avant de l'abandonner. Il s'en revient à pas comptés, la queue dressée, avec le bout malicieusement recourbé, et sous la racine sombre de la queue, on aperçoit l'arrondi clair de l'anus. Il s'assied devant son écuelle, maintient la viande avec ses pattes de devant, en arrache des lambeaux, et à chaque bouchée, il rejette la tête en arrière et passe sa langue râpeuse sur l'os. Avant de quitter la cuisine, il s'arrête près de la porte et se frotte le dos contre le montant. Une fois dans la chambre, il flâne un moment, puis se couche. Son corps s'allonge et mincit parce qu'il étire en même temps les pattes de devant et celles de derrière en faisant sortir voluptueusement les griffes de leur fourreau corné. Il se roule par terre, avec délice, voluptueusement, lève les yeux et regarde dans toutes les directions, renverse la tête en arrière, la frotte sur le sol, se caresse lui-même contre les boucles du tapis et fait des mouvements saccadés avec son bassin. Il expose son ventre dans toute sa longueur. Le poil noir ne descend pas au-delà du cou ; à partir de là, le poitrail s'éclaircit jusque entre les pattes de derrière. Des poils jaunâtres, roux et bruns sont hérissés, entremêlés, et certains arborent les tons les plus divers. Ce bout de fourrure bâtarde du matou noir, avec toutes ses couleurs, rappelle la douceur des mois de mai que connaissaient ses ancêtres, lorsque les chattes appelaient les mâles du haut des toits et que ceux-ci lançaient dans la nuit leurs cris et leurs miaulements rauques, allaient rejoindre les femelles là-haut ou les attiraient en bas ; lorsque les chattes feulaient après l'accouplement et donnaient des coups de pattes aux mâles qui répondaient par des coups de tête et que les femelles se tenaient à nouveau tranquilles ou encore lorsque le matou mordait la nuque de la chatte au moment d'éjaculer. Avec sa débauche de couleurs, le pelage du matou noir qui se caresse en s'étirant paresseusement sur le tapis recouvre la cicatrice qui signale l'endroit où on l'a châtré.

© Jean-Claude Capèle & Librairie Arthème Fayard


Sommaire de Khristophoros