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ET ILS TROUBLÈRENT LE SOMMEIL DU MONDE Vienne à la fin du XIXe siècle. La ville semble s'étourdir dans une ultime valse avant de sombrer dans la décadence avec la Première Guerre mondiale et la fin des Habsbourg. Un médecin, l'un des premiers neurologues, le docteur Heydinger, habitué des cafés littéraires de la capitale autrichienne, voit un jour se présenter à son cabinet un certain John Livingston, mystérieux Anglais cocaïnomane. Fasciné par la personnalité hors du commun de son nouveau patient, Heydinger découvre bientôt la véritable raison de sa présence à Vienne : il est venu enquêter incognito sur les agissements obscurs d'une société secrète, la Main Noire, qui se caractérise par un antisémitisme militant et va jusqu'à mettre en péril la vie du célèbre compositeur et chef d'orchestre Gustav Mahler... Et ils troublèrent le sommeil du monde est tout à la fois un roman historique, le tableau d'une société - où se croisent des personnages aussi marquants que Sigmund Freud, Gustav Mahler, Arnold Schönberg, Arthur Schnitzler et Karl Kraus -, et une véritable intrigue policière. Les nombreuses strates narratives se superposent pour offrir le panorama saisissant d'un monde finissant. L'univers littéraire des cafés viennois, les milieux de la musique, de la psychanlyse s'entrecroisent sur fond d'une société autrichienne en butte aux premières exactions antisémites qui culmineront, des années plus tard, dans la barbarie nazie. "Ce roman est l'un des plus originaux, des plus drôles de la saison." (J.-C. Perrier, Livre-Hebdo) C.S. Mahrendorff est né en 1963. Il consacre son temps à la composition d'oeuvres musicales pour orchestre, ainsi qu'à l'écriture. Et ils troublèrent le sommeil du monde est son premier roman. Librairie Arthème Fayard |
La double monarchie danubienne avait pris de l'âge sous l'empereur François-Joseph ; le libéralisme qui avait marqué les premières années de son règne marquait le pas, les tensions entre les différentes couches sociales prenaient un tour de plus en plus virulent. Les premières automobiles pétaradantes et nauséabondes envahissaient le pavé, on élaborait des projets pour un tramway électrique, on construisait en un temps record des cités ouvrières qui ressemblaient à des casernes pour pouvoir y loger, même sommairement, la masse toujours croissante des ouvriers. C'était l'époque des procès intentés aux socialistes et des révoltes estudiantines, des manifestations ouvrières et de l'état d'urgence qui dut être imposé à Vienne après que des extrémistes eurent assassiné deux policiers et un propriétaire de bureau de change ; c'était l'époque du suicide scandaleux et jamais élucidé du prince héritier Rudolf de Habsbourg et de sa maîtresse, à Mayerling ; et c'était aussi l'époque des tensions ethniques dans un empire qui s'étendait des confins de la Suisse aux Balkans et de la Pologne à la Turquie, et dans lequel on parlait neuf langues différentes dans la seule partie autrichienne.
L'Autriche-Hongrie, en effet, était un État multinational, et dans sa capitale, Vienne, véritable champ clos, toutes ces nationalités et ces races - les Allemands, les Serbes, les Croates et les Bosniaques, les Slovaques et les Tchèques, les Tyroliens, les Bohémiens et les Hongrois, et bien sûr, les juifs - se heurtaient les unes aux autres dans une atmosphère surchauffée. Pourtant, l'antisémitisme allait fleurir de façon si caricaturale qu'un homme comme le Dr Karl Lueger, fondateur et chef du parti chrétien-social, qui avait proposé d'embarquer tous les Juifs sur des navires que l'on coulerait en haute mer, parvint finalement à devenir le maire de la ville...
Pourtant, dans cette Vienne de la peur, il était un lieu qui avait le don de concentrer l'esprit du temps comme dans le foyer d'une lentille, sans que l'observateur risque de se brûler, et cet endroit, c'était le café viennois. Que l'on fût adepte du café Demel, sur le Kohlmarkt, avec sa célèbre pâtisserie, ou du Central, endroit pittoresque s'il en fût, avec sa cour intérieure en arcades, que l'on se donnât rendez-vous au café Landtmann, à la table réservée aux médecins, ou qu'on voulût acclamer à l'Impérial, sur le Kärntnerring, les chanteurs adulés de l'opéra de Vienne, la Hofoper, le café, à Vienne, était une oasis dans ce désert de tous les dangers. Et la reine de ces oasis était le café Griensteidl sur la Michaelerplatz.
Le café Griensteidl était un univers à lui tout seul. Et pourtant, en soi, les salles de l'ancien palais Herberstein, où le café avait élu domicile, n'avaient rien de vraiment attirant. Ce que l'on appelait la "grande salle de lecture", par exemple, au centre de laquelle se trouvait une immense table circulaire littéralement recouverte de journaux et de revues, était une salle voûtée sans attrait aucun où l'on avait parfois l'impression de se trouver dans la salle d'attente d'une gare : on y était perdu, inconfortablement installé et seul. En revanche, l'atmosphère qui régnait dans la "salle des échecs", avec ses petites niches mal éclairées, était tout aussi oppressante que celle qui caractérisait la "salle des artistes" laquelle, en outre, était décorée d'un papier peint à fleurs anglais du plus mauvais goût, dont la couleur avait dû autrefois être vert bronze, mais qu'on eût été à présent bien en peine de définir précisément. Il y avait peu de fenêtres au Griensteidl ; en fait, les seules ouvertures du lieu donnaient sur la rue, mais on ne les ouvrait jamais, de peur que l'atmosphère artistique qui régnait dans cet établissement et que l'on conservait soigneusement ne s'échappât irrémédiablement vers l'extérieur. Du coup, certains soirs, une fumée épaisse flottait dans cet endroit, mélange de fumée de cigarettes espagnoles et d'amours déçues, de cigares de La Havane et de mélancolie viennoise, de moka turc et de poésies déclamées avec pathos, et ce nuage qui flottait au-dessus des tables du café était aussi impénétrable que le brouillard londonien au mois de novembre. Les serveurs étaient indifférents et bougons, la clientèle bruyante et arrogante ; si l'on était de mauvaise humeur, on allait au Griensteidl, et à plus forte raison si, en revanche, l'humeur était bonne. Au Griensteidl, comme dans tous les café viennois, il était interdit de cracher par terre, et comme dans tous les autres cafés de la capitale, tout le monde se livrait à cette pratique, à cette différence près que personne, ici, ne s'en offusquait.
Car ce qu'on recherchait au Griensteidl, ce n'était pas le confort ou le bien-être, on fréquentait cet endroit à cause de l'atmosphère particulière qui y régnait, mélange singulier d'esprit du temps, de ragots colportés dans le petit monde des artistes et de personnages en quête de gloire. C'est justement dans la grande salle de lecture que l'on donnait libre cours à ses émotions, à une heure avancée de la soirée, lorsque des échanges verbaux d'abord encore relativement modérés se transformaient soudain en attaques vociférantes contre tout et tout le monde et qui, parfois, dégénéraient au point qu'on pouvait en venir aux mains. Dans la salle des artistes, en revanche, on avait des manières plus distinguées. C'est là que l'on se retrouvait pour s'adonner au cynisme que Vienne cultivait soigneusement et pour se repaître par exemple du dernier scandale qui secouait le monde du théâtre ou afin d'y trouver une idée pour un roman de mœurs épique qui ne serait jamais écrit - mais tenter en public de lui faire voir le jour suffisait pour que l'auteur fasse figure d'" espoir " de la littérature. Et comme, contre toute attente, l'un de ces " espoirs " accédait parfois effectivement à la célébrité (même Laube et Grillparzer avaient fait partie, en leur temps, des piliers du café), le surnom " café Mégalomanie " se répandit peu à peu parmi les Viennois, une appellation pour laquelle les génies de comptoir autoproclamés qui fréquentaient le Griensteidl n'avaient évidemment qu'un haussement d'épaules ennuyé.
Un petit groupe composé essentiellement de poètes et d'écrivains juifs et qui, au fil du temps, avait acquis une certaine notoriété sous le nom de " Jeunes Viennois " avait développé dans ce domaine une virtuosité particulière. J'entretenais de vagues relations avec ce cercle, non pas parce que j'avais moi-même une quelconque ambition littéraire à cette époque, mais parce que deux de ses membres faisaient partie de mes patients. Le chef incontesté du groupe s'appelait Hermann Bahr - cosmopolite barbu originaire de Linz, et qui, d'une voix tremblante prédisait à chacun de ses protégés une célébrité européenne imminente. Il était donc de bon ton, parmi les " Jeunes Viennois ", de prendre constamment des airs insouciants et d'afficher une sérénité digne d'un homme du monde - " J'ai travaillé aujourd'hui à un sonnet qui est si profond que l'on en perd l'envie de le terminer " -, on portait des cravates de soie et des monocles étincelants, on fumait des cigarettes au bout doré, on trempait les lèvres dans des verres de schnaps couleur émeraude et ne jurait que par les artistes, même si aucun de ces jeunes écrivaillons ne pouvait se prévaloir jusque-là d'un succès notable. Leur importance procédait plutôt de leur profession principale, puisqu'ils étaient critiques littéraires dans des journaux viennois célèbres, comme par exemple la Neue Freie Presse, et qu'ils avaient ainsi sans difficulté particulière la possibilité de commenter mutuellement leurs œuvres. C'était d'ailleurs une nécessité pressante, car même les moins fortunés des " Jeunes Viennois " semblaient considérer comme parfaitement insupportable le fait de publier plus de cent pages dans l'année (et si l'on se considérait comme un " pur poète ", un total de vingt pages étaient déjà considéré comme parfaitement indécent). L'un des effets produits par le séjour prolongé, jusque tard dans la nuit, au café Griensteidl était que les discussions que l'on y menait épuisaient précisément les énergies dont on aurait eu besoin pour écrire ses propres œuvres. Cela se traduisait pour la plupart de ces petits génies par un fascicule extrêmement mince qui vous permettait certes de prouver votre raffinement, mais qui vous plongeait régulièrement dans les pires difficultés au moment où se profilait le loyer du mois suivant...
Mais bien sûr, le Griensteidl n'était pas un café strictement littéraire. S'y côtoyaient aussi des musiciens et des comédiens, des savants et des médecins, des hommes politiques et des étudiants. Si on le désirait, on pouvait passer là une journée entière sans devoir pour autant se limiter en aucune manière. On y servait les trois repas de la journée, on y trouvait des alcools et du tabac, on pouvait consulter des annuaires et tous les tomes de l'encyclopédie Meyer ; on y jouait au billard ou aux échecs, au tarot ou à l'écarté, on mettait à votre disposition de quoi écrire des lettres ou des poèmes, et pour quelques kreuzer, on pouvait même y envoyer un télégramme. Parmi mes amis, il y avait un jeune artiste un peu bohème, connu de toute la ville, qui écrivait des aphorismes et qui, de temps à autres, donnait comme adresse " Herrengasse, Café Central, Vienne, 1er arrondissement ". Le café était donc le domicile réel, c'est-à-dire celui de l'esprit ; la vie que l'on menait par ailleurs était considérée comme secondaire. Mais cela ne signifiait nullement que l'on aimait ce lieu, bien au contraire. Combien de mes amis et connaissances n'ont-ils pas juré après certaines discussions menées jusque tard le soir de ne jamais plus franchir le seuil de l'établissement, pour y retourner dès le lendemain soir - comme mus par une pulsion qui les poussait non seulement à mépriser leurs contemporains, mais aussi à le leur faire savoir. En un mot, le café était, comme l'aphoriste déjà cité l'a si justement dit, " un lieu pour des gens qui veulent être seuls, mais qui ont besoin pour cela d'un peu de compagnie. "
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C.S. Mahrendorff, Et ils troublèrent le sommeil du monde
Fin de bal à Vienne
Par Jean-Claude Lebrun
L'Humanité, 8/7/1999
En 1997, un jeune auteur faisait paraître en Allemagne un premier roman remarqué, dont une fort belle traduction nous parvient sous la plume de Jean-Claude Capèle. Fonctionnaire, également compositeur d'oeuvres musicales pour grand orchestre, C. S. Mahrendorff effectuait une entrée fracassante en littérature. Son récit semblait en effet d'abord brillamment emprunter au genre historique, avant de se porter vers des rivages plus inattendus.
En 1892, à Vienne, capitale de l'Empire austro-hongrois, eurent lieu plusieurs affaires criminelles liées au développement de l'antisémitisme. Karl Lueger, le futur maire chrétien-social de la ville, dont une partie du " Ring " porte aujourd'hui encore le nom, pouvait alors suggérer en toute bonne conscience " d'embarquer tous les juifs sur des navires que l'on coulerait en haute mer ". Si l'on continuait d'avoir ses habitudes quotidiennes au Griensteidl ou au Central, les cafés littéraires au pied du palais impérial, de fréquenter assidûment l'opéra, d'aller boire le vin nouveau dans les jardins de Grinzing, les esprits les plus déliés sentaient bien que tout cela tirait à sa fin. Schnitzler et Kraus élevaient l'ironie à la hauteur d'un nouvel art, Mahler et Schönberg faisaient entendre leurs dissonances, Freud fouillait rageusement le magma intime. Mahrendorff déploie ici un décor à deux faces, non sans analogies avec celui planté par Stefan Zweig dans le Monde d'hier. Avec un semblable sens de la couleur locale et des atmosphères. Et la même capacité rare à faire respirer la ville, à donner une présence palpable à ces Viennois hautains qui détestent " par définition " tout le monde, y compris eux-mêmes.
L'aventure commence donc au café Griensteidl, où Leonhard Heidinger, médecin neurologue, a pris ses habitudes. Un jour qu'il se trouve en compagnie de Freud, un patient de celui-ci se présente. Il s'agit d'un cocaïnomane anglais du nom de John Livingston. Le héros du roman vient d'entrer en scène. · son côté, le docteur Heidinger, à l'instar d'un célèbre personnage littéraire de son temps, va dorénavant tenir le double rôle du confident et du chroniqueur. L'homme est en effet venu à Vienne pour tenter de résoudre l'énigme de la Main noire, une société secrète antisémite soupçonnée des récents meurtres. Avec une prodigieuse dextérité, Mahrendorff tend un à un les fils de son intrigue, jouant de la ville comme d'un échiquier sur lequel il pousse ses deux personnages. Les péripéties foisonnent, les coups de théâtre abondent, alors que ne cessent de passer des fiacres avec leurs massifs cochers à melons. On pourrait se croire presque dans quelque récit tenu par un certain bon vieux docteur anglais...
On y voit un brillant Livingston s'introduire dans les milieux d'affaires, côtoyer de grands artistes, frôler les cercles ultimes du pouvoir. Piétiner parfois aussi, et se trouver saisi d'inexplicables angoisses. Jouant alors avec une géniale frénésie sur son stradivarius et consommant sans retenue sa drogue préférée. Un rêve familier cependant ne cesse de l'habiter, une histoire de chute d'eau dans les Alpes, avec un personnage en train de tomber dans l'abîme. La sagacité du docteur Heidinger viendra longtemps butter sur son déchiffrement. Pour le reste, son singulier patient littéralement le sidère. Par son implacable logique et son art de faire parler les indices, comme par la puissance de son imagination et de son érudition. Il sait, par exemple, identifier un cigare à la seule texture de ses cendres. Bientôt l'enquête les conduit à Hambourg, où Mahler tient la baguette de chef, à l'opéra. La mode y est à Wagner. Mahrendorff évoque l'ouverture de l'Or du Rhin en plusieurs pages absolument prodigieuses. Puis l'ambiance d'ambiguïté sexuelle de la Walkyrie, qui déclenche chez Livingston une crise inattendue, d'une gravité extrême, alors que le docteur Heidinger commençait justement d'entrevoir quelques éléments d'interprétation du rêve récurrent. Les fils narratifs se resserrent, dessinant sous la première trame, policière et politique, un second réseau de signes, duquel émerge une grande figure de détective, " un cas unique de transfert de conflit psychologique ", déjà devinée à plusieurs traits singuliers : le violon, la cendre de cigare, la drogue, l'ambivalence sexuelle, le mécanisme de la logique, sans compter son plus implacable rival, un certain Moriarty... Le finale (1) du roman joue sur ces deux tableaux, en mettant en scène l'une des grandes intuitions du freudisme, le façonnement de l'être par sa sexualité refoulée, et en orchestrant une fascinante mise en abîme du personnage maintenant identifié.
En 1893, l'énigme enfin résolue, Livingston fait ses adieux au docteur Heidinger. On sait qu'exactement au même moment le docteur anglais qui écrivait des romans faisait mourir son principal personnage, un détective passablement névrosé, dans le Dernier Problème. La coïncidence n'a rien de fortuit. Elle donne même à ce livre aux facettes multiples une grande part de son piquant.
C. S. Mahrendorff, Et ils troublèrent le sommeil du monde, traduit de l'allemand par Jean-Claude Capèle, Fayard, 480 pages, 140 francs.
(1) Merci de bien vouloir laisser l'orthographe de " finale ", avec le " e " : tout le monde le fait aujourd'hui (fautivement !) sauter.