Né à Bolzano (Italie) en 1934, Herbert Rosendorfer est juge d'instance à Naumburg, dans l'est de l'Allemagne. Peut-être peut-on dire que la littérature représente pour Rosendorfer l'antidote à une activité professionnelle qui le confronte trop souvent à la misère humaine. Un univers souvent proche du fantastique, où l'humour, qui confine parfois à la dérision, met souvent la Raison à rude épreuve et lui permet de montrer le monde dans lequel nous vivons sous un jour plus pessimiste qu'il n'y paraît à première vue. Rosendorfer est une sorte "d'optimiste désespéré".



Traductions de Jean-Claude Capèle



et encore, par d'autres traducteurs :





LES SAINTS D'OR
Le 12 octobre 1992, un engin spatial d'origine extra-terrestre se pose dans une clairière près de Paderborn en Bavière, puis disparaît, ne laissant derrière lui qu'un sillon de terre brûlée. Quoique l'on déplore quelques victimes - d'aimables marginaux -, l'incident est vite oublié, et le message transmis plus tard, après de nouveaux atterrissages, par ceux que l'on en est venu à appeler les " Saints d'Or " ne trouve guère plus d'écho dans une société qui a troqué morale et connaissance contre une religion de bazar et un fatras de pseudo-idéologues en vogue. S'ouvre alors l'ère du Verseau. Après la conquête, lente mais implacable, de la Terre par les " Saints d'Or ", les derniers bastions de la civilisation se délitent ; le genre humain, décirné par le crime, les campagnes d'extermination et l'attrait fatal d'une drogue insidieuse obligeamment fournie par les nouveaux maîtres, régresse rapidement vers une forme de société moyenâgeuse avant de finir, hébété, dans des réserves qui n'ont rien à envier à nos parcs zoologiques. Grand maître du burlesque allemand contemporain, Herbert Rosendorfer a choisi de commémorer à sa manière la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb : en nous imaginant - avec quelle verve satirique, mais aussi quelle grinçante précision ! - " découverts " ) à notre tour. Et ce, dans un avenir si proche qu'il en est presque déjà devenu présent...


GRAND SOLO POUR ANTON
Un matin, Anton L. se réveille avec la sensation qu'un événement inhabituel s'est produit pendant la nuit; et, de fait, il découvre bientôt toute une série d'anomalies autour de lui: par exemple, le couple chez qui il loge a disparu, et les immeubles voisins semblent eux aussi avoir été désertés par leurs occupants, à l'exception des chiens qui aboient sans discontinuer sur les vérandas et les balcons. Un cataclysme se serait-il abattu sur la ville qui n'aurait épargné que lui, Anton L., et les animaux? Lorsqu'il sort, toutes ses impressions sont confirmées: les rues sont vides, le silence absolu. Est-il victime d'un accès de folie? Fait-il un rêve éveillé? Est-ce la guerre? la fin du monde?
Commence alors une véritable "robinsonade " dans une ville - Munich? - où Anton L. va tenter de s'adapter à sa nouvelle situation et régler les problèmes pratiques qui en découlent: stocker des vivres, trouver un autre logis, chercher des armes pour aller chasser, etc.
Un jour, il tombe sur une lettre contenant un message énigmatique: il existerait une société secrète dont les membres cherchent - et semblent sur le point de trouver - la clé du mystère du monde. Après avoir conversé avec la statue de bronze du Prince-Électeur et s'être entretenu avec un lapin philosophe et malicieux (Alice n'est pas loin!), Anton L. découvrira le " Livre " grâce auquel l'humanité aurait dû atteindre à la Connaissance et à la Révélation ultimes...
Bonnes feuilles





Herbert Rosendorfer, Grand Solo pour Anton

Le 26 juin était un mardi. Avant que son réveil-matin ne sonnât, à six heures et demie, Anton L. fut réveillé par les aboiements des chiens sur la véranda de l'immeuble qui se trouvait en face, en diagonale. La famille qui habitait là avait deux chiens, un petit, couleur saucisse, avec des poils qui lui recouvraient les yeux, et un autre un peu plus grand, tacheté et avec un museau pointu. En se réveillant, Anton L. avait une tête comme une citrouille ; il en conclut donc que les chiens aboyaient déjà depuis un certain temps. Anton L. se leva et ouvrit les rideaux. La fenêtre de sa chambre sous-louée ne donnait pas directement sur l'extérieur mais sur une véranda semblable à celle de la maison d'en face où aboyaient les chiens. Depuis qu'Anton L. habitait là, la véranda qui se trouvait devant sa fenêtre était encombrée d'objets parfaitement inutiles, d'ustensiles ménagers vétustes et d'un bric-à-brac poussiéreux. Mme Hommer, l'épouse du locataire en titre, faisait parfois des efforts désespérés pendant un ou deux jours pour ranger la véranda, quand son mari avait une fois de plus prêché la propreté et l'ordre. Mais comme elle n'osait pas, à cause de la crainte que lui inspirait M. Hommer, jeter le moindre objet, même le plus inutile, ses efforts restaient presque toujours vains. Depuis un certain temps - pour être exact, depuis que M. Hommer, receveur des contributions, avait pris sa retraite à l'automne de l'année précédente - une circonstance aggravante était venue s'ajouter aux soucis de Mme Hommer : son époux élevait un iguane dans un terrarrium installé sur la véranda. Il était difficile de dire qui de son mari ou de l'iguane Mme Hommer craignait le plus.

La moitié des vitres de la véranda étaient ternes et sales. A travers l'une d'elles, un peu moins opaque, Anton L. jeta un coup d'œil vers l'autre véranda. Le plus grand des deux chiens était debout derrière la fenêtre, les pattes de devant posées sur le rebord. Immédiatement après, il disparut, et les aboiements se transformèrent en gémissements.

C'est alors que le réveil sonna. Anton L. prit ses affaires de toilette et se rendit dans la salle de bain. Sa chambre, en effet, n'offrait pas la possibilité de se laver. Il avait le droit d'utiliser la salle de bain selon un planning précis que le locataire en titre, le receveur des contributions encore en activité à cette époque, lui avait remis par écrit lors de la signature du contrat de sous-location.

Le règlement était extrêmement méticuleux, mais ne cédait pas à la mesquinerie. Anton L. ne faisait même pas usage de tous les droits que le locataire en titre lui avait concédés ; il convient cependant de garder à l'esprit qu'Anton L. entretenait un rapport particulier avec la propreté. C'était pour ainsi dire un adepte des ablutions périodiques. Régulièrement, avec des intervalles assez longs qui pouvaient aller jusqu'à six mois, mais qui ne descendaient jamais en-deçà de quatre semaines, Anton L. était investi par un besoin de se purifier. Il passait des week-ends entiers ou plusieurs jours de vacances aux bains publics (pendant ces périodes de purification excessive, la salle de bain des Hommer ne suffisait évidemment pas à satisfaire ses besoins), il trempait dans des baignoires, prenait des bains de vapeur, des bains aux sels, des bains-douches, des bains minéraux, des bains bouillonnants, il se faisait masser, manucurer, pédicurer, se rendait au sauna, utilisait des brosses en chiendent, des holothuries, des gants de toilette en aloès, étudiait dans son bain des prospectus - qui ne tardaient pas à se réduire en charpie - vantant les nouveautés en matière d'hygiène, se faisait administrer des traitements pour les cheveux et des compresses cutanées, et parfois, même, des lavements purificateurs. Lorsque cette période d'excès de propreté était passée, Anton L. se limitait souvent pendant près de six mois, comme nous l'avons dit, à une toilette minimale qui se bornait à se brosser rapidement les dents, à se raser et à se laver le bout des doigts. Pendant ces périodes-là, Anton L. ne changeait pas non plus de linge, ce qui avait pour conséquence qu'il se mettait progressivement à empester, il n'y a pas d'autre terme, d'autant plus que dans ces phases-là, il ne quittait pas ses sous-vêtements pour dormir.

A cause de son odeur, Anton L. avait été licencié tant de son poste à la banque (quatre ans plus tôt) que d'une place dans une agence de voyage (deux ans auparavant). (C'est pour d'autres raisons qu'Anton L. avait quitté l'emploi qu'il occupait dans une maison d'édition ; il en sera question plus loin.) La banque ne lui avait laissé aucun regret, mais il serait volontiers resté à l'agence de voyage. C'est pourquoi il avait tenté d'expliquer au directeur, non sans rougir de honte, combien il était agréable, voire plaisant de porter de vieux sous-vêtements. Le linge, expliqua Anton L., prenait avec le temps un moelleux et une souplesse que des sous-vêtements propres n'étaient jamais à même d'atteindre. Le linge se fondait dans le corps. On se fondait dans son linge. Le directeur resta sourd à ces arguments.

Depuis deux ans, Anton L. travaillait au centre des impôts. Un centre des impôts s'occupe de clients qui ne viennent pas volontiers, même quand le fonctionnaire compétent embaume l'ambre. Anton L. ne voyait pratiquement jamais son patron ; celui-ci se trouvait donc hors de portée de nez. De temps à autre, il arrivait qu'un collègue avec lequel il partageait son bureau se plaignît. Si ce collègue rouspétait souvent ou avec assez d'opiniâtreté, lui ou Anton L. changeait de bureau. Cela ne dérangeait guère Anton L. ; il ne cherchait pas à entrer en contact avec ses collègues de bureau qu'il considérait (non sans raisons, il faut bien le dire) comme lui étant largement inférieurs sur le plan intellectuel.

Plus tard, le vendredi ou le samedi, approximativement, lorsqu'Anton L. eut trouvé le temps de réfléchir à l'événement, il se dit : qui sait si ce n'est pas à cause de mon odeur que j'ai été épargné par la catastrophe. Qui sait.

© Jean-Claude Capèle & Librairie Arthème Fayard

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