Traductions de Jean-Claude Capèle




Norbert ELIAS, Norbert Elias par lui-même
Témoignage émouvant que les souvenirs de l'un des plus grands penseurs de notre temps, qui est mort l'été 1990 à l'âge de 93 ans, et qui surmonta les épreuves de l'exil grâce à la certitude "d'être capable de faire quelque chose de nouveau ".

Le destin de Norbert Elias commence à Breslau, dans une famille juive aisée où il fait l'apprentissage de la culture allemande classique. Au lendemain de la guerre (Elias servit sur le front), il entreprend des études de médecine et de philosophie, mais, après des démêlés avec son directeur de thèse, il se convertit à la sociologie et s'installe à Heidelberg. En 1930, Karl Mannheim lui propose de le suivre comme assistant à l'université de Francfort : "C'était une époque extrêmement féconde d'un point de vue culturel... Nous ne nous doutions pas que ce qui nous attendait était plus qu'un déplacement des rapports de force sur le plan parlementaire."

Au printemps 1933, Elias fuit l'Allemagne et part pour Paris. Faute de trouver un poste à l'université, il doit quitter la capitale et se fixe à Londres. Grâce à l'aide que lui accorde un comité de réfugiés juifs, il élabore alors son livre sur le "processus de civilisation", sans doute l'un des livres majeurs du XXe siècle. Mais cet ouvrage passa presque inaperçu dans une Europe hantée par la guerre et ne fut découvert en France que dans les années 1970. Entre-temps Elias enseigna la sociologie à l'université de Leicester (1954-1962), puis au Ghana. Finalement il s'établit à Amsterdam où il continua à travailler à de nombreux livres et essais.
Au terme de sa longue vie qui se confond avec le siècle, Elias confiait : "J'avais l'ambition de développer une image de la société qui ne soit pas idéologique. Un objectif ambitieux, que je n'ai atteint que partiellement, ce qui m'attriste un peu, car je ne suis pas sûr que d'autres poursuivront mon travail."
Librairie Arthème Fayard




Erica FISCHER, Aimée et Jaguar
Berlin, 1942. Elisabeth Wust, surnommée Lilly, est une bonne petite bourgeoise, épouse d'un nazi et mère de quatre enfants. Alors que son mari est au front, elle s'amuse sans états d'âme, prend quelques amants, et ne se soucie guère des événements qui déchirent son pays et le monde. Jusqu'au jour où elle fait la connaissance de Felice Schrader, de son vrai nom Felice Schragenheheim...

Felice (que Lilly surnomme " Jaguar ") est brune, vive, ardente. Juive, elle vit dans la clandestinité. Elle emploiera toute sa force de séduction à faire la conquête de Lilly (" Aimée "), cette femme douce et maternelle qui n'aurait jamais imaginé qu'elle pourrait un jour aimer une femme. Pour Lilly, c'est non seulement l'épanouissement sensuel et amoureux, mais aussi une prise de conscience politique et morale, quand elle apprend que sa maîtresse est juive, et que son propre bonheur et l'histoire du monde sont cruellement liés.

Au printemps 1943, Felice emménage chez Lilly. Les deux femmes vont vivre ensemble plus d'un an de passion. Puis, le 21 août 1944, Felice est arrêtée. Les lettres qu'elle envoie des différents camps de concentration où elle sera internée - et où elle mourra - sont bouleversantes. Toutes témoignent du courage exceptionnel de cette femme, de son intelligence, de son humour même, dont elle ne se départira jamais.

A partir d'une foule de témoignages et de lettres, Erica Fischer reconstitue avec minutie cette histoire à la fois peu conventionnelle et exemplaire.

Erica Fischer est journaliste et écrivain.
Elle est l'auteur de plusieurs livres sur les femmes.

Fast eine Polemik mit Erica Fischer (V.O.)




Martin GRZIMEK, La Filature
Situé dans un futur proche, après quelque catastrophe écologique majeure, ce roman décrit un monde aseptisé où les hommes mènent une vie standardisée et insipide, sous le contrôle étroit et permanent de l'État. On ne sait plus ce que sont le désir, la violence, le rêve. L'ICB (Institut central de biographique) a pour charge d'élaborer les seuls livres autorisés, à partir de longues interviews des rares personnes, très âgées maintenant, qui ont encore eu l'occasion de vivre (dans le monde d'avant la catastrophe) des expériences réelles. Félix Seyner réalise des interviews pour l'ICB. Convaincu de la grandeur de sa tâche, il a sacrifié sa vie personnelle et quitté sa compagne pour se rendre pleinement disponible. Il apparaît comme un bureaucrate modèle... kusqu'au jour où l'une de ses interlocutrices meurt dans des conditions pour le moins suspectes.
Construit avec une habileté diabolique, ce roman à fort suspense joue avec le sprectre d'un futur où l'image aura triomphé du réel, et l'électronique de l'humain. Mais qu'on se rassure: le jour où la vraie vie n'existera plus que dans les livres, les hommes seront encore capables de subversion.
Editions Belfond



Erich HACKL, Le Mobile d'Aurora
"Un jour, Aurora Rodriguez se vit dans l'obligation de tuer Sa fille." Ainsi commence le très étonnant récit de Erich Hackl fondé sur un fait divers qui provoqua une grande émotion en Espagne dans les années trente.
Aurora Rodriguez (1890-1955), fille d'un avocat aux idées avancées, s'enthousiasme très tôt pour la justice sociale, une nouvelle société issue des théories de Fourier et la libération de la femme. Se jugeant elle-même trop limitée pour accomplir ce programme, elle fait paraître une annonce, le jour de sa majorité, demandant un "géniteur" qui disparaîtrait de sa vie, une fois sa tâche accomplie. Lorsque l'enfant naît (une fille qu'elle prénomme Hildegart, "jardin de la sagesse"), elle s'installe à Madrid pour se consacrer entièrement à son éducation. Très tôt, Hildegart montre des signes de génie: à quatorze ans, elle commence une carrière de syndicaliste et de journaliste politique. En même temps elle est élue vice-présidente de l'Association des Jeunes Socialistes. Bientôt, grâce à une douzaine de livres dans lesquels elle défend les droits de la femme, prône la régulation des naissances et revendique la liberté sexuelle, elle devient célèbre. Mais au moment où elle cherche à s'affranchir de la tutelle de sa mère, une scène éclate entre les deux femmes, au terme de laquelle Hildegart supplie sa mère de la tuer...
Tout l'art de Erich Hackl consiste, dans ce récit, à ne pas interpréter: il raconte dans un style froid, sobre, admirablement efficace, un crime dont le suspense n'est pas l'identité du meurtrier, mais ses mobiles.
Erich Hackl est né en 1954 en Autriche. Écrivain, journaliste, il a enseigné à l'université de Madrid, puis à celle de Vienne. Il vit actuellement à Vienne avec sa famille.
Librairie Arthème Fayard



Peter HANDKE, Autour du Grand Tribunal
La lecture de ces quelques dizaines de feuillets - une lecture tour à tour passionnante, exigeante et déconcertante - laisse le lecteur abasourdi :
Le sujet a priori peu riant, puisqu'il s'agit du TPIY, le Tribunal pénal international pour la Yougoslavie, à La Haye, saisit littéralement le lecteur dès les premières pages, tant l'angle d'attaque est inattendu, tant le réquisitoire de Handke contre ce Grand Tribunal est virulent - une virulence inversement proportionnelle au " politiquement correct " (que l'auteur dénonce sans jamais utiliser l'expression), à une sorte de conjuration - le mot est cité -, qu'elle soit politique (les gouvernements occidentaux, ou plus exactement cette gouvernance mondiale (les Etats-Unis ? l'ONU ? etc.) qui impose constamment non seulement une façon d'interpréter les problèmes, mais voue aux gémonies tout autre vision des faits) ; médiatique (certains quotidiens français - le Monde et Libération en font les frais, mais aussi le Süddeutsche Zeitung de Munich, ou le Neue Zürcher Zeitung helvétique ; associative (Médecins sans frontières, plus ou moins accusée d'avoir manqué au serment d'Hyppocrate et d'avoir été remerciée pour cela par le prix Nobel…), juridique (les magistrats du TPIY, qu'ils soient juges ou procureurs), bref, tout ce que le monde peut compter de faiseurs d'opinion se rangent sous une seule et même bannière : celle de la condamnation sans appel, et avant même la fin (voire avant le début!) des procès, de cette Serbie (chrétienne orthodoxe) devenue l'incarnation du mal absolu en cette fin du XXe siècle, du bourreau, notamment en la personne de Slobodan Miloševic, par opposition aux populations musulmanes de Bosnie et du Kosovo, devenues le symbole même de la victime .
Pour Peter Handke, l'issue de ces procès ne fait pas de doute - les peines prononcées dans ceux qui sont déjà achevés en apportent selon lui une première preuve -, pis, l'impartialité des juges et des procureurs est mise en cause, par périphrases ou par l'accumulation d'indices et de faits qui vont toujours dans le même sens, tout comme est mise en doute la validité des témoignages, soit parce que la Cour ne laisse pas s'exprimer les témoins dans une liberté totale, soit, pis encore, parce que, comme l'auteur le suggère, les témoins sont manipulés en sous-main.
Ayant lui-même " enquêté " - le mot convient-il ? - sur place, dans l'ex-Yougoslavie, Handke nous livre d'autres témoignages, relatés avec un autre éclairage que celui, selon lui à sens unique, du tribunal. Et le lecteur d'être ébranlé dans ses éventuelles convictions, d'être troublé par ces autres signes convergents, pourrait-on dire, qui ne vont pas dans le sens " attendu ". Le texte en est donc souvent déconcertant, tant il expose des faits sous un jour auquel on ne s'attendait pas, auquel on n'avait pas songé.
Il me semble que le propos du livre n'est pas tant de prendre coûte que coûte la défense des Serbes et de la Serbie en tant que tels, ce qui reviendrait à adopter la même attitude que celle que l'on dénonce ; c'est bien plutôt l'envie, le besoin de combattre une certaine pensée unique à l'œuvre dans le monde - et la situation internationale, aujourd'hui, ne peut que conforter cette approche.
Sans accuser directement, le discours de Peter Handke dénonce ouvertement cette justice internationale dont les idées, si j'ai bien compris, lui semblent aussi courtes que les phrases dont elle se sert pour délivrer son message urbi et orbi. Et tel n'est pas le cas de l'auteur, qui use (certains diront : abuse) de phrases longues, complexes, explorant jusqu'à leurs limites extrêmes les possibilités de la langue allemande - qui n'en manque pas -, alignant paragraphe après paragraphe des propositions qui se croisent, se mêlent, s'interrompent, et reprennent enfin, jusqu'à se perdre parfois - les parenthèses sont nombreuses, et parfois longues -, multipliant subordonnées, participiales, incises, relatives, bref : tout l'arsenal grammatical, syntaxique et lexical est mis en œuvre dans ces pages, retenant l'attention du lecteur au lieu de l'effrayer, imposant presque à tout moment une concentration sans faille, sous peine de perdre le fil… Voilà pour l'exigence évoquée plus haut.
Mais ce texte qui, vu son sujet, pourrait a priori paraître rébarbatif (ce qu'il n'est pas), recèle aussi des pages d'une grande intensité émotionnelle, notamment dans le récit de certains témoignages recueillis par Peter Handke ou repris par lui dans les procès-verbaux des audiences.
On en sort un peu interloqué, ébranlé : le foisonnement tant du contenu que de la forme ne se laisse pas apprécier totalement d'un coup.
Librairie Arthème Fayard




André KAMINSKI, L'année prochaine à Jérusalem
Le premier roman d'André Kaminski raconte l'histoire mouvementée de deux familles juives ballottées par les conflits et les révolutions qui ont secoué l'Europe entre le début du siècle et la fin de la Première Guerre mondiale. Et pourtant, L'année prochaine à Jérusalem n'est pas un livre triste, tant s'en faut. Ce récit, plein d'humour et d'ironie, nous offre le spectacle d'une Comédie humaine échevelée, tragi-comique, turbulente.
Les rôles principaux sont tenus par deux familles polonaises: l'une riche - les Kaminski -, l'autre pauvre - les Rosenbach. Elles fuient les vicissitudes du temps et, de refuge en refuge, d'exode en exode, cherchent la Terre promise où elles pourront enfin se dire: "L'année prochaine à Jérusalem!"
La saga familiale d'André Kaminski est un roman d'aventure, un récit dans la meilleure tradition de la littérature juive, un livre intelligent, pétillant, malicieux, qui nous adresse un clin d'oeil au détour de chaque page et où l'humour vient à bout du tragique de l'existence, car il est notre unique salut.
Editions Julliard



Siegfried LENZ, Le Bateau-Phare
Siegfried Lenz est, par excellence, le romancier de la mer et, comme Heinrich Böll, celui de la responsabilité, de la faute collective, du cas de conscience. Dans Le bateau-phare, il a réuni ces deux thèmes d'élection.
Sur son navire, ancré dans une baie de la Baltique, le capitaine Freytag recueille trois naufragés. Leur sauvetage marque le début d'un dramatique huis-clos. Entre Freytag, homme de devoir, soucieux seulement d'assurer la sécurité de la navigation et celle de son équipage, et le Dr Caspary, dont la personnalité inquiétante et les objectifs se révèlent peu à peu, un étonnant affrontement intellectuel s'engage, qui dégénère bientôt en épreuve de force.
A travers un récit mené comme un thriller - car il préfère les situations révélatrices aux analyses psychologiques -, Siegfried Lenz s'applique à dévoiler les failles secrètes qui font la fragilité d'un individu, menacent la cohérence d'un groupe. Il cherche à repérer le point de rupture, le seuil au-delà duquel une communauté - ici, l'équipage - commence à se défaire, un fils à douter de son père, un homme à se remettre en question. Car la frontière entre l'aventure et le crime est bien indécise et nul n'est jamais vraiment convaincu de sa propre innocence.
Editions Belfond



Ernst WEISS, Georg Letham
1931: que ce soit a Vienne, Berlin ou Prague, les trois villes où séjourne habituellement Ernst Weiss, c'est la fin de l'expressionnisme et de ses violences révolutionnaires, mais c'est aussi l'heure où la menace nazie se précise.
Ernst Weiss, né le 28 août 1882 a Brunn en Moravie, d'une famille juive, fait de brillantes études de médecine, devient chirurgien et fonde ses premières œuvres littéraires sur les procès-verbaux des opérations qu'il a accomplies. Avant 1931, il a écrit des œuvres admirables certes, mais aucune encore de longue haleine témoignant à la fois de son ambition intellectuelle et de sa maîtrise stylistique. C'est ce qu'apporte Georg Letham - médecin et meurtrier.
Le "Dostoïevski allemand", le "détecteur des âmes ", entreprend ici une immense variation sur le thème conjugué de Crime et Châtiment et de Hamlet (dont Georg Letham est l'anagramme) la faute, l'impuissance à aimer et surtout a être aimé. Letham, malade de son père, qui lui a enseigné que les hommes sont soit Rats soit Grenouilles, assassine sa femme dont il n'est pas capable de supporter l'amour excessif. Après le procès et la condamnation à la détention dans une colonie pénitentiaire tropicale commence peut-être une rédemption au contact des autres (son équipe sera la première a éradiquer la fièvre jaune), par l'effacement de soi et sa "disparition dans la foule". Raskolnikov est sauvé par le bagne, Hamlet s'échappe dans la folie réelle ou simulée : Weiss, lui, laisse les portes ouvertes devant Letham.
Georg Letham est une œuvre visuelle et chaotique où la rigueur de l'homme des sciences exactes rencontre les épouvantes expressionnistes, qui éclate en images fulgurantes telles ce navire livré aux rats digne du Nosferatu de Murnau - l'œuvre, bouleversante, d'un écrivain admiré par Kafka et par Thomas Mann et qui, ayant choisi l'exil, se suicidera à Paris, le 15 juin 1940, à l'entrée des troupes allemandes dans la capitale.
Librairie Arthème Fayard



Stefan Zweig, Clarissa

On retrouva dans les archives de Zweig, en 1981, un cahier dont la première page portait la mention suivante "Entrepris première version d'un roman, le monde entre 1902 et le début de la [Seconde] Guerre [mondiale], vu à travers l'expérience d'une femme. Esquissé simplement la première partie, le début de la tragédie, interrompu ensuite à cause du travail sur le Montaigne, troublé par les événements et l'absence de liberté dans mon existence. Stefan Zweig, novembre 1941-février 1942. "
Témoignage émouvant de ses ultimes préoccupations, ce fragment - dont certains passages étaient complètement rédigés, d'autres seulement ébauchés - traduit le désir qu'avait Zweig de réécrire sous une autre forme son autobiographie. Le "monde d'hier" y est vu par les yeux d'une jeune fille autrichienne, Clarissa, née en 1894 et dont le destin se noue à l'aube de la Première Guerre mondiale, lorsqu'elle rencontre à Lucerne un jeune socialiste français, Léonard, qui n'est pas sans évoquer Romain Rolland.
Né en 1881 à Vienne, Stefan Zweig s'est donné la mort au Brésil le 23 février1942.
Editions Belfond

Bonnes feuilles






Stefan Zweig, Clarissa

1902-1912

Quand Clarissa, bien des années plus tard, s'efforçait de se souvenir de sa vie, elle éprouvait des difficultés à en retrouver le fil. Des espaces entiers de sa mémoire semblaient recouverts de sable et leurs formes étaient devenues totalement floues, le temps lui-même passait au-dessus, indistinct, tel des nuages, dépourvu de véritable dimension. Elle parvenait à peine à se rendre raison d'années entières, tandis que certaines semaines, voire des jours et des heures précis et qui semblaient dater de la veille, occupaient encore son âme et son regard intérieur ; parfois, elle avait l'impression, elle avait le sentiment de n'avoir vécu qu'une partie infime de sa vie de façon consciente, éveillée et active, tandis que le reste, elle l'avait vécu comme une sorte de somnolence et de lassitude, ou comme l'accomplissement d'un devoir vide de sens.

Au contraire de la plupart des gens, c'est de son enfance qu'elle se souvenait le moins. En raison de certaines situations particulières, elle n'avait jamais connu une vraie maison et un véritable environnement familial. Par un enchaînement de circonstances malheureuses, sa naissance dans une petite ville de garnison, en Galicie, où son père, qui n'était alors que capitaine dans l'état-major, avait été affecté, avait coûté la vie à sa mère : le médecin du régiment avait la grippe, et celui qu'on avait alerté par télégraphe, dans la localité voisine, retardé par des congères, était arrivé trop tard pour pouvoir lutter avec succès contre la pneumonie qui s'était déclarée entre-temps. Immédiatement après son baptême, à la garnison, Clarissa fut amenée avec son frère, de deux ans son aîné, chez sa grand-mère, une femme elle-même déjà diminuée et qui avait besoin de plus de soins qu'elle ne pouvait en donner ; après sa mort, on la plaça chez une demi-soeur de son père, plus âgée que lui, tandis que son frère rejoignit la plus jeune. Avec les maisons, les visages, les silhouettes des domestiques qui s'occupaient d'elle - des Allemands, des Bohémiens, des Polonais -, elle n'avait jamais le temps de s'habituer, de s'adapter, de se réchauffer, de s'intégrer. Elle n'avait pas encore surmonté cette première intimidation quand son père fut nommé attaché militaire à Pétersbourg, en 1902, alors qu'elle avait huit ans ; le conseil de famille, désireux de donner aux deux enfants une plus grande stabilité, décida alors d'envoyer le fils à l'école des cadets et de mettre Clarissa en pension dans une institution religieuse près de Vienne. Sa mémoire avait gardé peu de souvenirs de son père, qu'elle voyait rarement. En fait, elle ne conservait de cette époque guère plus que le souvenir de son visage et de sa voix, de son uniforme d'un bleu rayonnant orné de médailles rondes et tintinnabulantes avec lesquelles elle aurait volontiers joué s'il n'avait, pour faire son éducation de même que celle de son frère, écarté brutalement la main enfantine de ces décorations. De son frère elle ne gardait pour tout souvenir que son costume de marin ouvert et ses cheveux blonds et lisses qu'elle lui enviait un peu.

Les dix années suivantes, celles situées entre sa huitième et sa dix-huitième année, Clarissa les passa dans cette institution religieuse. Dans une certaine mesure, c'est à un trait de caractère de son père qu'elle devait d'avoir conservé si peu de souvenirs d'une période aussi longue. Léopold Franz Xaver Schuhmeister qui, à cette époque, gravit peu à peu les échelons jusqu'au grade de lieutenant-colonel, le poste le plus élevé de l'état-major, était considéré dans les hautes sphères militaires comme l'un des tacticiens et des théoriciens les plus érudits et les plus compétents, même si une pointe un rien ironique accompagnait le sentiment de respect tout à fait sincère qu'inspirait son sérieux, sa fiabilité et sa hauteur de vue. En privé, le commandant en chef le surnommait toujours avec un léger sourire "notre maître statisticien". Car Schuhmeister, travailleur opiniâtre et acharné, assez timide et gauche sous sa rudesse apparente, voyait dans l'élaboration d'un service de renseignements efficace la condition préalable à tout succès militaire ; c'est progressivement qu'il en était arrivé à cette conclusion, car de toutes façons, il se méfiait de toute forme d'intuition et de souplesse dans les choses de la guerre ; il rassemblait avec un zèle qui lui valait l'admiration sincère de l'état-major allemand, le pays voisin, toutes les données imaginables sur les armées étrangères - des informations publiées à titre officiel - sous forme de coupures de journaux qu'il complétait constamment et classait dans des fascicules bien ordonnés, des fascicules secrets auxquels il ne donnait accès à personne. Dans cet isolement, il était devenu une autorité que l'on respectait à l'étranger (ce qui est le cas encore aujourd'hui), et même que l'on craignait. Trois ou quatre pièces abritaient un laboratoire dans lequel il conservait des données sur l'armée - l'armée des dossiers et celle, bien vivante, des hommes ; les attachés militaires autrichiens des différentes ambassades le maudissaient à cause des formulaires qu'il leur envoyait sans cesse pour leur demander même des renseignements sur les détails les plus insignifiants afin de les intégrer ensuite à son herbier militaire. Entreprise par sens du devoir et par conviction, cette collection de détails toujours plus nombreux de même que leur organisation en tableaux statistiques et en synthèses devint pour lui, en raison de son goût pour la systématisation, une véritable passion, sinon une manie ; elle remplissait entièrement son existence que la perte prématurée de son épouse avait rendu insignifiante et vide, et lui donnait à nouveau un sens. C'étaient les petites joies de la symétrie et de la propreté que connaît l'artiste, car l'instinct du jeu est un asservissement. Il aimait les encres rouges et vertes, les crayons bien taillés. Cela avait le charme d'un cabinet de curiosités. Son fils n'avait jamais vu tout cela - c'était la douleur secrète de son père. Lui seul connaissait ce plaisir technique consistant à remplir des fiches et à les comparer. Autrefois, quand il rentrait à la maison, après le bureau, il enlevait son col empesé et, ses gestes étant devenus plus souples et tendres, il écoutait plein de reconnaissance sa femme qui jouait du piano pour celui dont l'âme quelque peu pétrifiée se relâchait un peu en écoutant de la musique ; ils allaient au théâtre ou à des réceptions ; cela lui changeait les idées et lui permettait de se détendre. Après la mort de sa femme, les soirées devinrent complètement vides, car il se savait gauche en société, et il les remplissait - avec un porte-plume, des ciseaux et une règle - en élaborant et en distillant même à la maison des fichiers et encore des fichiers qui lui servirent ensuite pour la publication de ses "Tableaux de statistiques militaires", dans lesquels, bien sûr, il avait omis de faire figurer les éléments les plus secrets des informations concernant la patrie. Ainsi, c'est à lui qu'on prit l'habitude de demander des renseignements dans le cadre du service au lieu de les faire venir tout simplement du bureau attenant. De ce qui au yeux des autres était la réalité la plus aride qui soit - les chiffres et les nombres, les quantités et les soustractions - lui, déjà plus mathématicien que soldat, retirait dans sa petite chambre un plaisir secret et incompréhensible pour les autres, celui du savoir ; c'est avec une fierté croissante qu'il considérait l'arsenal grandiose, véritable trésor de l'Autriche, qu'il avait constitué pour l'armée et la monarchie à l'aide de ces dizaines de milliers d'observations. Et effectivement, en 1914, ses évaluations se révélèrent plus exactes que les estimations optimistes de Conrad Hötzendorff. Pour lui, le mot écrit remplaçait de plus en plus la parole, et les données classées le monde extérieur ; au yeux des autres, il apparaissait de plus en plus dur et renfermé alors qu'au fond il était tout simplement un peu plus seul. Plus il vivait reclus dans sa solitude et plus il s'habituait à remplacer la conversation par des notes. Tout exercice répété inlassablement exige une certaine habitude, se fige même très vite en routine ; la routine, pour sa part, se pétrifie pour devenir contrainte et entrave : on est finalement incapable d'entreprendre quoi que ce soit autrement que de façon systématique.

Ainsi, pour appréhender une chose ou un événement quelconques, cet étrange soldat ne connaissait qu'une seule méthode : le tableau statistique. Et même quand il s'agissait des sentiments de ses enfants, la retenue qu'il montrait dans ses marques d'affection et la maladresse de ses paroles le rendaient incapable de manifester son amour paternel autrement qu'en exigeant constamment de leur part un rapport écrit sur le déroulement de leur vie et de leurs études. Dès la première visite qu'il rendit à Clarissa après être rentré de Pétersbourg et après avoir repris son poste au ministère de la Guerre, il apporta à la fillette de onze ans une pile de feuilles de format identique, et sur la première, il avait soigneusement tracé un modèle de lignes. Désormais, Clarissa devrait remplir tous les jours une feuille semblable en notant ce qu'elle avait appris à chaque heure de cours, quels livres elle avait lu, quels morceaux de musique elle avait étudié au piano ; le dimanche suivant, elle devait envoyer sept de ces feuillets accompagnés d'une lettre d'explication à son père qui, de la sorte, croyait favoriser à sa manière, généreuse et honnête, l'évolution de son enfant en l'obligeant dès sa plus tendre enfance à acquérir le sens de ses responsabilités et une ambition tenace. En réalité, le caractère machinal de ces rapports et de ces annotations quotidiennes eut pour effet de priver Clarissa d'une vue d'ensemble sur ces années, car les impressions, au lieu de s'accumuler et de prendre de l'ampleur, tombaient en poussière et se désintégraient sous l'effet de ces rapports prématurés, et une fois parvenue à l'âge adulte, elle ne mit pas fin de son propre chef à cette marotte, même si elle sentait combien elle avait tort, ne serait-ce que d'un point de vue spatial, car ce compte-rendu la privait de bien des joies : sa vie avait été décortiquée trop tôt. Plus tard, quand elle repensait à cette époque, elle ne pouvait s'empêcher de se dire que son père lui avait enlevé au cours de sa scolarité tout le plaisir qu'auraient pu lui procurer la littérature et la peinture en lui donnant, jour après jour, la même ampleur, alors qu'elle devait se rendre compte plus tard qu'un seul moment d'exaltation fait s'épanouir en nous plus de choses qu'un mois ou une année, et qu'à cause de son père, l'institution religieuse lui avait semblé encore plus méthodique et monotone qu'elle ne l'avait vraiment été. Elle ne put cependant s'empêcher de ressentir une profonde émotion le jour où, après la mort de son père, elle retrouva ces feuillets, ces journées de sa vie, soigneusement rangés dans le tiroir de son bureau. Il les avait classés dans l'ordre où elle les lui avait envoyés, et il en avait fait des liasses. Avec une méthode exemplaire, comme on pouvait s'y attendre. Elle n'en avait jamais rien su. Son père était très satisfait. Il avait souligné certaines choses à l'encre rouge. Un jour qu'elle n'était pas parvenue à réciter un vieux poème, il manqua défaillir de honte et de désespoir, car c'était un homme fier. Il saisit une règle avec laquelle une joie morte barra un être mort. Chaque mois était entouré d'un ruban, et chaque semestre était placé dans un carton spécial où il conservait ses bulletins scolaires et un rapport de la mère supérieure sur ses progrès et son comportement ; ces soirs-là, cet homme seul tentait à sa manière de participer à la vie de sa fille, et elle découvrit dans les réponses de la mère supérieure avec quelle joie - une joie qu'il n'avait jamais osé montrer au grand jour - il cherchait maladroitement à suivre son évolution, ne connaissant pour ce faire aucune autre méthode que celle qui était la sienne. Pour voir, Clarissa déplia quelques-uns de ces feuillets. Ils ne lui parlèrent pas. Ce qui, un jour, avait été sa vie ne produisit pour tout effet qu'un froissement de papier. Des leçons sur des choses qu'elle avait oubliées depuis longtemps. Elle tenta donc de se souvenir de la réalité telle qu'elle avait été, et peu de choses lui revinrent en mémoire sur ces temps révolus.

© Jean-Claude Capèle & Éditions Belfond