|
Né à Bâle en 1938, Urs Widmer a fait ses études à Zurich, Montpellier et Paris. Des pièces de théâtre, une quinzaine de romans et récits marquent une oeuvre originale, où l'étrange et l'humour font bon ménage, soutenus par un style ciselé et un regard sans complaisance sur ses contemporains. Le Siphon bleu a reçu en 1992 l'un des prix littéraires allemands les plus prestigieux, le "Preis des Literaturmagazins". |
Un agent que je surpris manifestement dans son sommeil et qui me regardait en clignant des yeux était penché sur une machine à écrire. Il portait un uniforme de hussard, comme pour un défilé en costumes historiques ; il attacha un ceinturon muni d'un énorme pistolet et s'approcha, traînant les pieds, de la barrière derrière laquelle je me trouvais. Il me regarda avec des yeux glauques, et soudain, je fus dans l'incapacité de lui avouer qu'Isabelle était couchée sous un inconnu, dans une maison qui n'avait pas de sonnette et une porte qui n'était pas la bonne ; je bredouillai quelques paroles confuses au sujet de l'éclairage public en panne, et l'agent me répondit qu'il n'était pas au courant. Papiers. Je ne les avais pas sur moi, fis comme si je n'avais pas entendu et m'en allai ; je pris mes jambes à mon cou quand il cria "Arrêtez !" et juste après, alors que j'étais accroupi derrière un fourré tandis que lui descendait en courant les marches du perron, il lança même : "Ou je tire !" Je retins ma respiration lorsqu'il se retrouva juste devant moi et que son regard, perplexe, balaya la Hottingerstrasse. Il finit tout de même par disparaître à nouveau dans le commissariat. Il y avait quelque chose de bizarre : l'aménagement de ce poste de police, cette nouvelle barrière, et le téléphone, monstre historique en Bakélite noire, qui ne se trouvait pas là lui non plus lors de ma dernière visite. En effet, j'étais allé au commissariat à peine deux semaines plus tôt, à cause d'une contravention pour stationnement interdit que j'avais trouvée sous l'essuie-glace de ma voiture garée en zone bleue bien que j'eusse coincé derrière le volant mon attestation de parking résidentiel réservée aux riverains. Le panneau "Police", à l'extérieur, était nouveau lui aussi, écrit en lettres qui rappelaient l'époque nazie.
Ensuite, j'errai encore pendant quelques heures autour de la maison qui se dressait là, noire, dans un silence de mort. Qui était cet homme? Quelqu'un qui appartenait à ce groupe de travail auquel Isabelle se rendait parfois pour parler de la situation de l'homme à la fin du XXe siècle? Je délaissai enfin ma maison et parcourus la ville, sans but, dans la lumière du petit matin, les yeux mouillés, infligeant des coups de pied aux arbres des allées, jusqu'au moment où j'arrivai à la gare et montai en titubant dans un train sur lequel on pouvait lire le nom de la ville où je suis né, Bâle, et je m'endormis sur un banc de bois. Je fus réveillé par un contrôleur qui me secoua et, quand je lui dis - aussi cool que c'était possible, après tout ce que je venais de vivre - "un aller Bâle, demi-tarif", il me saisit au collet et m'expulsa du train en proférant des jurons. Par bonheur, le train s'arrêtait justement, dans la gare de Muttenz, à un quai sur lequel ne se trouvait qu'un fourgon, et loin devant un soldat portant un énorme havresac en fourrure. J'étais trop assoupi pour ressentir quoi que ce fût - le train s'ébranla en crachant et en couinant - et je sortis donc de la gare pour faire le reste du trajet à pied. Bâle n'est pas très éloigné de Muttenz, et Robert Walser, autrefois, se rendait bien à pied de Zurich à Würzburg sans s'arrêter une seule fois. Le soleil brillait. Je ne pleurais plus. Je voulais regarder ma situation en face, avec lucidité, ne pas retourner voir Isabelle pendant dix ans ou quelque chose comme ça, ou bien tuer son amant, ou encore la battre comme jamais encore un homme n'a battu une femme, jusqu'à ce que, couverte de bleus et de striures rouges, elle m'avouât le nom de l'homme.
Je marchai donc sur un chemin, à travers champs, en direction de la ville, vers la hauteur bleutée qui lui cache le reste du pays et sur laquelle l'aiguille de ma boussole pointait dès le début, vers une tour qui s'y dressait, le château d'eau de la ville, pour être exact, que je voyais surgir maintenant à l'horizon, et que j'avais gravi bien des fois en me demandant souvent où pouvait se trouver l'eau qu'évoquait son nom. A l'intérieur, en effet, hormis un escalier, l'édifice était vide et creux. J'avais mal aux pieds. Cinq ou six soldats casqués passèrent à côté de moi à vélo, leur fusil en bandoulière, et ils étaient passés depuis longtemps quand le dernier fit soudain demi-tour, rebroussa
chemin et me demanda quelque chose que je ne compris pas. Où j'étais? Il transpirait, semblait énervé, portait sous son casque des lunettes sans monture, et bien qu'il roulât à une vitesse relativement élevée, il avait une cigarette au coin des lèvres. Pourtant, quand je lui répondis dans la langue de mon pays, celle de mon enfance, que j'étais ici et que je marchais à pied parce que je n'étais pas pressé d'arriver à destination, il me laissa tranquille, marmonna quelque chose qu'à nouveau je ne compris pas, et repartit. Sur le garde-boue arrière de son vélo - il s'agissait d'une bicyclette pour dames, alors que ses camarades avaient enfourché ces engins de l'armée qui résisteraient à une attaque atomique - la plaque d'immatriculation claquait, une plaque en fer rouge mal fixée. BL 41, pouvait-on y lire. Je restai un moment immobile à suivre des yeux ce soldat toujours plus petit qui s'efforçait de rattraper ses camarades. Je compris enfin. Le choc - la joie peut-être - me paralysa tellement que je dus m'asseoir. Je sombrai dans les fleurs. Myosotis, coquelicots, marguerites. Trèfle. Dans mon dos, une forêt qui sentait le feuillage mouillé. Une paix profonde pesait sur le pays. Le bourdonnement des abeilles et des bourdons était le bruit le plus fort. Devant moi, une plaine vaste et verte - celle du Rhin - et au-dessus la voûte du ciel bleu. Je respirai profondément, comme je ne l'avais pas fait depuis longtemps, j'étendis les bras et soupirai et gémis et ris et secouai la tête.Quand j'arrivai près du château d'eau, j'avais déjà l'impression de ne plus avoir de pieds, ou si j'en avais encore, ce ne pouvaient être les miens. J'avais perdu l'habitude de marcher et je portais des chaussures que j'avais achetées lors de vacances passées au Portugal et qui étaient prévues pour faire les quelques pas qui séparent la plage du bungalow et du bar-pizza. Je ne voulais pas encore, pas tout de suite, rentrer, rentrer... à la maison? est-ce que c'était bien ce mot-là? aller vers cette maison qui se trouvait à quelques centaines de mètres, exactement comme dans mon souvenir, vers ce cube blanc digne du Bauhaus que je n'avais pas revu depuis presque une éternité. Un jeune architecte l'avait construit, style d'un progressisme sans concession, avec un toit plat et des fenêtres dépourvues de rideaux et qui descendaient jusqu'au sol sur tout le pourtour, si bien qu'il ne restait plus, pour nous, les habitants, le moindre recoin pour cacher un secret. Plus tard, il était parti en R.D.A., après la guerre qui, à présent, faisait rage autour de nous, et il avait obtenu là-bas une chaire à l'université ainsi que deux prix Staline, mais pas le moindre contrat. Il revint donc, amer, à l'Ouest et mourut dans une maison dont les murs étaient de travers parce qu'elle avait été construite sans architecte, par un maître d'œuvre de la vieille école.
En haut, je me tenais sur la terrasse panoramique qui faisait le tour du château d'eau circulaire. J'avais un peu le vertige. Les tours et leur hauteur vertigineuse m'ont toujours posé problème, comme s'il pouvait m'arriver là-haut quelque chose dont je ne sais rien. Ainsi, j'ai préféré voir d'en bas la construction penchée de Pise. Au sommet de l'Empire State Building, je me suis réjoui des protections en fils de fer barbelés, et j'étais content aussi d'être accompagné par une amie qui s'agrippait à moi. Ici, je me penchai par-dessus la balustrade et promenai mon regard sur le pays. La ville lointaine, avec ses clochers et le Rhin scintillant qui disparaissait au loin dans la brume du pays ennemi. En dessous de moi, des mères et des bonnes d'enfant riaient. Des blés ondulaient. Des oiseaux volaient, un papillon même, devant mon nez, si haut au-dessus des fleurs! Cette maison, le cube blanc, se dressait, immobile, dans la lumière du soleil. Les fenêtres miroitaient. On voyait encore s'élever dans le ciel, sur le toit en terrasse, l'immense antenne qui, plus tard, - alors que je venais de me faire casser la figure par mon ami Hans Arm, et que je fus sauvé par le grondement du tonnerre - fut fauchée par un éclair et tomba dans le jardin. Celui-ci était rempli de plants de pommes de terre. Les bouleaux aussi petits que des nains, eux qui, plus tard, cachèrent la maison. Je ne la quittai pas des yeux. Rien. A un moment, seulement, un chien sortit du jardin et, comme s'il était attaché à une laisse de caoutchouc invisible, disparut immédiatement par une porte que l'on ne voyait pas.
Je me dirigeai vers l'ouverture où débouchait l'escalier et qui était aussi étroite et aussi basse que celle d'une vieille cathédrale. Il fallait se baisser, et quand j'inclinai la tête pour descendre la première marche, une femme me barra le chemin, hors d'haleine d'avoir gravi l'escalier si abrupt, blanche, blanche comme un linge. Elle passa à côté de moi sans me voir ou sans me regarder, bien que nous nous fussions presque embrassés involontairement, et elle se posta près de la balustrade de l'escalier. Elle se pencha par-dessus, comme un vêtement qu'on aurait suspendu pour le faire sécher. Ses bras, sa tête même pendaient à l'extérieur, dans l'air, et de temps à autre ses pieds chaussés de sandales en cuir bleu se soulevaient. Bien qu'elle fût seule, elle dit quelque chose. A mi-voix, semblait-il, bien qu'elle eût peut-être crié. Je me plaçai à côté d'elle et dis dans son dos : "De quoi avez-vous parlé à l'instant ?"
Elle retomba lourdement sur ses pieds, se redressa et se tourna vers moi. Elle portait des lunettes rondes dont les verres étaient embués. Les verres opaques cachaient ses yeux.
"D'amour, si je ne me trompe.
- Vous vous trompez, marmonna-t-elle. Vous ne vous trompez pas."
Elle ôta ses lunettes et les nettoya en me toisant de ses yeux myopes. Elle était jeune et avait des cheveux aussi courts, un regard aussi puissant que Jeanne d'Arc quand elle était encore portée par la force de sa virginité. "Je disais que j'étais faite pour l'amour, mais ce n'est pas à vous que je m'adressais.
- Et à qui donc?
- A personne. A l'air. Personne n'est à la hauteur de mon amour. On dirait que tous les autres sont couverts d'une couche de glace. Ou bien est-ce moi? Comment nous fondre?
- Je suppose que là, je ne peux pas vous aider, dis-je.
- Non."
Elle rechaussa ses lunettes. Immédiatement, ses verres se couvrirent à nouveau de buée. Elle haussa les épaules et fit un geste vers le lointain, comme si elle étendait ses ailes, une aile. "N'est-ce pas beau ? Ce pays n'est-il pas merveilleux ?
- Cela fait très longtemps que je n'ai plus rien vu d'aussi beau, dis-je.
- Adieu", dit-elle. Elle se détourna et reprit son ancienne posture. J'eus un moment d'hésitation, mais j'étais oublié. Je parlais à nouveau aux oiseaux ou aux anges. Je dévalai l'escalier et atterris dans le gravier chaud. Avec leurs chaussures, des enfants avaient dessiné une marelle et sautillaient dessus. Une jeune femme qui ne semblait pas avoir d'enfant avec elle était assise sur un muret et me regardait. En fait, qu'est-ce qui me disait qu'aucun des enfants de cette joyeuse bande n'était à elle? Elle-même semblait presque encore une enfant et avait les cheveux roux, un menton fuyant et des seins qui menaçaient de faire sauter les boutons de son chemisier d'enfant. Elle était un peu grosse ; elle me sourit. Je rougis ou sautai de joie, mais je n'avais pas de temps à perdre et me dirigeai en toute hâte, sur un chemin rectiligne, vers un vieux fort, une forteresse des temps anciens envahie par les broussailles. Mes oreilles traînaient derrière moi, follement attentives à chaque bruit dans mon dos. Je respirais bruyamment. Le gravier crissait sous mes chaussures. Quand je longeai les murs et que je respirai l'odeur qui s'échappait par les nombreuses ouvertures - moisissure, excréments, animaux - il me sembla entendre quelque chose qui ressemblait à un hurlement. Mais ce pouvait être le cri de joie d'un enfant qui jouait à cache-cache et qui, accroupi, les yeux fermés, derrière une poubelle, avait été déniché par sa maman. Les fortifications n'étaient d'ailleurs pas si anciennes que cela, elles avaient cent soixante ans ou, si je partais de cette époque nouvellement retrouvée de ma vie, cent dix. C'est ici que les Bâlois de la campagne avaient livré bataille aux Bâlois de la ville, se libérant ainsi de l'arrogance de ces derniers, et depuis, il y a sur les vélos des plaques minéralogiques qui indiquent BL, Basel Land, quand le cycliste vient de la campagne, mais BS, Basel Stadt, s'il vient de la ville. Quand je pris le virage, après le fort, je me retournai un court instant pour regarder le château d'eau. Des gens couraient dans toutes les directions. D'autres ne bougeaient pas. Je ne pouvais ni ne voulais en savoir plus.
![]()
Urs Widmer, Le Paradis de l'oubli
J'ai toujours admiré ces écrivains décontractés qui prenaient le métro ou organisaient des beuveries dans des bars de banlieue en emportant les manuscrits de leurs chefs-d'œuvre dont ils ne possédaient pas de copie. Après, bien entendu, les manuscrits avaient disparu, perdus au bout d'une nuit froide sous les lampes au néon d'un glacier new-yorkais, ou bien ils avaient glissé du porte-bagages d'un vélo sur lequel les écrivains - accompagnés par les cris des coucous alentour - pédalaient pour rentrer à la maison aux premières lueurs du jour, tout droit sortis du lit d'une maîtresse qui somnolait, à présent, et à qui ils avaient lu en premier le livre tout entier avant de prendre avec elle le chemin d'un paradis qui nous reste interdit, à nous les mortels. Aucun de ces livres n'a jamais été retrouvé, et à ce jour, nous ne gardons guère que le souvenir d'une chose plus merveilleuse que tout ce que ces écrivains avaient écrit par ailleurs, mais qu'ils n'avaient pas perdu.
Pendant des années, j'étais décidé à être un jour assez fort, plein de ressources pour pouvoir écrire un gros livre dans lequel je mettrais tout ce que j'ai dans le ventre, cinq cents pages, et que je perdrais ensuite. Car le but, c'est l'écriture, pas le livre.
Et un jour, j'écrivis effectivement quelque chose de ce genre - mon éditeur, qui l'a vu sans pourtant avoir le temps de le lire, le qualifia immédiatement de roman et je tentai sur-le-champ de le perdre. Contrairement à mes habitudes, j'effectuais de longs trajets en tramway, et à un arrêt quelconque, je me précipitais subitement dehors. Mais à chaque fois, un homme charmant ou une aimable dame me couraient après, en criant "hé !" et "vous, là-bas !", et ils me tendaient mon livre. Moi, je les remerciais chaleureusement. Un jour, je m'attardai au restaurant Rose bien au-delà de l'heure de fermeture et je glissai mon manuscrit, divisé en deux moitiés à peu près égales, dans les poches des imperméables appartenant aux policiers qui nous firent gentiment sortir dans la rue, nous autres les ivrognes, en menaçant le propriétaire de fermer son établissement s'il ne respectait pas les lois, ne serait-ce que vaguement. Mais les deux hommes - des fonctionnaires sensibles - sentirent immédiatement le poids accru de leur uniforme et me collèrent mon œuvre entre les mains, non sans l'avoir feuilletée un peu. "Pas mal", dit l'un, et l'autre ajouta : "Continuez comme ça !" Je souris et filai à la maison où je jetai le livre sur le compost. Le propriétaire vint le ramasser le lendemain matin pour le glisser dans mon casier à lait, accompagné d'un billet sur lequel il avait écrit que lui, le propriétaire, pensait que je faisais un peu trop honneur aux boissons fortes. Mais que le livre était génial.
Il y eut encore bien des tentatives. Je pris même l'avion pour Ibiza où je louai une bicyclette, mais la femme avec laquelle je passais mes nuits - originaire de Birmingham et éducatrice spécialisée pour enfants caractériels - ne dormait pas le moins du monde quand je partis ; elle me suivit en courant, dénudée, dans le couloir de l'hôtel en criant que c'était un chef-d'œuvre - "eï masterpiece, darling !" - et qu'elle ne permettrait pas que je rentre dans mon bungalow en le mettant sur le porte-bagages de ce vélo miteux, et ! Je lui remis donc mon livre qui s'appelait, si je me souviens bien, La Malédiction de l'oubli, et je poussai mon vélo jusque dans ma chambre à coucher. Dès l'aube, elle se retrouva au pied de mon lit, m'embrassa et déposa le manuscrit sur mon ventre.
Ma dernière tentative échoua de la manière suivante : j'étais allé participer aux journées de littérature de Soleure, ou plus exactement à la fête qui se déroule toujours le samedi soir au restaurant Kreuz, et j'abandonnai les pages que j'avais remplies de mon écriture - après une nuit passée à danser le rock'n roll avec une poétesse de Berne - sur la table, au milieu des textes photocopiés de tous les autres par-ticipants. Ici, me dis-je, elles allaient sûrement se perdre dans cette marée de papier et disparaître quelque part dans le néant comme les vagues d'une mer bien plus vaste. Mais par la grâce du diable - ou du Bon Dieu -, le livre tomba entre les mains d'un professeur de lettres qui cherchait en fait son sac de voyage et son pyjama. Cet homme lut mon livre le soir même, dans sa chambre d'hôtel, et bien sûr, il eut tôt fait de deviner qui était son auteur. Il m'appela quelques jours plus tard - je me vautrais déjà dans mon triomphe -, et je lui dis en bégayant qu'il m'enlevait un grand poids et que je le remerciais de tout cœur en lui demandant si je pourrais lui dédier le livre une fois qu'il serait paru. Après un bref moment d'hésitation, il répondit "oui, naturellement, volontiers", mais à vrai dire, il tenait tout de même à m'avouer qu'une analyse structurelle de ma prose lui avait certes fait comprendre immédiatement qu'elle devait être l'œuvre d'un Suisse de la jeune génération - il y était constamment question d'argent et de montagnes -, mais qu'il avait cependant appelé avant moi, dans l'ordre, Max Frisch, Franz Böni, Rainer Brambach - celui-là, toutefois, était déjà mort - et Peter Bichsel. Ce dernier m'avoua au cours du salon du livre de l'année suivante qu'il s'était demandé l'espace d'une seconde s'il ne devait pas s'approprier ce manuscrit inconnu, car quatre cent cinquante pages, n'est-ce pas, c'est tout de même tentant.
Résigné, je remis donc enfin mon livre à l'éditeur qui était passé chez moi en coup de vent en début d'après-midi et qui était toujours là en fin de soirée, barricadé derrière des bouteilles vides de Valteline. "Fais attention", lançai-je quand je le vis repartir en pédalant dans la lumière diffuse du clair de lune avec mon livre sur le porte-bagages. "Un livre comme celui-là, je n'en écris pas tous les jours !" Il se retourna une dernière fois et disparut au prochain coin de rue en faisant retentir sa sonnette. Elle prenait donc son envol, mon œuvre, dans le vaste monde - monde cruel! -, et je n'avais pu l'en empêcher.
Quelques instants plus tard, le téléphone sonna. C'était l'éditeur. Sa voix était pâteuse ou haletante ; il avait probablement roulé trop vite avec son vélo doté d'un plateau à dix vitesses. "Le manuscrit, cria-t-il, le manuscrit a disparu.
- Tu as perdu la tête? hurlai-je tout aussi fort dans le combiné. Comment vois-tu les choses ? Je n'en possède pas de copie."
Silence à l'autre bout du fil. Ensuite, d'une voix totalement différente - on eût dit subitement le répondeur téléphonique d'un conseiller en immobilier -, l'éditeur me dit qu'il voyait cela de la manière suivante : mon livre était fichu, et il prenait à sa charge tous les dommages subis. Est-ce que j'étais d'accord avec sept cent cinquante francs? Je bredouillai que oui, que non, que pourtant -, et cet argent, je l'attends encore, bien que mon éditeur ait déjà noté par le passé, à l'occasion de mon troisième roman, mon numéro de compte.