Lectures

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Alfred Andersch : La Femme aux cheveux roux
traduit par Solange et Georges de Lalène, Actes Sud, 1991

L'italie, au début des années soixante. Une jeune et belle Allemande fausse compagnie à son mari au cours d'un séjour à Milan et part pour Venise, avec trois sous en poche et le désir irrépressible de trouver dans cette aventure un peu de liberté. Mais cette rupture n'est pas purement sentimentale : elle est une fuite devant l'univers qu'incarne son mari : l'Allemagne du miracle économique, de la bonne conscience retrouvée grâce à la conversion au matérialisme le plus plat. L'Italie, et surtout Venise, constitue le contrepoint latin de cet univers oppressant. Venise, superbement décrite par Andersch, est un peu son "Voyage en Italie", cher aux Allemands (dans sa première version française de 1962, le roman s'intitulait d'ailleurs ainsi). Mais à trop vouloir échapper à son destin, Franziska, l'Allemande, le retrouvera sur son chemin. Elle rencontre un Irlandais qui, durant la guerre, a subi la torture d'un Nazi nommé Kramer et qui se trouve lui aussi à Venise. Poursuivi par le remords d'avoir trahi son pays, l'Irlandais cherche à se venger en tuant Kramer. Il se sert de Franziska à la fois pour attirer son ancien bourreau dans un guet-apens et pour avoir un témoin de cet acte qu'il semble considérer comme purificateur, sans se douter qu'il annihile ainsi les velléités d'émancipation de la jeune Allemande qui se retrouve confrontée à un passé qu'elle tentait de refouler. Elle cherchera de l'aide auprès d'un inconnu, dans un bar de la ville, et Andersch referme son roman par trois points de suspension, nous laissant le soin d'imaginer la suite son destin.
Classique dans sa facture, ce roman plusieurs fois remanié est un témoin de la littérature allemande des années cinquante et soixante, celle d'une Allemagne qui s'interroge sur son passé, se remet en question, et cherche inlassablement une identité nouvelle.



Jakob Arjouni : Café turc
traduit par Stefan Kaempfer, Fayard, 1992

Avec Café turc, un jeune auteur allemand, Jakob Arjouni, fait une entrée fracassante dans l'univers du roman noir d'outre-Rhin. Kemal Kayankaya, le privé légèrement basané qui mène l'enquête sur la disparition d'une réfugiée thaïlandaise, ne laisse pas au lecteur le moindre répit au cours de ses démêlés avec la pègre de Francfort, dans ce milieu où se côtoient dangereux loubards, tenanciers de bars louches, policiers plus ou moins véreux, trafiquants de tout poil et autres meurtriers. Maniant souvent un humour grinçant, voire dévastateur, l'inspecteur Kayankaya nous fait découvrir un certain visage de l'Allemagne d'aujourd'hui au fil d'un récit qui n'a rien a envier aux romans policiers américains les plus noirs, le tout à un rythme endiablé et soutenu par une traduction dont la qualité et l'authenticité de ton servent admirablement l'intrigue.



Jakob Arjouni : Idioten. Fünf Märchen
Diogenes, 2003
J'aime bien ces " cinq contes " modernes de Jakob Arjouni, qui délaisse l'inspecteur Kayankaya et le polard pour se pencher sur le destin de cinq personnages qui, bien que très différents les uns des autres par leur caractère et la vie qu'ils mènent, ont un point commun tout de même assez extraordinaire : à un moment plus ou moins critique de leur vie, ils croisent tous le chemin d'une (bonne) fée. Celle-ci leur offre d'exaucer un vœu (et un seul !), encadré qui plus est par quelques garde-fous : ce vœu ne doit concerner ni l'immortalité, ni la santé, ni l'argent, ni même l'amour. La difficulté qu'ils ont tous à se décider à l'intérieur d'un cadre aussi strict et étroit n'est pas le moindre intérêt de chacun des contes. Sans compter, bien sûr, la façon dont le vœu sera exaucé, où l'on constate chaque fois que la réalité n'est pas aussi simple ou univoque que les personnages pourraient le penser, que la façon dont ils ont formulé leur vœu laisse une latitude d'interprétation non négligeable, et que le résultat est souvent surprenant - la plupart du temps même à l'opposé de ce à quoi les personnages s'attendaient selon le principe : " Il en va des vœux comme de la vie : plus on vise haut, plus on risque de tomber bas. "
Mais ce fil conducteur qui se retrouve parfois au mot près dans chacun des contes n'est pas le seul : les cinq personnages ont en commun qu'ils rêvent leur propre vie plus qu'ils ne la vivent réellement, et cette image rêvée qu'ils ont d'eux-mêmes, cette façon de s'abuser eux-mêmes est l'un des moteurs narratifs essentiels, car le récit, toujours dans l'optique des personnages, à travers le monologue intérieur, fait apparaître au grand jour leur contradiction fondamentale ou les illusions délétères qu'ils nourrissent à l'égard d'eux-mêmes et de l'image que leur entourage peut avoir d'eux. Car les loosers d'Arjouni ne sont pas, a priori, des personnages qui attirent spontanément la sympathie, au contraire: ils seraient plutôt du genre insupportable que l'on aurait tendance à éviter dans la vraie vie, et le jugement de l'auteur sur la façon dont ses personnages mènent leur propre vie ne fait aucun doute : il suffit de consulter le titre… On peut citer par exemple cette mère, qui a réponse à tout et plus que tout, qui cherche à faire le bonheur de son fils - un chanteur rock qui a manifestement pris ses distances vis-à-vis de cette mère envahissante -, qui veut le faire au besoin contre sa volonté et qui comprend tout de travers: son aveuglement est à première vue exagéré, et pourtant, il révèle des cheminements psychologiques beaucoup plus courants qu'il n'y paraît. Ou ce journaliste raté et passablement alcoolique, mari d'une pianiste célèbre, qui semble vouloir compenser ses propres insuffisances en exaspérant ses contemporains par ses comportements et ses discours totalement insupportables et provoque catastrophe sur catastrophe… Ou encore ce scénariste paralysé par l'angoisse de ne pas être à la hauteur, de ne plus trouver l'inspiration et qui, ayant demandé à être libéré de son angoisse, perd effectivement son génie… (Aucune monotonie dans tout cela : les milieux sociaux décrits, les situations des personnages, les techniques narratives sont chaque fois différentes).
Et c'est là que l'on retrouve avec grand plaisir l'observateur implacable du quotidien comme de nos contemporains qu'est Jakob Arjouni : aucun détail ne lui échappe, les mensonges que ses personnages se font à eux-mêmes sont patents, rehaussés souvent par un comique de situation irrésistible. Sans compter qu'à la lecture, on ne peut s'empêcher de reconnaître, ici ou là, des travers que l'on a peut-être déjà constatés chez l'une ou chez l'autre de nos fréquentations et, qui sait, peut-être chez nous-mêmes. À travers une vision un brin cynique, en tout cas ironique et sans complaisance, il fait fonctionner chez le lecteur ce processus pour lequel la langue française ne connaît pas de véritable mot, à la différence de l'allemand : la " Schadenfreude " - le malin plaisir que l'on peut prendre devant l'échec des personnages dans leur quête sinon du bonheur, du moins d'un mieux être, et dont la fée, bien sûr, avec son vœu sanglé dans tant de restrictions et de conditions, n'est qu'une allégorie.
Le texte se lit avec fluidité, le style sait concilier une grande virtuosité littéraire et une langue moderne - parfois familière, voire argotique - dans un Berlin d'aujourd'hui qui donne l'unité de lieu des cinq contes.
Février 2003



Detlef Bluhm : Das Geheimnis des Hofnarren,
roman, Gustav Kiepenheuer.

Ce livre tient tout à la fois du thriller, du jeu de piste, de la course au trésor et du roman historique. Ici aussi, une multitude de personnages dont il vaut mieux, à la lecture, établir une liste précise pour ne pas être perdu, mais ils n'ont guère plus de présence et d'épaisseur que chez M. Bonné.
La trame narrative : une étudiante, fille d'un antiquaire et bibliophile berlinois, tombe par hasard sur un livre du XVIIIe siècle qui évoque un fabuleux trésor, caché quelque part dans Dresde : le trésor de Schneller, bouffon de la cour de Saxe. Claudia et son père décident de chercher le trésor, ce qui donne lieu au jeu de piste mentionné plus haut, épicé par le fait qu'ils ne sont visiblement pas les seuls à s'intéresser à ce trésor et qu'ils ont affaire en l'occurrence à des concurrents prêts à tout.
Le récit de cette course au trésor est ponctué de "citations" du journal intime de Schneller qui donne un effet de contrepoint stylistique et narratif ; le contenu et la langue des deux niveaux de narration sont contrastés à l'extrême et soulignent peut-être la faiblesse du roman: On voit un peu trop bien le rapport qu'il convient d'établir entre le contenu de ce journal - qui expose les états d'âme du bouffon, les intrigues de cour, les complots, les meurtres, etc. - et la trame contemporaine du récit qui accumule malversations, chantages, trahisons et autres turpitudes modernes. Mais cette juxtaposition semble uniquement destinée à donner une " couleur " historique et semble assez artificielle. Par ailleurs, le volet historique est trop léché et souimages/alert, par contraste, la pauvreté du style et de l'action dans la course au trésor du XX° siècle qui reste strictement factuelle, sans profondeur - ni psychologique pour les personnages, ni littéraire pour le roman. On n'est même pas tenu en haleine par ce qui visiblement été voulu comme un suspense.
On a peut-être cherché surtout à mettre en œuvre une "recette" (le polard et le roman historique), mais le travail littéraire, semble-t-il, n'a pas été fait, et l'on éprouve, à la lecture, une assez forte impression d'inconsistance.

Novembre 2000




Heinrich Böll : Le Train était à l'heure
traduit par Colette Audry, Gallimard/Folio, 1993 (bilingue)

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les écrivains et intellectuels allemands, traumatisés par douze ans de nazisme, se penchent sur la dictature et la guerre, soit, comme Adorno, pour se demander si écrire en allemand sera encore possible après l'holocauste, soit, comme Heinrich Böll, pour faire l'examen de conscience de tout un peuple. Le train était à l'heure raconte l'histoire d'un jeune soldat allemand qui repart pour le front de l'Est après une permission. D'emblée, une certitude s'impose à lui : ce voyage sera pour lui le dernier, c'est la mort qui l'attend au terme du voyage. Commence un compte à rebours interminable qui égrène les heures et les angoisses du jeune homme, mais aussi celles de ses camarades - chacun les exprime à sa manière, par la dérision ou en s'abandonnant au schnaps. La lancinante question - où? et quand? - et le scénario de sa propre mort inlassablement répété dans sa tête le conduiront à un état proche de la folie. Le premier texte publié par le prix Nobel de littérature est un réquisitoire brutal, sans concession, contre l'absurdité de toutes les guerres et de toutes les violences, un message auquel il restera fidèle jusqu'à ses derniers écrits.



Mirko Bonné : Der junge Fordt,
roman, Dumont
Le père du narrateur vit sur une péniche amarrée sur l'Elbe, à Hambourg, où il vit de ses rentes d'inventeur. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si la mère du narrateur n'avait quitté son mari pour s'installer en Italie. Le fils est chargé de partir en Italie pour tenter de ramener sa mère. Mais cette mission n'est que prétexte, c'est le cadre extérieur. En fait ce voyage et ses péripéties sont l'occasion pour le héros de se replonger dans l'histoire (fort complexe) de sa famille, ce qui donne lieu à d'incessants va-et-vient entre le " voyage en Italie ", assez mouvementé, et la chronique familiale, avec une multitude de personnages, d'histoires, d'anecdotes, de mystères qu'il conviendrait d'élucider (il semble en particulier que le grand-père ait mené une existence haute en couleurs). Au cours de ce périple, Fordt fait d'innombrables rencontres qui, à chaque fois, sont un nouvel angle d'accès au passé de sa famille, mais à la lecture, on n'a pas l'impression d'une nécessité consubstantielle, d'une logique de la narration : pourquoi tel personnage plutôt que tel autre, pourquoi tel pan de l'histoire familiale plutôt qu'un autre. Les personnages restent transparents, sans épaisseur, en particulier psychologique, et le mélange constant des deux niveaux de narration peut semer le doute dans l'esprit du lecteur - j'avoue avoir eu du mal à m'y retrouver dans cette profusion désordonnée de personnages, de faits, d'époques dont l'organisation interne semble le fait du hasard.
Pour tout dire, le livre m'est un peu tombé des mains.

Novembre 2000




Ralf Bönt : Icks
roman, Piper, 1999, 170 pages.

Dans un avion en route pour New-York.
Le narrateur, la trentaine, raconte sa vie au détour d'une anecdote : la visite qu'il rend à ses parents pour la première fois depuis dix ans lui donne l'occasion de passer en revue (dans le désordre) à peu près toutes les étapes importantes de sa vie, de sa " construction " à un moment que l'on pressent essentiel dans son devenir : Icks - c'est son nom - est sur le point de devenir enfin adulte, et ce retour aux sources est pour lui l'occasion de faire le point sur son passé, de se poser quelques questions sur son avenir et de chercher à se positionner, tant vis-à-vis de lui-même que par rapport au monde et aux gens qui l'entourent : sorte de " midlife crisis " avant l'heure, en quelque sorte. On imagine un adolescent attardé qui essaie, enfin, de régler ses comptes avec ses parents, la société et, peut-être, lui-même.
Icks ne saurait bien sûr représenter que lui-même : il est pour ainsi dire le représentant de toute une génération, née dans les années 60, et qui, pour cette raison a un positionnement particulier. Icks est l'archétype d'une sorte de " lost generation ", trop jeune pour s'identifier à la révolution de 68, trop vieux pour se sentir proche de la génération " techno " ; comme ses parents du reste : ceux-ci étaient trop jeunes pour être nazis comme leurs parents, mais déjà trop âgés pour être des soixante-huitards. Ils ne leur reste plus qu'à s'identifier à la petite-bourgeoisie du miracle économique - maigre identité qui ne suffit pas non plus à leur fils.
C'est donc l'histoire de deux générations qui tombent dans les intervalles de l'histoire et s'en retrouvent perdues, sans repères. Le parallélisme des deux générations permet à l'auteur de revenir sur quelques points forts de l'histoire allemande d'après-guerre (Auschwitz, le plan Marshall, 1968, chute du Mur).
Tout cela prend la forme d'une confession, d'un long monologue, interrompu de temps à autre par les interventions de son interlocuteur (sorte de second narrateur) qui apparaît à travers des indications entre crochets et en italiques, comme les indications scéniques d'une pièce de théâtre. Cet interlocuteur qui, nous semble-t-il, est bien obligé de subir cette confession dans le confinement d'une cabine d'avion, a autant de mal que nous a suivre le discours qui, dans le style d'une conversation à bâtons rompus, passe sans cesse du coq à l'âne, abandonne tel sujet au profit d'une anecdote pour le reprendre quelques pages plus loin, sans avoir pour autant repris sa respiration ou ponctué son discours d'un point : phrases gigogne, sans cesse interrompues par des digressions - technique téméraire même en allemand qui supporte pourtant mieux que le français ces subordonnées mises en facteur, ces parenthèses, etc.
Le défaut majeur est l'absence apparente de construction : le principe directeur est l'association d'idées, le coq à l'âne, comme dans une " vraie " conversation. Du coup, le lecteur, comme l'interlocuteur muet d'Icks, se sent un peu submergé à la fois par la profusion de l'information et par l'absence totale de hiérarchisation (ses déboires amoureux, par exemple, côtoient les évocations d'Auschwitz).
La langue est tout à la fois assez relâchée pour simuler le niveau de style familier de la conversation, et assez construite pour légitimer le genre romanesque. Le tout peut sembler un peu abrutissant, mais, au fond, très allemand dans la mesure où, sur le plan romanesque, on est à cent lieues du cartésianisme.

Octobre 2000




Volker BRAUN : Die Verhältnisse zerbrechen
Suhrkamp.

Cette courte plaquette a été publiée à l'occasion de la remise à Volker Braun du Büchner-Preis, le plus prestigieux prix littéraire Outre-Rhin, en 2000. Elle est constituée de trois partie : discours de réception tenu par Gustav Seibt, discours de remerciement du lauréat, et un texte de Volker Braun consacré à la correspondance de Büchner (que l'on retrouve dans l'un des autres recueils de textes).

C'est avant tout le poète, et peut-être aussi le dramaturge que l'on couronne ainsi, puisque ce sont là les deux domaines qui ont fait la célébrité de Volker Braun.

L'auteur, né à Dresde en 1939, a été un intellectuel (trop) remuant pour le régime est-allemand : comme l'écrit Raddatz dans die Zeit, " c'était un communiste qui ne faisait pas confiance au communisme ", un homme, donc, qui considérait la RDA comme la caricature du socialisme qu'il appelait de ses vœux. Donc, un intellectuel inconfortable qui eut, bien souvent, maille à partir avec le régime et la STASI, comme Brecht avant lui : d'ailleurs, ses poèmes ne sont pas sans rappeler ceux de son illustre prédécesseur au Berliner Ensemble, tout comme son théâtre que l'on pourrait qualifier, dans une certaine mesure, de didactique. Il y développe en tout cas une vision critique de la société qui est alors la sienne.

Verheerende Folgen mangelnden Anscheins innerbetrieblicher Demokratie

Recueil de textes parfois très courts, écrits entre 1965 et 1986, dont beaucoup relèvent de la critique ou de l'analyse littéraire (sur Büchner, Rimbaud, André Gorz), mais aussi quelques textes politiques (et assez polémiques ou provocateurs dans leur forme : je pense en particulier à ce texte intitulé Pourquoi la course aux armements est-elle raisonnable, pur produit de la Guerre froide). Certains ont été publiés à l'origine dans des revues littéraires ou des journaux, d'autres sont inédits.

Ces textes assez disparates et dont certains me font un peu l'effet de fonds de tiroir.

Wir befinden uns soweit wohl. Wir sind erst einmal am Ende

Là encore, il s'agit d'un recueil de textes écrits autour de 1989 et jusqu'en 1998 : manifestes politiques, appels, interviews, discours, remises de prix, articles, séminaires dont le point commun est bien sûr la chute du Mur et les problèmes liés à la réunification. Ces textes sont d'un intérêt inégal, même si certains posent les questions de fond avec l'acuité intellectuelle que seul un écrivain engagé et non compromis avant 1989 peut avoir : " Nous sommes le peuple " - l'un des slogans des manifestations du lundi, à Leipzig, à l'automne 1989 -, " mais nous n'avons pas appris la démocratie " pourrait en être le leitmotiv.

Les incertitudes et les doutes caractérisent donc les contributions de l'automne 1989 et celles qui se confrontent à l'avenir politique des Allemands de l'Est dans une Allemagne réunifiée : comment s'appellera ce nouveau pays, quel sera son hymne national, quelle fête nationale choisir ? Quel sera le rôle des écrivains et des intellectuels dans ce bouleversement ? Que restera-t-il de la culture est-allemande une fois passé le bulldozer de la CDU et de M. Kohl ?

Outre que le caractère éclaté du recueil ne plaide pas en sa faveur, les sujets abordés, s'ils sont passionnants pour un germaniste français, semblent parfois trop " pointus " pour un public plus large.

2002




Volker BRAUN : Das unbesetzte Gebiet
Suhrkamp, 126 pages.

Dans ce bref récit d'une soixantaine de pages, VB s'appuie sur un fait réel de la fin de la Seconde Guerre mondiale : entre le 8 mai et le 26 juin 1945, une portion de quelque 2000 km² du Reich allemand, au beau milieu de la Saxe, se retrouvent " territoire non occupé ", comme l'indique le titre, coincée, comme oubliée, entre l'Armée rouge et les divisions du général Bradley.

Pendant 42 jours, dans ce no man's land juridique, politique, idéologique et militaire, huit antifascistes sont contraints en main le destin de leurs villages et de s'autogérer, de restaurer une forme d'ordre social et politique, au milieu de hordes de réfugiés, d'anciens prisonniers des camps, de soldats de la Wehrmacht en déroute.

L'auteur - qui est en fait un neuvième protagoniste du récit - nous livre leur démarche au jour le jour, presque d'heure en heure, raconte les craintes, les doutes, et surtout le désarroi de ceux qui, après le joug nazi, se retrouvent soudain au centre d'un espace de liberté absolue parfaitement surréaliste.

On sent chez Braun la nostalgie de ce qui apparaît comme une utopie vaguement anarchiste (en contrepoint certainement à la morne réalité de l'Allemagne réunifiée, globalisée), même si l'auteur ne cherche pas à en faire un mythe : les bassesses et les petites mesquineries ne sont pas absentes, et la fin de cette aventure nous montre à quel point ses protagonistes n'avaient pas foi en leur démarche : ils vont abandonner sans combattre aux troupes soviétiques le pouvoir qu'ils s'étaient arrogés sans vraiment comprendre ce qui leur est arrivé, avec, pense-t-on, une absence de conscience politique coupable. Que serait-il advenu s'ils s'étaient mieux pris en main ? On ne peut s'empêcher de faire un parallèle avec la RDA se jetant " sans combattre " dans les bras de la RFA en 1989...

La narration, hachée, rugueuse, est truffée de style direct, le plus souvent en dialecte saxon bien trempé, interrompue sans cesse par l'irruption d'une réalité que l'on dirait actée par un greffier de tribunal. La lecture en devient souvent exigeante, voire ardue.

La deuxième moitié du volume est constituée d'une série de petits textes courts (entre ½ page et une page ½), des " chroniques d'almanach " rappelant celles d'un Bertolt Brecht, qui plongent dans l'histoire (y compris de la littérature, avec des évocations de Hebel et Kleist, entre autres) ou dans l'époque contemporaine (avec l'évocation du Word Trade Center ou de la prise d'otages par des femmes tchétchènes dans un théâtre moscovite) : on croit deviner ici la volonté de Braun de montrer la continuité historique - sans qu'on en soit tout à fait sûr...

J'avoue que l'ensemble me laisse un peu perplexe.

2004


Wibke BRUHNS : Meines Vaters Land, Geschichte einer deutschen Familie.
récit, ECON, 390 pages.

Le titre et le sous-titre disent bien l'objet du livre: Wibke Bruhns, journaliste, se penche sur le destin de son père, pendu en 1944 pour avoir participé à l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler.

Ce père, elle l'a à peine connu : née à la veille de la guerre, en 1938, elle a très tôt été privée de sa présence et ne le connaît que par ce que sa famille lui en a dit. C'est un hasard - une émission de télévision consacrée à la résistance au régime nazi - qui suscite, bien des années plus tard, le désir, le besoin de plonger dans ce passé, de préciser les contours trop flous d'une personnalité et, ce faisant, de reconstruire l'histoire d'une famille allemande tout au long du XXe siècle, depuis la veille de la Première Guerre mondiale jusqu'à la chute du régime nazi : un document d'archive retraçant le procès montre soudain le visage de celui qu'elle reconnaît immédiatement comme son père.

La chute du Mur lui a été d'un grand secours puisqu'elle lui a donné accès à des archives et des documents inaccessibles jusque-là : l'essentiel se trouvait à Halberstadt, dans l'ex-RDA. C'est là qu'elle retrouve notamment des journaux intimes de la famille, des photos, des lettres qui lui permettent de reconstituer la saga familiale, d'analyser l'esprit du temps et sa lente mutation entre la fin du IIe Reich wilhelminien et 1944 : elle veut " comprendre comment a pu arriver ce qui a tant nui à ma génération ". Ce sera donc une reconstitution de l'histoire de l'Allemagne à travers le prisme familial, ponctué par des informations historiques précises et pertinentes : ce qui n'était au départ qu'une quête du père inconnu s'est mué en fresque sociale, historique et politique de l'Allemagne, à travers cette famille Klamroth que la 4° de couverture met un peu abusivement en parallèle avec les Buddenbrook de Thomas Mann. L'ouvrage se place dans la lignée de ce " travail de mémoire " accompli par les Allemands depuis 1945 et qui, depuis deux ou trois ans, met l'accent sur le fait que les Allemands aussi ont été des victimes, de Hitler, bien sûr, mais plus généralement de la guerre (voir les ouvrages consacrés aux bombardements de Hambourg, aux populations expulsées après 45, etc.). L'attitude intellectuelle de l'auteur est, à cet égard, tout à fait respectable : elle pose les bonnes questions quant à la signification pour les Allemands de cette guerre, de la débâcle et des conséquences terribles qu'elles ont pour le peuple allemand : " On ne nous pardonnera jamais. " Dans le même temps, elle montre aussi le lourd tribut payé par les populations civiles au cours des deux conflits du siècle dernier. On voit bien à quel point il est difficile pour cette génération d'Allemands de se confronter à ce passé, qu'une telle démarche est forcément douloureuse, qu'elle fait naître autant de doutes et d'interrogations qu'elle n'apporte de réponses. À cet égard, l'ouvrage est intéressant, notamment dans la façon dont il montre comment une famille " normale ", que rien ne prédestinait à faire partie des " bourreaux ", a pu se laisser abuser par les sirènes nazies. Le " diktat " de Versailles, l'anarchie du début des années 20, la crise de 1929, les JO de Berlin, en 1936, le recul de la criminalité en Allemagne, l'amélioration économique sont des étapes importantes - mais connues - de ce processus.

La lecture attentive des écrits de son père, mais aussi de sa mère, permet d'entrevoir des esquisses de réponses, mais sème aussi beaucoup de doutes : pourquoi ne trouve-t-elle aucune mention d'événements aussi importants que la Nuit de Cristal en 38, le port obligatoire de l'étoile jaune pour les juifs en 41 ? Pourquoi son père semble-t-il aveuglé face aux exactions commises par la Wehrmacht et les SS dans toute l'Europe alors qu'il assiste lui-même, au Danemark d'abord, en Russie ensuite, au combat acharné livré aux partisans ou à la Résistance et qu'il ne peut pas ignorer la déportation des juifs et des tsiganes ?

La Gestapo ayant confisqué les journaux intimes de son père après 1938, l'auteur peine à trouver une réponse et en est réduite à des suppositions, des doutes, des interrogations pour combler les lacunes de la biographie paternelle. Le livre rejoint là l'un des sujets les plus abondamment traités par la littérature (ouest-)allemande après 1945 : qui était mon père ? Où était-il alors ? Qu'a-t-il fait ?

Il est cependant quelques aspects qui, dans cet ouvrage sont gênants:

Le recours aux documents familiaux, quand ils existent, est beaucoup trop important et tend à noyer les aspects importants et passionnants sous une foule de détails souvent mineurs, quand ils ne sont pas tout simplement anecdotiques, par exemple : description interminable d'une noce, avec liste des invités et menu in extenso ; chronique des infidélités paternelles sur des pages entières, avec les réactions de sa mère, que l'on devine ; chronologie d'un accouchement sur 4 pages ; échanges de correspondance sur des problèmes ou des aspects domestiques qui n'éclairent guère le propos du livre. W. Bruhns a littéralement " exploité " ses sources au maximum, d'autant plus, peut-être, que celles-ci se tarissent en partie après 1938. Disons que rien n'est épargné au lecteur et que l'auteur se perd souvent dans des détails qui la touchent certes au plus haut point, mais qui, étalés à satiété, peuvent susciter l'ennui du lecteur. Il y a bien cent pages de trop, et il manque une meilleure mise en perspective, ceci expliquant peut-être en partie cela.

On est souvent irrité par une liberté de style qui frise parfois la familiarité, pour ne pas dire plus, avec des onomatopées et des expressions très " langue orale " (" Bon sang de bonsoir ! ", " Eh bien ça alors ! ", etc.) ponctuant le commentaire de certaines situations. Parfois, l'auteur n'hésite pas à interpeller le lecteur pour lui demander son avis sur tel ou tel aspect, cherchant probablement par là son assentiment ou voulant paraître plus accessible.

Avril 2004




Friedrich Christian Delius : Der Sonntag, an dem ich Weltmeister wurde
récit, Rowohlt, 1994.

Le 4 juillet 1954, dans un village perdu de Hesse, à un jet de pierre de la "zone" soviétique, un gamin de onze ans, fils de pasteur, est réveillé comme tous les dimanches par les cloches du temple voisin qui sonnent à toute volée pendant un quart d'heure et l'arrachent régulièrement au refuge de ses rêves. Mais ce dimanche-là n'est pas comme les autres : le 4 juillet 1954, l'équipe nationale allemande va disputer contre la Hongrie la finale de la coupe du monde de football...

Le décor du récit est planté : la République fédérale d'Adenauer, confrontée à un passé encore proche, et qui se plonge dans son effort de reconstruction, morale et économique ; le monde idyllique d'un village de l'Allemagne profonde, écrasé de chaleur en ce début de juillet : le temple protestant, deux ou trois artisans, un café, des charrettes de foin qui passent, la place ombragée "Unter den Linden" (!) ; la vie de ce gamin - probablement l'auteur lui-même - rythmée par tout ce qui fait une vie "normale".

Mais ce monde idyllique, protégé, isolé des dangers extérieurs, a un prix, et il est élevé : la vie de ce garçon n'a pas l'insouciance que l'on pourrait attendre. Le quotidien du fils du pasteur est réglé par toute une série d'interdits auxquels répondent des "devoirs" tout aussi contraignants. Le miracle économique a donc un coût : le travail, la sueur, le courage et la morale protestante dans son acception la plus étroite.

La famille est le point central de cette existence, et le personnage du père pasteur domine entièrement cet univers. Il est par fonction le représentant de Dieu le Père, et en tant que tel, il est le maître du verbe, que ce soit à la maison ou au temple. Il est à ce point envahissant que le garçon tend à confondre Dieu et son ministre, le père intraitable qu'il côtoie à la maison et celui qui, quand il prêche au temple, est le porte-parole de cet autre père céleste. Et c'est bien sûr le dimanche que ces deux pères sont particulièrement présents. Si le jour du Seigneur signifie pour le jeune héros la libération des contraintes de la semaine, il n'en rêve pas moins d'une existence "qui ne serait pas empoisonnée par la grâce divine".

C'est donc un monde assez terrifiant qui nous est présenté, celui des "vertus allemandes" vues à travers le prisme d'un protestantisme rigide et austère où la parole de Dieu est prise au premier degré. À cause de l'omniprésence du père, le garçon ne peut échapper à ce monde fait de péchés et de commandements, de vertu et de faute, dont le but ultime semble être non seulement de subordonner la vie aux préceptes de la religion, mais de bannir de l'existence tout plaisir et toute sensualité. Le verbe est naturellement l'expression la plus accomplie de cette austérité presque inhumaine, et par vocation, le père-pasteur le maîtrise à la perfection. Dans sa bouche, la parole paternelle et celle de Dieu le Père se confondent pour devenir le vecteur unique de l'ordre retrouvé et des valeurs morales, des commandements et des interdits dans lesquels la vie de famille (paradigme de celle du pays) est corsetée jusqu'à l'excès : en la personne du père, "le verbe s'était fait chair et séjournait parmi nous".

À cette tyrannie du verbe, le jeune garçon répond par le langage du corps (il est affecté de plusieurs maux, bénins en apparence), mais surtout il "choisit" de réagir en se singularisant : il bégaie. Ce défaut d'élocution est à la fois sa faiblesse et sa force : d'une part il le stigmatise, au propre comme au figuré, et le marginalise en faisant de lui la risée du monde extérieur. Et dans cet univers, la singularisation, le refus des règles est synonyme de faute et de péché. Mais ce bégaiement est aussi une force, parce que c'est la seule fuite possible, la seule arme dont il dispose pour se défendre contre l'ordre établi : les mots et la langue peuvent être un instrument de pouvoir et de contrôle, mais on peut les pervertir, les retourner et en faire un instrument de libération.

Ce dimanche 4 juillet 1954, pourtant, sort de l'ordinaire. Toute la première partie du récit se lit en fait en contrepoint à l'apothéose (annoncée) de ce match de football déterminant, car ce qui se joue, dans cette coupe du monde, on l'aura compris, c'est une rédemption : pour le narrateur d'abord, qui, avant et pendant le match, suivi à la radio, se libère de cette vie en vase clos, de la toute-puissance du père et de l'hypocrisie de cette religion qui, au fond, apparaît comme dénaturée ; pour l'Allemagne ensuite, cette Allemagne vaincue qui, 9 ans après la fin de la guerre, se retrouvera à nouveau dans le camp des vainqueurs.

Le dernier quart du récit est entièrement consacré à la retransmission du match, et le reporter devient alors un véritable personnage dans la narration puisque Delius intègre progressivement son reportage au récit. Au début, le garçon se contente de reprendre ça et là quelques citations, puis, peu à peu, celles-ci deviennent plus nombreuses, plus présentes, au point que les deux voix finissent par se mêler pour ne plus former qu'un seul discours qui se transforme en une sorte de torrent émotionnel et linguistique auquel le garçon, l'oreille collée au récepteur, ne peut ni ne veut échapper. Ce qui va constituer pour lui une véritable révolution, c'est que le reporter - partagé entre la crainte d'une défaite de l'équipe d'Allemagne et l'immense espoir d'une victoire libératrice - mêle en apparence plusieurs niveaux de langage : celui de la religion (il est question de "miracle", de "prière", "d'espérance", un joueur est qualifié de "diabolique", un autre est un "dieu du football"), celui de la guerre (l'équipe allemande "part à l'assaut du paradis", craint la "défaite" et aspire à la "victoire", les joueurs sont "vaillants", "héroïques"), et enfin celui du patriotisme qui fait son entrée dans le récit par le drapeau allemand noir, rouge, or, et surtout l'hymne national, qui consacre la victoire de l'Allemagne, championne du monde : certains supporters allemands se mettent à chanter la version "autorisée", expurgée ; ils sont bientôt rejoints par d'autres qui entonnent celle, honnie, qui proclame "Deutschland, Deutschland über alles"...

L'identification, par commentateur interposé, à ce langage liturgique et guerrier permet à l'enfant de se libérer de l'univers oppressant imposé par son père, c'est-à-dire de cette Allemagne des années 50, cette Allemagne de l'ère Adenauer, héritière de la précédente. C'est par ce qu'il ressent explicitement comme un sacrilège (le vocabulaire de son père est perverti, détourné, pour déboucher sur une véritable "messe païenne") que le petit garçon timide et réservé s'identifie peu à peu à l'équipe d'Allemagne et à son pays. L'Allemagne va enfin pouvoir célébrer un "bonheur collectif" sans avoir à rougir, elle va pouvoir relever la tête, lavé qu'elle est de l'infamie. Cette victoire est donc en même temps celle de l'Allemagne et celle du narrateur, et elle préfigure peut-être la nouvelle identité qui, 35 ans plus tard, sera engendrée par la réunification allemande. Le titre est à cet égard sans la moindre ambiguïté : "Ce dimanche où je suis devenu champion du monde". (c'est moi qui souligne)

La lecture de ce livre, publié en 1994, est un vrai plaisir, tant par la qualité du récit lui-même, qui a du souffle, que par les différents niveaux d'interprétation qu'il autorise, sans en imposer aucun, et qui font toute la profondeur d'un texte ramassé sur quelque 120 pages. Delius parvient ici à exprimer dans toute sa violence le hiatus insurmontable qui marque l'Allemagne d'après-guerre : l'héritière du IIIe Reich, qui a absorbé aujourd'hui cette "zone soviétique" présente en filigranes tout au long du récit, cherche aujourd'hui encore son identité, déchirée entre le devoir de mémoire - c'est-à-dire sa faute - et le désir de se retrouver dans le concert des nations "normales". Le débat qui agite l'Allemagne depuis la dernière foire de Francfort (voir la polémique qui s'est développée à la suite des propos de Martin Walser sur "l'instrumentalisation de la shoah") montre, s'il en était besoin, que cette plaie est loin d'être refermée. L'Allemagne bégaie-t-elle encore ?

Décembre 1998




Friedrich Christian Delius : Amerikahaus und der Tanz um die Frauen
récit, Rowohlt, 1997.

Le décor a changé, en même temps que l'environnement politique et économique : les années soixante ont remplacé les années cinquante, la société de consommation a pris la relève de la reconstruction et du plan Marshall, le chancelier Erhard a succédé à Adenauer. Le flash d'information, à la radio, annonce, là aussi, le résultat d'un match de football - sans importance cette fois -, et évoque les premières bombes américaines qui tombent sur le Vietnam.

Berlin-Ouest, 1966. Quelques dizaines d'étudiants décident de manifester pour protester contre la guerre du Vietnam qui commence. La chose peut paraître anodine, en France et aujourd'hui : en 1966, à Berlin, elle ne l'est pas. Il n'y a pas, en Allemagne, de "culture" politique ou de protestation, il en a même si peu que l'on défile bien sagement, en rangs par trois et en laissant libre un côté de la chaussée "pour ne pas gêner trop la circulation", et l'on suit gentiment les ordres de la police. Le regard que portent les Berlinois sur la manifestation en dit long sur l'attitude de cette Allemagne conformiste vis-à-vis de la puissance tutélaire américaine : même si d'autres pays peuvent se permettre de critiquer l'intervention américaine au Vietnam, l'Allemagne a un "devoir de réserve", elle ne saurait leur emboîter le pas car ce serait trahir l'ami, le protecteur qui constitue l'ultime rempart contre le danger communiste. C'est aux États-Unis que l'Allemagne profonde doit la paix, le bien-être et le bonheur, et critiquer les USA revient à se réclamer du communisme. Et c'est cet amalgame qui permet aux Berlinois de conseiller à sa jeunesse récalcitrante "d'aller manifester de l'autre côté du Mur".

Dans cette petite foule qui se dirige vers la "Maison de l'Amérique" se trouve Martin, jeune étudiant germaniste, venu de sa Hesse natale à Berlin pour faire ses études, mais surtout pour échapper au service militaire, puisque les jeunes Berlinois sont dispensés de cette corvée. C'est un garçon discret, réservé, un peu "coincé", qui n'a pas encore jeté bas l'éducation stricte qu'il a reçue, qui ne semble pas être engagé politiquement et n'a en tout cas aucune conscience politique. Il s'agit, on l'a compris, du jeune héros du précédent récit. Martin est un peu perdu, dans ses études, comme dans la vie. Ses contacts avec les autres sont difficiles, et son bégaiement tenace ruine régulièrement tous les efforts qu'il déploie pour attirer l'attention des filles. Le désir, le plaisir sont pour lui inconcevables parce qu'il continue de les assimiler au péché et aux valeurs de ce père dont la voix reste présente.

Si la victoire de l'équipe allemande lors de la coupe du monde de football a été pour lui l'occasion de se libérer de l'univers étriqué et puritain de sa famille, on voit poindre ici l'expression d'une autre libération qui passe d'abord, là encore, par une révolte. Le jeune homme a conservé toutes les séquelles de son enfance, et en particulier son bégaiement tenace qui rend très difficile la communication avec le monde extérieur. C'est un garçon renfermé, presque taciturne, qui manque d'assurance et de repères ; il semble enfermé dans la prison invisible de l'éducation qu'il a reçue et qui le tient éloigné du monde extérieur en général et des filles en particulier : cette manifestation est pour lui l'occasion de se rendre compte du fossé qui sépare son univers intérieur, écrasé par son éducation puritaine, et le monde moderne. Et s'il n'a pas encore de conscience politique, il n'a pas non plus la moindre expérience amoureuse. C'est la conjonction de ces deux éléments qui constitue la trame narrative du texte qui nous présente la naissance d'une conscience politique parallèlement, voire grâce à une initiation amoureuse et sexuelle : après la manifestation, Martin, toujours seul et en quête d'amour, se rend dans une discothèque où il fait la connaissance de Rahel, une jeune Israélienne, avec laquelle il vivra sa première expérience sexuelle (catastrophique mais libératoire !). Grâce à Rahel, Martin a trouvé la force ou le courage de dépasser ses blocages intimes. Pour lui, le parcours commence par la libération du corps qui constitue sans aucun doute un préalable à la libération de la parole et donc à l'évolution politique. Le chemin - à tous ces points de vue -sera long. Mais on voit bien ici que pour Delius, c'est la libération de la sexualité qui constitue la condition préalable à la libération politique et non l'inverse, alors qu'on considère d'ordinaire que c'est mai 68 qui a ouvert la voie à la libération sexuelle généralisée.

Ce mouvement protestataire apparaît sur le fond d'une Allemagne figée dans son sentiment de culpabilité, dans son désir de se rattraper, de plaire, d'être un élève modèle du "grand frère" américain. Delius nous montre en filigranes que ce refus obstiné de comprendre le mouvement estudiantin est en partie à l'origine de l'évolution politique de cette génération en Allemagne.

Tout l'art de Delius réside dans sa façon de nous présenter l'époque et ses protagonistes sans faire interférer un auteur omniscient qui juge, à trente ans de distance, un mouvement dont on sait entre-temps à quoi il a mené : mai 68, l'opposition extra-parlementaire et la RAF, entre autres. Delius fait parler, penser et ressentir son personnage avec la candeur et le manque de recul du jeune étudiant qu'il était probablement lui-même à cette époque. Il parvient à recréer l'atmosphère de cette période, les candeurs et les illusions d'une génération, sans le filtre de l'expérience et la distance du temps. On vit, on perçoit les choses à travers la perception qu'en a ce jeune Martin, avec ses angoisses, ses incertitudes, avant 68, avant le terrorisme de "l'automne allemand" de la fin des années 70. Le récit ne cherche pas à donner de leçons, il nous fait toucher du doigt l'univers intellectuel et émotionnel de cette génération, et c'est ce qui lui donne toute son authenticité.

Décembre 1998




Friedrich Christian Delius : Die Flatterzunge
récit, Rowohlt, 1997.

L'Allemagne, son identité, son passé sont des thèmes récurrents dans l'œuvre de Delius, et notamment dans les deux précédents récits (Der Tag, an dem ich Weltmeister wurde et Amerikaus), mais jamais, il n'a abordé ce sujet de façon aussi frontale, jamais il n'a exprimé avec autant de précision la difficulté d'être Allemand aujourd'hui, après Auschwitz, d'être Allemand aujourd'hui encore, plus de 50 ans après. C'est un regard sans complaisance que Delius jette sur ses contemporains, mais aussi sur les autres, tous ceux qui ont le bonheur de ne pas être nés Allemands, et qui, par le regard qu'ils posent sur l'Allemagne, participent directement de cette image que tous les Allemands ont d'eux-mêmes – qu'ils ploient sous le sentiment de culpabilité ou qu'ils se bercent de l'illusion hypocrite qui consiste à se persuader qu'avec la nouvelle Allemagne, ils ont retrouvé le concert des nations « normales ».

Le récit est écrit à la première personne. Un musicien d'orchestre, trombone, a été licencié parce qu'il a provoqué un scandale au cours d'une tournée en Israël. C'est assez tard dans le livre qu'on apprendra en quoi a consisté ce qui est décrit tantôt comme un geste déplacé (« une plaisanterie de mauvais goût », dit le narrateur), tantôt comme « un crime » (c'est ainsi que le voient tous les autres, en particulier les Allemands) : au bar de son hôtel, au moment de payer, il a signé « Adolf Hitler » la facturette que lui tendait le barman. Provocation et terrible lapsus dans le même temps.

Le musicien rédige un mémoire à l'intention du président des Prud'hommes pour expliquer et justifier son geste. Il apparaît très vite que le « je » littéraire est un « nous » historique. Au fond, on nous présente un portrait de l'Allemagne et des Allemands en soulignant la difficulté qu'il y a à assumer la responsabilité historique issue de 1933-1945, aux yeux des Allemands eux-mêmes comme aux yeux du monde extérieur.

Deux thèmes principaux, accompagnés par une multitude d'autres leitmotive plus ou moins développés, sont déterminants :

1) Lorsque l'orchestre de l'opéra de Berlin arrive à Tel-Aviv pour sa tournée en Israël, il se heurte en permanence non pas à l'hostilité, mais à la suspicion des Israéliens : partout dans le monde, mais en particulier en Israël, les Allemands sont prisonniers du rôle qui est le leur depuis la guerre, celui des méchants, des criminels, qui se sont chargés du plus grand crime de tous les temps. On n'échappe pas à son passé, et celui des Allemands fait partout irruption dans leur présent. Le narrateur sent bien que l'on ne voit en lui que le fils de cette génération qui a commis l'irréparable et qu'on le soupçonne de n'être guère différent de son père (dont il ne sait finalement pas grand-chose : et s'il avait été davantage qu'un banal criminel de la Wehrmacht ?). Certes, il n'y a aucune animosité dans l'attitude des gens, mais l'accueil n'est pas chaleureux non plus. Comme cette image qu'on projette sur eux les attend partout, le narrateur sait qu'il n'y a pas de salut pour lui : « Ils auraient mieux fait de m'envoyer dans le désert », dit-il, allusion limpide au bouc émissaire. Il ne s'attend pas à être compris : « Je peux dire ce que je veux, cela ne servira à rien. Je peux dire tout et n'importe quoi, je serai de toute façon le méchant. » En tant qu'Allemand, il a constamment l'impression d'être cloué au pilori et de n'avoir aucune échappatoire : « Nous avons beau être démocrates, nous avons beau être évolués et éclairés, nous gardons toujours une parcelle de nazi en nous. » Israël comme mauvaise conscience de l'humanité, et à plus forte raison des Allemands. Car face à Auschwitz, il n'est pas d'attitude possible pour un Allemand : se taire serait scandaleux, dire quelque chose serait déplacé. Pour Delius, « l'enfer allemand » c'est précisément qu'il soit impossible pour un citoyen de la République fédérale d'avoir un comportement jugé convenable ou correct – il ne peut que susciter réprobation et critique. On n'échappe pas à son histoire. Au fond, un Allemand, désormais, ne peut que jouer le rôle qui est le sien, son texte est écrit, il n'a d'autre choix que de se conformer à l'image qu'on a de lui. La fin du récit est à cet égard édifiante : un théâtre de Tel-Aviv lui propose de participer à un spectacle dans lequel il ne jouerait pas, comme on aurait pu s'y attendre, le rôle d'Adolf Hitler, mais tout simplement le sien, celui de l'Allemand qu'il est. On ne pouvait mieux dire.

2) La grande question qui traverse tout le récit, c'est : « Qui étions-nous (alors) », et donc : « Qui suis-je », où l'identification du narrateur avec les Allemands et/ou l'Allemagne est évidente. Le pendant de ce sentiment de culpabilité individuel est l'hypocrisie avec laquelle une certaine société allemande affronte le passé et le rôle qu'elle se donne aujourd'hui. Il suffit de considérer la réaction de ses collègues, de la presse et de l'opinion publique après son « geste déplacé » à Tel-Aviv : ils parlent de « crime abominable » qui a « jeté la honte sur l'Allemagne » et provoqué une « crise d'État ». L'attitude est facile... et courante : on retrouve le thème du bouc émissaire qui donne bonne conscience aux autres. Mais Delius mène plus loin cette réflexion : les Allemands d'aujourd'hui se servent du nazisme comme d'un repoussoir qui donne d'eux-mêmes une image positive et qui leur permet de se dire : « Je ne suis pas aussi affreux que ces gens-là ». Mais Delius les fait ajouter pernicieusement : « D'ailleurs, ils n'étaient pas si affreux que cela ! ».

Berlin, la ville du narrateur, rassemble toutes les facettes du passé et du présent allemand : c'est ce qu'il appelle le « forum germanicum », où se côtoient les bunkers des nazis, les HLM des ouvriers est-allemands et la coupole rénovée du Reichstag. Pour souligner cette sorte de continuité historique, Delius établit un parallèle entre l'histoire et la musique lorsqu'il constate que le répertoire de l'opéra n'a pas changé depuis 50 ans, les affiches sont les mêmes aujourd'hui que sous la République de Weimar, sous le IIIe Reich, en 1945 ou en 1989... À cette différence près que la Lufthansa, sur le canal classique de ses vols, préfère distiller du Mahler ou des opéras italiens plutôt que du Wagner ou du Strauss. Et le narrateur de conclure : « Nous sommes le contraire de nos pères, qui n'étaient pas non plus de mauvais musiciens. Combien d'hypocrisie y a-t-il dans tout cela ? »

Ce livre est à mon sens l'un des plus forts qui ait été écrits sur le sujet. Il reprend sous l'angle littéraire la polémique déclenchée il y a près de deux ans par Martin Walser et souligne aussi, indirectement, toute la difficulté de cette « République de Berlin » qui est en train de s'installer dans la nouvelle capitale de l'Allemagne : comment assumer la charge du passé tout en redevenant un pays comme les autres ? Comment se débarrasser de cette responsabilité historique qui colle à la peau sans donner immédiatement l'impression qu'on cherche à se dédouaner ? La non-réponse de Delius n'est pas optimiste.

Comme toujours, la langue est l'instrument privilégié de l'auteur qui joue avec les mots et leurs vertus décapantes. La traduction devra se montrer virtuose pour rendre tous ces effets, pour faire passer en français - dans certains cas par le biais de l'adaptation plus que par celui de la traduction – toutes les facettes d'un discours imprégné de références plus ou moins claires, d'allusions qu'un non Allemand aurait peut-être du mal à interpréter et à comprendre telles quelles.

Août 1999




Milo Dor : Wien, Juli 1999
roman, Zsolnay, 1997.

Ce petit livre est à la fois un regard sur le passé récent de l'Europe, sur la situation actuelle en Autriche et une vision effrayante d'un avenir (trop) proche.

En 1998, le "Mouvement" (derrière lequel on suppose l'extrême-droite autrichienne et son chef actuel, Jörg Haider) accède au pouvoir et instaure sur-le-champ un régime autoritaire qui rappelle étrangement quelques autres avatars de l'histoire européenne : le nazisme, bien sûr, la monarchie austro-hongroise et sa politique d'oppression des minorités, mais aussi la guerre qui a déchiré l'ex-Yougoslavie ces dernières années, avec son cortège de tortures, de nettoyage ethnique, de déportations et de mort.

Le régime qui s'installe ressemble à s'y méprendre à l'Allemagne de 1933 - les méthodes, l'idéologie, la phraséologie sont les mêmes, à cette différence près que les "étrangers" en général ont remplacé les Juifs des années trente. Des camps de travail et de déportation fleurissent un peu partout dans le pays, les forces de "l'ordre" sont présente partout, un état policier se met en place, et la population semble hypnotisée par le "chef" et prête à le suivre sans condition.

C'est dans ce décor qu'un vieil écrivain, Mladen Raikow, d'origine serbe, mais qui vit à Vienne depuis un demi-siècle, tente de résister à cette déferlante fasciste. C'est son récit que Milo Dor nous livre, à travers cette vision digne d'un Orwell. La description minutieuse du totalitarisme qui s'installe en Autriche lui donne l'occasion de faire quelques parallèles avec l'histoire et ses propres expériences : Milo Dor, en effet, a été torturé par la police serbe et la Gestapo pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Dor dénonce non seulement la dérive politique qui menace son pays, mais également, et c'est probablement l'aspect essentiel de son discours, l'attitude de l'homme de la rue, de l'Autrichien de base, prompt à oublier les expériences du passé et à se laisser entraîner dans les ornières dont il n'est jamais vraiment sorti : contrairement aux Allemands, qui, bon gré mal gré, ont accompli un devoir de mémoire et de remise en question de leur passé, les Autrichiens - un peu comme les Français vis-à-vis de Vichy, toutes proportions gardées - n'ont jamais opéré ce retour sur eux-mêmes et vivent depuis 50 ans sur un malentendu : le mythe qui veut que l'Autriche ait été non pas le premier complice du nazisme, mais sa première victime. Le fait qu'ils n'aient pas su opérer cette catharsis les rend particulièrement vulnérables aux discours populistes et démagogiques de l'extrême-droite. Ils peuvent, comme autrefois les Allemands, devenir non pas d'affreux criminels, mais simplement des suiveurs - et c'est peut-être encore pire.

Quel rôle, dans ces conditions, un écrivain peut-il avoir ? La littérature est-elle à même de changer la réalité, d'influer sur le cours de l'Histoire ? Est-ce d'ailleurs son rôle ? Oui, répond le narrateur en disant que l'un de ses livres a permis l'arrestation de son tortionnaire serbe au Canada et l'instauration d'une loi sur les crimes imprescriptibles, ceux contre l'humanité.

Si Milo Dor pense essentiellement à l'Autriche, son livre ne s'arrête pas aux frontières de la République alpine : il dénonce des dangers qui peuvent menacer n'importe quelle démocratie européenne et veut sensibiliser les citoyens que nous sommes, car le plus grand danger qui nous guette est de croire que l'histoire européenne des cinquante dernières années, y compris la construction européenne, a banni à tout jamais le danger du fascisme.

La sobriété du style, qui bannit tout effet de manche et toute mièvrerie, renforce la portée du discours et permet au lecteur que nous sommes de ne pas réagir à son propos de façon simplement émotionnelle, mais bel et bien de jeter un regard objectif sur la société que nous sommes, tous, en train de construire. C'est un cri d'alarme qui ne saurait laisser personne indifférent.

Octobre 1997
Bonnes feuilles



John von Düffel : Vom Wasser
roman, DuMont, 1998.

Le roman est séduisant au départ tant par le sujet que par la forme : c'est très littéraire, très "écrit", ce qui n'est pas si fréquent chez les jeunes auteurs allemands d'aujourd'hui.

L'histoire : celle de trois générations d'une famille d'industriels papetiers. L'usine est installée au confluent de deux rivières dont les eaux noirâtres servent à fabriquer un papier immaculé et à faire la fortune de la famille. Cette saga familiale commence avec le personnage patriarcal de l'arrière-arrière-grand-père, fondateur de la dynastie, celui qui parvient, à la veille de la Première Guerre mondiale, à dominer les rivières et à leur imposer sa logique - celle des chiffres ; elle se poursuit avec ses trois fils, dont les deux premiers-nés, au grand dam de leur père, se portent volontaires au début de la Deuxième Guerre mondiale, alors que le troisième, handicapé physique en même temps qu'artiste, va devoir assumer la lourde tâche de mener l'entreprise, alors que tout le sépare de cet univers ; et elle se termine dans les années cinquante, avec l'anéantissement de l'entreprise, rachetée par un grand groupe. C'est la démolition imminente de la villa familiale qui amène le petit-fils de l'artiste à raconter l'histoire de sa famille, au fil de l'eau, pour ainsi dire, puisque celle-ci - voir le titre : "De l'eau" - est omniprésente et détermine jusqu'à la prosodie de la langue.

Pourtant, on se lasse assez vite de ce long fleuve de mots où l'on perd rapidement le fil du récit. Les répétitions fréquentes, voulues mais cultivées jusqu'à l'excès, finissent par tourner à la litanie, dans une marée d'adjectifs et d'adverbes répétés à l'envi ; le style devient incantatoire, tel une prose qui se voudrait poésie, la forme finit par parasiter complètement le fond et sombre, à mon avis, dans l'exercice de style ou le maniérisme. De temps à autre, l'histoire émerge, mais ne tarde pas à être engloutie à nouveau par les visées lyriques ou littéraires de l'auteur, qui, trop souvent, "s'écoute ou se regarde écrire". L'eau, omniprésente, est déclinée sous toutes les espèces, dans toutes les situations, à toutes les heures du jour ; elle détermine jusqu'à l'excès le destin de tous les membres de cette famille : l'aïeul fondateur de la dynastie s'y noie, le grand-père est un pêcheur passionné et meurt étouffé à cause d'une arête la première fois qu'il mange du poisson, le narrateur lui-même est un nageur invétéré. La liste serait longue.

Je suis d'autant plus déçu que les premières pages laissaient augurer un beau livre, porté par un auteur, avec des thèmes et une langue propres, qui avait aussi l'avantage de trancher avantageusement sur une littérature allemande qui, on le sait, a du mal a sortir du carcan thématique et formel que lui ont imposé l'après-guerre et les mouvements littéraires qui en sont issus.

Mais il apparaît à la lecture que c'est le souffle qui manque à l'auteur, qu'il ne tient pas la longueur (un comble pour un nageur "marathonien" !) et que ce qui était au départ une idée originale et une pratique littéraire d'une rafraîchissante nouveauté tourne rapidement au parti pris esthétique, voire, comme je l'ai dit, esthétisant. C'est dommage pour ce livre, mais cela signifie aussi qu'il faut peut-être ne pas perdre de vue cet auteur encore très jeune.

Novembre 1998






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