Lectures

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Lion Feuchtwanger : Der Jud Süß
roman, Aufbau-Verlag,1991

C'est avec Le Juif Süss que Lion Feuchtwanger, qui jusqu'au lendemain de la Première Guerre mondiale s'était cantonné dans le domaine de la dramaturgie et du théâtre comme forme d'expression artistique, opère un tournant déterminant en devenant romancier. C'est donc une oeuvre capitale dans le devenir de cet auteur.

Capitale, elle l'est également pour deux autres raisons : la première est le succès immédiat de ce roman historique (100000 exemplaires vendus dès la première année en Allemagne). La deuxième raison, c'est le détournement de cette oeuvre par Veit Harlan, nazillon assez insignifiant, qui en fait un film de propagande antisémite évidemment à l'opposé des intentions de Feuchtwanger, juif et intellectuel de gauche. Le détournement est tel que de nos jours encore, le seul nom de Juif Süss est considéré comme le paradigme de l'antisémitisme et que le monde en général, et les Français en particulier ne connaissent de cette oeuvre que la seconde version dénaturée.

Joseph Süß-Oppenheimer est un personnage historique du début du XVIIIe siècle. Il est le type même du Juif banquier qui était au service de bien des cours européennes, en particulier dans l'aire germanique, où la profusion de principautés, margraviats et autres duchés qui rivalisaient dans le luxe et les dépenses, souvent pour tenter d'imiter la cour de France, a fait la fortune de ces pourvoyeurs de fonds. À la mort de son protecteur, le duc du Wurtemberg Karl Alexander, le Juif Süss historique sera pris comme bouc émissaire et exécuté. Dans le roman, Feuchtwanger se sert du personnage Süss pour une étude psychologique de cet homme de pouvoir : il montre dans tous leurs détails son goût du faste et des richesses, sa vanité aussi, son besoin d'intégration dans une société où le Juif, même s'il n'est pas nécessairement persécuté, est un être à part, exclus par les Grands de leur société. Son intelligence hors du commun et sa grande habileté financière, alliée à un sens politique rare constituent le fondement et le ciment de la relation étroite, voire intime qu'il entretient avec son suzerain, le duc.

Mais c'est également un événement de nature psychologique qui va mettre un terme à cette complicité : le duc s'éprend d'une jeune fille sans savoir qu'il s'agit de la fille naturelle de Süss. Celle-ci, ne supportant pas la honte que lui inflige le duc, se donne la mort. Plutôt que de se venger immédiatement, Süss préfère tendre une main apparemment amicale à son suzerain pour sceller ce qui doit apparaître comme une réconciliation. Mais dans le même temps, il va tout mettre en oeuvre pour provoquer la chute de Karl Alexander qui entraînera également la sienne. Loin de regretter sa propre perte, Süss va y travailler avec le même acharnement que celui qu'il avait mis pour s'élever dans la société : considérant que c'est sa soif de pouvoir qui est responsable du drame qu'il vient de vivre, il change radicalement de cap dans sa vie et se détourne des valeurs qui avaient été jusque-là le moteur de son action et de sa vie : l'argent comme instrument de pouvoir et d'ascension sociale. Avec le même raffinement qu'il avait mis à travailler à la grandeur de son maître, il va désormais provoquer sa perte en flattant son goût du pouvoir et son ambition, en lui suggérant des rêves de conquêtes et de gloire politique, pour le trahir au moment même où ces projets allaient aboutir.

Mais l'intérêt du roman dépasse largement le destin du Juif Süss-Oppenheimer. Feuchtwanger profite de cette trame proprement dramaturgique pour brosser un tableau riche et chatoyant de l'Europe du XVIIIe siècle, mettant en scène toute la société de cette époque (la noblesse et la bourgeoisie, le monde de la cour et celui du peuple, la vie sociale, les tensions religieuses, les réalités économiques et politiques du temps), ce qui fait de ce roman - tout de même assez long - une magnifique fresque historique. En fait, Süss incarne un personnage typique de son époque, à la fois parce que ses luttes, ses intrigues, ses fourberies et ses calculs lui permettent de régner en maître sur ce monde, mais aussi parce que le rôle de bouc émissaire de toute une société qu'il endosse dans la dernière partie du roman nous ramène nécessairement au XXe siècle et à la vague antisémite de l'entre-deux-guerres.

La langue de Feuchtwanger est déjà celle des romans de la maturité (celle de La Guerre de Judée ou du Faux Néron) : riche, prolifique, expressive, chatoyante - parfois jusqu'à l'excès : le lecteur entre dans un univers en mouvement permanent, avec une langue qui ne semble pas connaître l'économie ou la retenue et qui donne plus volontiers dans la démesure, la débauche verbale, comme si les mots n'étaient pas assez porteurs de sens, comme s'il fallait venir à bout de ce que l'on décrit en accumulant les couleurs et les tonalités avec lesquelles Feuchtwanger joue comme un jongleur avec ses balles.

Mais il ne faut pas perdre de vue que c'est dans la perspective d'ensemble, et non dans chaque détail particulier, que c'est dans la construction épique du sujet et le tableau vigoureux qu'il brosse de ses personnages, de leur destin et de leur temps que réside la fascination exercée par ce roman sur le lecteur, un roman qui avait été accueilli en son temps par la critique comme un "chef-d'oeuvre du roman allemand".

Le simple titre de l'oeuvre suscitera, me semble-t-il, une attention et un intérêt tant de la presse que des lecteurs, et permettra en outre de rectifier enfin, plus de 50 ans après, la vérité historique.

Novembre 1995




Lion Feuchtwanger : Simone
roman, Aufbau Verlag

C'est en 1943, alors qu'il se trouve dans son exil américain, que LF reprend un sujet qu'il a déjà traité en collaboration avec Bertolt Brecht (la pièce intitulée Les visions de Simone Machard). C'est l'histoire d'une jeune fille somme toute assez banale, mais qui va vivre un destin qui sort de l'ordinaire. Elle est la nièce d'un entrepreneur de transports chez qui elle vit depuis qu'elle est orpheline. Mais son oncle Prospère la traite davantage comme une bonne à tout faire, et la famille en général ne la ménage pas.

Au dépôt que possède son oncle, c'est elle qui vend l'essence à des prix usuraires, car l'essence commence à manquer pour cause de guerre : les troupes nazies approchent. Lorsqu'elle s'aperçoit que son oncle et le marquis du coin s'apprêtent à livrer leur stock d'essence et leurs camions à la Wehrmacht, Simone, dont le père était un socialiste engagé, se sent une investie d'une mission patriotique : « Qui, si ce n'est toi? Et quand, si ce n'est pas maintenant? » Cet appel digne de Jeanne d'Arc la pousse à passer à l'acte : elle met le feu à l'entreprise de son oncle. Sa motivation n'est pas simplement d'éviter que l'essence et les camions ne tombent aux mains des « Boches » ; elle veut aussi sauver l'honneur et la réputation de son oncle. Mais elle se trompe : le patriotisme de son oncle ne subsiste que tant qu'il n'est pas en contradiction avec ses intérêts économiques. Pour s'assurer les bonnes grâces de l'occupant, il sacrifie sa nièce qui devient alors vraiment une nouvelle Jeanne d'Arc, victime non pas tant de la barbarie de l'ennemi mais de la vilenie et de la lâcheté de ses propres compatriotes.

Simone, même si elle est reconnaissante à son oncle de l'avoir recueillie, a donc lentement pris ses distances vis-à-vis de cet homme, vis-à-vis du représentant d'une bourgeoisie qui devient collaborationniste sans états d'âme, et elle va se rapprocher peu à peu des ouvriers de son oncle, c'est-à-dire du peuple. Et c'est Maurice, autre personnage central du roman, ouvrier au service de Prospère, qui va peu à peu lui ouvrir les yeux sur les aspects politiques des événements qu'elle vit. C'est un point essentiel pour le roman lui-même : le fait que cette jeune fille de quinze ans fasse son apprentissage politique auprès d'un ouvrier empêche LF d'avoir une attitude narrative d'intellectuel : l'auteur s'efface derrière les personnages, il ne théorise pas. Il montre plus qu'il ne dit – dans la plus pure tradition brechtienne.

Ce roman est donc tout à la fois une prise de position antinazie, une critique virulente de la bourgeoisie française sous l'occupation et la reconnaissance de cette autre France qui a su résister. Il ne saurait laisser indifférent un public français.

Septembre 1996




Joschka Fischer : Die Rückkehr der Geschichte
Kiepenheuer & Witsch, 310 pages.

Le monde après le 11 septembre : c’est la vision d’un ministre des Affaires étrangères allemand, le seul (et donc le premier) a avoir eu, depuis 45, un rôle non négligeable sur la scène internationale – que ce soit au Proche Orient, dans la crise afghane ou celle de l’Irak, notamment – ce qui a signalé le retour de l’Allemagne à une certaine « normalité » dans le concert des nations. Je pense que c’est un personnage essentiel de l’évolution de l’Allemagne depuis la fin de l’ère Kohl, et de l’image que le monde s’en fait.

Très bien documenté, avec de nombreuses références aux historiens, philosophes et analystes politiques les plus divers, cette analyse est exigeante, parfois dense, mais passionnante – que l’on partage ou non ses options.

Seule réserve : quelques redondances, ici où là, dues au fait que les problèmes traités dans les divers chapitres présentent nécessairement des points communs. Et puis la démarche intellectuelle ne respecte pas toujours les canons cartésiens de l’écriture en 3 parties...

L’ensemble est accompagné, soutenu, par une bibliographie importante et un appareil de notes de fin très fourni.

C’est donc un ouvrage qui s’adresse à un public averti.

***

Ce « Retour de l’Histoire » évoqué par le titre repose sur un postulat à la fois simple et compliqué : le 11 septembre 2001 a mis fin à l’illusion d’un monde pacifié et unifié que la chute du Mur et la fin de la Guerre froide pouvaient laisser espérer à la fin du siècle dernier. Le fait que la nouvelle menace émane d’un pouvoir « asymétrique », c'est-à-dire non étatique change totalement la donne, tant dans l’analyse du danger que les États peuvent faire que dans la réponse qu’il peuvent y apporter.

Outre les menaces qui pèsent depuis sur la sécurité des États – et notamment celle de la seule super-puissance d'aujourd'hui, les États-Unis –, ce « terrorisme du troisième type » constitue pour le monde une menace considérable : d’abord celle de l’apparition de sociétés sécuritaires en réponse à la déstabilisation que constitue Al Qaïda, ensuite celle d’une confrontation des civilisations.

Suivent 5 chapitres qui analysent en détail les dangers et les défis imposés par l’après 11 septembre :

II – La désintégration globale

La fin de la Guerre froide a été la source de nombreuses avancées (au Proche Orient, dans l’ex-Union soviétique, en Amérique latine), mais elle a aussi été facteur de désordres profonds (la Guerre du Golfe, la Yougoslavie, l’Afrique). Le monde est désormais dépourvu des règles que le bipolarisme lui avait données depuis 1945 : il ressemble aujourd'hui à un patchwork de zones sécurisées et de foyers de désintégration portés par l’alliance entre fanatisme religieux, nationalisme et terrorisme. Seule les politiques de coopérations régionales et leur intégration (l’UE, par exemple) peuvent contrebalancer, voire lutter efficacement contre les tendances à la désintégration. La bipolarité va nécessairement céder la place à une multipolarité chaotique où le vide idéologique issu de l’effondrement de l’URSS va être rempli par la religion couplée au nationalisme.

Seul le dépassement du clivage Nord-Sud pourra permettre d’éviter une conflagration.

III – Entre souveraineté et intégration

La sécurité des États a toujours constitué un problème nodal dans l’histoire, avec la guerre comme solution violente des conflits. Fischer analyse l’histoire de la notion d’État et d’intérêt national en Europe depuis le XVIe siècle (au lendemain de la Guerre de Trente ans) jusqu’à nos jours, et notamment le rôle joué par l’Europe et son intégration, qui a rénové la notion d’État et promu l’abandon du nationalisme hérité du XIXe siècle et du souverainisme.

IV – Hobbes versus Kant

Le multilatéralisme et l’unilatéralisme sont au centre de ce chapitre. Le risque encouru par la communauté internationale est celui d’une nouvelle partition du monde, avec les USA d’un côté, s’appuyant sur les valeurs qui ont fondé leur réussite et leur pouvoir, et de l’autre tous les autres : ce serait la victoire de Hobbes (apologie du pouvoir d’État) sur Kant ( cf. « La Paix éternelle » dans laquelle il prône une coopération entre tous les États souverains comme gage de la paix). Selon l’auteur, seule une coopération USA/UE pourra permettre une transformation du système international où la sécurité primera la souveraineté et où l’interdépendance (politique, économique, scientifique) imposera cette coopération.

V – L’Avenir de la relation transatlantique

La fin de la Guerre froide et du monde bipolaire a entraîné non seulement la fin de Yalta, mais aussi celle de l’ordre européen depuis 350 ans. Après être intervenus à 3 reprises au cours du XXe siècle dans l’ordre mondial (SDN, ONU, OTAN), les USA doivent à présent trouver une autre réponse au défi du nouveau totalitarisme et de la mondialisation pour assurer leur propre sécurité et, partant, celle du vieux continent. Ce défi, ils ne pourront l’assumer qu’avec l’UE, elle aussi confrontée à une situation totalement nouvelle.

La construction européenne et l’adoption du TCE sont évidemment pour l’auteur la seule réponse possible de la part de l’Europe. C’est pour lui l’occasion d’analyser l’avenir de l’UE, la question de ses frontières, le problème de la Turquie – dont il juge l’adhésion indispensable non seulement en raison des promesses qui lui ont été faites depuis 40 ans, mais surtout parce qu’il considère qu’une Turquie restant à l’écart de l’UE aurait des conséquences géopolitiques fatales pour l’Europe au regard de la situation du Proche Orient –, et enfin le renouveau nécessaire de la relation transatlantique : l’Europe (unie) et les USA ont besoin l’un de l’autre. Les USA devront soutenir sans réserve l’intégration européenne, et l’UE devra revoir sa politique de sécurité et de défense qui ne saurait rester indéfiniment tributaire du parapluie américain.

VI – Proche et Moyen Orient

C’est le foyer de crise du XXIe siècle – pétrole, démographie, conflits régionaux et sectarisme religieux, ajoutés à la menace révolutionnaire et au terrorisme sont un cocktail explosif pour le reste du monde, notamment les USA et l’Europe.

Le conflit israélo-arabe permet d’en faire la démonstration à travers l’analyse du processus de paix.

Après un bref historique du conflit, l’auteur montre comment les USA sont devenus, par les interventions en Afghanistan et en Irak, une puissance incontournable au Proche Orient. Mais ils devront tenir compte du « croissant chiite » en passe de se constituer (depuis l’Iran des ayatollahs jusqu’au Hesbollah libanais en passant par l’Irak !).

Les USA et l’Europe doivent trouver une solution pour la modernisation de la région, sinon, ils risquent de devoir lutter pendant des dizaines d’années contre le terrorisme.

Là aussi, donc, une relation transatlantique refondée est indispensable.

VII – Un nouvel ordre mondial, entre équilibre et coopération

La montée de l’Inde, mais surtout de la Chine ne peut-elle pas mener à terme à une nouvelle Guerre froide ?

L’ONU apparaît comme le seul instrument capable de gérer les défis à cet égard, mais seulement à la faveur d’une réforme profonde de l’institution qui tienne davantage et mieux compte des réalités géopolitiques du XXIe siècle, au lieu de refléter l’ordre de 1945 (comme le Conseil de sécurité actuel).

Sept défis se présentent, de la lutte contre le terrorisme et le totalitarisme au partage équitable des richesses en passant par la lutte contre la prolifération nucléaire, la défense des démocraties et celle des droits de l’Homme.

Relever ces défis ne pourra se faire, selon Joschka Fischer, qu’avec le soutien de trois piliers essentiels : les USA, l’UE et l’ONU.

27/05/2005



Sigmund Freud : Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci
traduit par Janine Altounian, André et Odile Bourguignon, Pierre Cotet et Alain Rauzy, Gallimard/Folio, 1991

Quand Freud se penche sur Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, son intérêt dépasse l'analyse psychanalytique au sens strict pour envisager l'ensemble de la vie et de l'oeuvre de Léonard. Freud se sent proche d'un être qui en son temps fut à la fois vénéré comme un maître génial et rejeté comme un touche-à-tout superficiel. Par-delà l'analyse psychanalytique du souvenir d'enfance, qui n'échappe pas tout à fait au reproche de "pansexualisme" souvent adressé à son auteur, la recherche de Freud poursuit deux objectifs étroitement liés : expliquer la vie affective de Léonard et percer le mystère de la création artistique. Pour ce faire, il a recours à son expérience psychanalytique, mais aussi aux rares documents biographiques, et à sa propre culture artistique. Cette analyse à cinq siècle de distance débouche peut-être davantage sur une sorte de "roman psychanalytique", de "psychobiographie" où l'art et la science participeraient d'une même démarche, un peu à la façon de Léonard lui-même qui brilla dans les deux domaines.



Sigmund Freud : Unser Herz zeigt nach dem Süden - Reisebriefe 1895-1923
Aufbau Verlag, 2002

Ce n'est pas l'auteur de Totem et tabou ou de Malaise dans la civilisation que le lecteur découvre dans ce bel ouvrage consacré à la correspondance de voyage (inédite) de Sigmund Freud, mais l'homme privé qui se livre aux siens avec une décontraction, une joie de vivre et un hédonisme que l'on ne soupçonnait peut-être pas chez le père de la psychanalyse. En revanche, on retrouve avec plaisir la plume élégante et le regard curieux et perspicace de cet observateur impénitent. Mais deux essais importants de Freud - le premier consacré au Moïse de Michelange (1914), le second à un trouble de la mémoire qui a frappé Freud lors de sa visite de l'Acropole (1936) -montrent bien que ses voyages ont sans doute constitué pour lui une sorte d'autoanalyse. Et l'on se souvient peut-être que dans l'Interprétation des rêves, alors que Freud avait encore peu voyagé, l'auteur évoque à foison le désir et le rêve de voyage.
La frénésie de voyages dont Freud a fait preuve jusqu'en 1923 (date à laquelle son cancer mettra un terme brutal à ses déplacements) le conduit en Suisse, en Grèce, en Angleterre et aux États-Unis, mais la plupart de ces voyages l'emmènent vers le sud, vers l'Italie - et notamment à Venise, Florence et Rome, où il s'est rendu à sept reprises. Les lettres sont assez rares, les cartes postales sont les plus nombreuses. La plupart sont adressées à Martha, sa femme, qu'il appelle parfois, " Ma vieille " ou " Ma chère vieille " !. Ces instantanés montrent l'autre face de Freud, celle de l'homme au quotidien, amateur de bonne chère et de bon vin, de tabac également, l'homme qui sait être superficiel, léger, insouciant, qui adore faire des achats ou trouver un bon restaurant, qui évoque les odeurs et les parfums du sud, qui va plonger la main dans la Bocca della verità ou jeter une pièce dans Fontana di Trevi à Rome. Mais elle nous livre aussi un voyageur parfois impatient, soucieux de son confort et qui peste contre les retards du courrier, contre les petits avatars inévitables au cours de tels voyages, les imperfections du service dans les hôtels, etc. Bref, un portrait assez inédit de l'homme.
L'autre versant de cette correspondance est évidemment le plaisir et le désir (Lust !) que Freud éprouve devant la beauté, celle de l'art, bien sûr, mais aussi celle des paysages et des villes qu'il traverse : Venise, la Toscane, Florence, la Sicile, sans oublier Rome où il se rend en 1901 seulement, après avoir repoussé plusieurs fois ce voyage, ou encore le choc que fut pour lui la découverte de la Grèce.
La forme même de l'ouvrage permet une sorte de flânerie agréable, on peut s'arrêter où l'on veut dans sa lecture et admirer l'iconographie (certaines cartes postales envoyées ou achetées par Freud, ou des photos illustrant les textes). Chaque voyage est introduit par un bref chapitre retraçant le déroulement du voyage, les dates, les étapes, etc. Une carte permet même de visualiser l'itinéraire suivi par Freud. Enfin, un appareil de notes fort bien fait et jamais envahissant permet de remettre dans leur contexte certains aspects abordés dans cette correspondance (qu'ils soient de nature privée ou qu'ils concernent les pays visités).
Certes, cet ouvrage ne révolutionne pas la connaissance ou l'idée que nous avons de Sigmund Freud et de son oeuvre, mais il jette une lumière différente et bienvenue sur la personnalité de l'auteur et sur l'homme privé qui devrait intéresser un large public.

Décembre 2002




Katharina Hacker : Die Habenichtse
Suhrkamp Verlag, 2006, 409 pages

« Car ils ne savent pas ce qu’ils veulent » est-on tenté de résumer ce roman désabusé sur une génération désabusée, celle des trentenaires de la République fédérale, née dans l’opulence du miracle économique et la paix armée de l’après-guerre. Ce sont les enfants étonnamment diaphanes d’un monde protégé et protecteur, et bien qu’ils semblent être au cœur du roman, ils ne sont finalement que les spectateurs impuissants et amorphes de leur destin et du monde dans lequel ils évoluent.

Jakob et Isabelle, tous deux trentenaires, se retrouvent après 10 ans de séparation à la faveur d’un véritable miracle : ils sont invités tous deux à une fête, chez des amis communs à Berlin, le 11 septembre 2001, et Jakob a réussi in extremis à déplacer un rendez-vous professionnel qu’il avait à... New York. Inutile d’ajouter qu’il aurait dû se trouver dans l’une des deux tours du World Trade Center.

La catastrophe du 11-septembre est donc salvatrice pour lui comme pour le couple : quelques mois plus tard, ils vont se marier et partir s’installer à Londres, où Jakob doit travailler dans le cabinet d’un avocat spécialisé dans la restitutions de biens juifs spoliés.

Dès lors, le couple vit dans un monde promis à ne plus jamais être comme avant, comme ne cesse de le proclamer G.W. Bush, mais dans lequel, en tout cas pour les deux protagonistes, tout semble rester comme avant, tout semble figé, un monde dans lequel ils s’ennuient.

Le départ pour Londres n’est au fond qu’une fuite en avant, et le lecteur sent bien que le couple commence déjà à se déliter : Londres marque en fait le début du « détricotage » inéluctable de leur relation, de plus en plus fade – malgré leurs dénégations : pas de désir, pas de projet, pas d’espoir.

Leur univers protégé et stérile est menacé par le terrorisme, la guerre, la violence – laquelle est loin d’être absente de leur univers londonien : installés dans un quartier populaire de la capitale, ils croisent sans cesse des SDF, sont témoins de violences et de trafics douteux en tous genres au milieu des sirènes de police qui retentissent régulièrement et côtoient des cas sociaux qui maltraitent leurs enfants : autant de signes néfastes pour un monde qui semble partir à la dérive et ne plus offrir aucun repère, au point que Jakob et Isabelle, outre qu’ils s’éloignent insensiblement l’un de l’autre, vont se sentir attirés par des personnages a priori à l’opposé de ce qu’ils sont.

Isabelle est fascinée par Jim, petit délinquant, dealer à ses heures, d’une beauté et d’une brutalité à couper le souffle, et elle lutte, vainement, contre cette attirance-répulsion qui la fera finalement capituler : Jim a beau n’être qu’une petite frappe insignifiante, il est le seul à contraindre Isabelle sinon à assumer la vacuité de son existence et peut-être de son être, du moins à y être confrontée. Il se refusera à son désir et ne lui épargnera aucune humiliation.

Jakob, de son côté, est troublé par son patron, Betham, homosexuel vieillissant très « british » qui, après avoir perdu son compagnon dans un accident de moto, se contente d’amours passagères et payantes. La hauteur de vue un rien détachée du personnage impressionne Jakob au moins autant que sa vie privée, perçue comme une transgression attirante ; mais il n’aura pas le courage ou le désir de franchir le pas.

La désorientation des deux protagonistes, mais surtout d’Isabelle, plus présente dans le roman que Jakob, est totale, les repères se sont évanouis, le sens de l’existence est de plus en plus incertain : le monde d’hier, sécurisé et aseptisé, n’est plus ; celui qui se dessine, entre 11-septembre et guerre d’Irak, ne semble promettre à une génération déboussolée que violence et (auto)destruction.

Celui ou celle qui nous présente cette déliquescence est un narrateur omniscient qui s’immisce dans la tête et le cœur, dans les pensées les plus intimes et secrètes de tous les personnages du roman, avec une virtuosité assez impressionnante : ce sont autant de voix différentes, autant de réalités discordantes qui s’expriment à leur manière, avec leurs mots, leur vision d’eux-mêmes et de leur environnement : perspectives narratives multiples, donc, qui se font le porte-voix des personnages – sans pathos, sans jugement moralisateur, avec la distance – bienveillante ? – de celui qui parvient à mettre des mots sur des réalités si opposées : Jakob et Isabelle, Betham, Jim, la gamine maltraitée par les voisins, un boss de la mafia locale, etc.

L’ensemble est virtuose, dans la construction comme dans le style, très élaboré, très littéraire, et à ce titre encensé par la presse d’outre-Rhin, à quelques exceptions près.

Je reste impressionné, à la fin de cette lecture tout de même assez éprouvante, mais je me demande si Jakob et Isabelle, dont les contours semblent s’effacer peu à peu au fil du roman, sauront porter le lecteur français au bout de près de 400 feuillets dont l’esthétique me semble assez éloignée des tendances littéraires françaises actuelles.

Mai 2006



Erich Hackl : Die Hochzeit von Auschwitz
Diogenes, 185 pages

Avec ce livre que l'auteur n'a délibérément pas qualifié de "roman", Erich Hackl retrouve ses thèmes de prédilection : le monde hispanique et l'engagement politique à gauche. Comme toujours, l'œuvre se fonde sur des faits réels et sur un travail de fourmi effectué par l'auteur qui a fait des recherches d'archives et interrogé des témoins survivants pour étayer l'histoire qu'il nous conte.
Cette histoire, loin d'être simplement émouvante, constitue une mine d'informations tant sur la guerre d'Espagne et le sort réservé après 1939 aux Républicains, en France notamment, que sur le régime nazi et l'univers concentrationnaire.
On est effectivement gêné sur une bonne cinquantaine de pages par la forme choisie : les voix de ces différents et nombreux témoins s'entrecroisent, se mêlent, se répondent sans que le lecteur sache vraiment qui s'adresse à lui - on en reste souvent assez perplexe. La profusion de ces personnages, es répétitions, les contradictions, le caractère délibérément anecdotique au sens propre du terme de leur témoignage sont assez irritants. Par la suite, les choses s'éclairent peu à peu, on s'habitue peut-être, et on se laisse prendre par le récit.
On peut être très circonspect quant à la forme, proche d'une " docu-littérature ", où les sources affleurent constamment sous la plume de l'auteur : on a parfois davantage le sentiment de lire des témoignages pris sur le vif qu'une véritable œuvre littéraire.

Novembre 2002




Sebastian Haffner : Geschichte eines Deutschen.
Die Erinnerungen 1914-1933

DVA, 240 pages

C'est un Allemand encore jeune, un Allemand " aryen ", qui, depuis Londres où il s'est réfugié parce que les Nazis lui font horreur, consigne en 1939 les souvenirs de son Allemagne, entre 1914 et 1933.

Les aspects historiques :
La Première Guerre mondiale, vue par le gamin de 7 ans, la défaite de 18, les troubles révolutionnaires des premières années d'après-guerre, la République de Weimar naissante, la " grande inflation de 1923 ", l'occupation de la Ruhr par les Français, l'îlot de paix et d'espoir qu'ont constitué Walter Rathenau (chancelier) d'une part, et Stresemann (ministre des Affaires étrangères) d'autre part, puis la montée des Nazis à partir de 1929, et enfin, la victoire de la barbarie en 1933, telles sont les grandes étapes évoquées par l'auteur au fil de ces 240 pages.
Mais ces souvenirs ne sont nullement un document strictement historique : l'auteur intègre dans l'évocation du destin de son pays des souvenirs personnels qui donnent un éclairage humain aux faits et aux événements, dans un style fluide et élégant, si bien qu'on lit presque ce livre comme un roman.
En outre, une capacité synthétique et analytique, ainsi qu'une grande lucidité, proprement stupéfiantes pour l'époque (1939 !) lui permettent de dresser le portrait psychologique de l'Allemagne - du pays comme des gens - qui éclairent le lecteur sur la genèse de la plus grande catastrophe du XXe siècle.
Aucune lamentation, aucune auto-commisération, pas d'angélisme, pas de manichéisme non plus.
Il dresse le portrait des Allemands avec la distance et la lucidité nécessaires, c'est un portrait nuancé qui montre bien qu'il ne s'agissait ni d'un ramassis de salauds, ni d'un troupeau d'agneaux sacrifiés. Il sait montrer à la fois les rouages politiques et les mécanismes psychologiques qui conditionnent les masses (on pense à certains essais sur les masses, précisément, comme celui de Canetti). Ces masses déstabilisées, n'ayant plus de repères dans ces temps mouvementés entre 1918 et 1923, qui vont être encore plus déstabilisées par le retour à une certaine " normalité " entre 1924 et 1929 : c'est paradoxalement l'ennui des Allemands après tous ces bouleversements qui va faire le lit des Nazis, et seuls quelques milieux éclairés et cosmopolites en seront épargnés.
Les anecdotes, les souvenirs sont comme des éclats de réalité qui rendent le récit vivant et passionnant, parallèlement à une vision synthétique et une certaine hauteur de vue qui permettent au lecteur de comprendre les phénomènes quasiment de l'intérieur.
L'évocation de 1933, de la prise du pouvoir, des événements tragiques qui ont émaillé les premiers mois de la dictature sont poignants de vérité : l'incendie du Reichstag, l'abolition progressive de toutes les libertés, l'élimination physique de toute opposition et ce qu'il appelle la " faiblesse de caractère " des Allemands qui se soumettent à ce nouveau pouvoir despotique. Le début de la persécution des juifs. Les razzias contre les intellectuels, les écrivains et les artistes, le musellement de la presse, la neutralisation des juges et des avocats. Mais aussi les réactions individuelles contrastées : fuite dans la sphère privée, dans l'amertume, ou fuite en avant dans le " suivisme ", ou fuite tout court : à l'étranger.

En un mot : c'est le regard tout à la fois critique et effaré d'un véritable honnête homme devant l'irruption de la barbarie.

1/12/2000



Peter Handke : Histoire d'enfant
Traduit par Georges-Arthur Goldschmidt, Gallimard/Folio, 1983

Dans ce récit, Peter Handke décrit la relation privilégiée entre un père et son enfant, l'histoire d'un enfant qui, "dans la ronde des enfants, tournait autrement que les autres", étapes successives du devenir d'un être, de ses relations à autrui, de son apprentissage du monde. Le récit est caractérisé par la neutralité du ton - la langue devient ici témoin objectif, distancié, presque froid d'une réalité dont toute émotion, toute subjectivité semble bannie. Les personnages sont si peu caractérisés qu'ils semblent jouer des rôles : l'adulte, la femme, l'enfant. Si l'enfant, au début, semble tourner ses regards exclusivement vers l'adulte - dans une relation de dépendance extrême -, on assiste soudain à un retournement : "Ce n'était plus l'adulte qui était seul avec l'enfant, mais celui-ci qui était seul avec un adulte". L'absence de la mère, l'exil dans une ville étrangère rendent difficile les rapports du père et de l'enfant, la déchirure culturelle, la schizophrénie du bilin-guisme venant souligner le divorce qui s'instaure peu à peu entre les deux êtres. L'enfant retournera finalement vivre dans son pays natal avec sa mère, abandonnant derrière lui l'adulte qui n'a jamais considéré les enfants que comme un "peuple étranger" ou "une tribu adverse, cruelle et implaca-ble".
L'incompréhension, toujours à la limite de l'incommunicabilité totale, sous-tend l'ensemble du texte, et le style dépouillé, le ton laconique ne font que renforcer chez le lecteur le sentiment que la passion et la violence couvent sous la cendre des mots.



Peter Handke : Autour du Grand Tribunal
Traduit par J.C. Capèle, Fayard, 2003

La lecture de ces quelques dizaines de feuillets - une lecture tour à tour passionnante, exigeante et déconcertante - laisse le lecteur abasourdi :
Le sujet a priori peu riant, puisqu'il s'agit du TPIY, le Tribunal pénal international pour la Yougoslavie, à La Haye, saisit littéralement le lecteur dès les premières pages, tant l'angle d'attaque est inattendu, tant le réquisitoire de Handke contre ce Grand Tribunal est virulent - une virulence inversement proportionnelle au " politiquement correct " (que l'auteur dénonce sans jamais utiliser l'expression), à une sorte de conjuration - le mot est cité -, qu'elle soit politique (les gouvernements occidentaux, ou plus exactement cette gouvernance mondiale (les Etats-Unis ? l'ONU ? etc.) qui impose constamment non seulement une façon d'interpréter les problèmes, mais voue aux gémonies tout autre vision des faits) ; médiatique (certains quotidiens français - le Monde et Libération en font les frais, mais aussi le Süddeutsche Zeitung de Munich, ou le Neue Zürcher Zeitung helvétique ; associative (Médecins sans frontières, plus ou moins accusée d'avoir manqué au serment d'Hyppocrate et d'avoir été remerciée pour cela par le prix Nobel…), juridique (les magistrats du TPIY, qu'ils soient juges ou procureurs), bref, tout ce que le monde peut compter de faiseurs d'opinion se rangent sous une seule et même bannière : celle de la condamnation sans appel, et avant même la fin (voire avant le début!) des procès, de cette Serbie (chrétienne orthodoxe) devenue l'incarnation du mal absolu en cette fin du XXe siècle, du bourreau, notamment en la personne de Slobodan Miloševic, par opposition aux populations musulmanes de Bosnie et du Kosovo, devenues le symbole même de la victime.
Pour Peter Handke, l'issue de ces procès ne fait pas de doute - les peines prononcées dans ceux qui sont déjà achevés en apportent selon lui une première preuve -, pis, l'impartialité des juges et des procureurs est mise en cause, par périphrases ou par l'accumulation d'indices et de faits qui vont toujours dans le même sens, tout comme est mise en doute la validité des témoignages, soit parce que la Cour ne laisse pas s'exprimer les témoins dans une liberté totale, soit, pis encore, parce que, comme l'auteur le suggère, les témoins sont manipulés en sous-main.
Ayant lui-même " enquêté " - le mot convient-il ? - sur place, dans l'ex-Yougoslavie, Handke nous livre d'autres témoignages, relatés avec un autre éclairage que celui, se-lon lui à sens unique, du tribunal. Et le lecteur d'être ébranlé dans ses éventuelles convictions, d'être troublé par ces autres signes convergents, pourrait-on dire, qui ne vont pas dans le sens " attendu ". Le texte en est donc souvent déconcertant, tant il expose des faits sous un jour auquel on ne s'attendait pas, auquel on n'avait pas songé.
Il me semble que le propos du livre n'est pas tant de prendre coûte que coûte la défense des Serbes et de la Serbie en tant que tels, ce qui reviendrait à adopter la même attitude que celle que l'on dénonce ; c'est bien plutôt l'envie, le besoin de combattre une certaine pensée unique à l'œuvre dans le monde - et la situation internationale, aujour-d'hui, ne peut que conforter cette approche.
Sans accuser directement, le discours de Peter Handke dénonce ouvertement cette justice internationale dont les idées, si j'ai bien compris, lui semblent aussi courtes que les phrases dont elle se sert pour délivrer son message urbi et orbi. Et tel n'est pas le cas de l'auteur, qui use (certains diront : abuse) de phrases longues, complexes, explorant jusqu'à leurs limites extrêmes les possibilités de la langue allemande - qui n'en manque pas -, alignant paragraphe après paragraphe des propositions qui se croisent, se mêlent, s'interrompent, et reprennent enfin, jusqu'à se perdre parfois - les parenthèses sont nombreuses, et parfois longues -, multipliant subordonnées, participiales, incises, relatives, bref : tout l'arsenal grammatical, syntaxique et lexical est mis en œuvre dans ces pages, retenant l'attention du lecteur au lieu de l'effrayer, imposant presque à tout moment une concentration sans faille, sous peine de perdre le fil… Voilà pour l'exigence évoquée plus haut.
Mais ce texte qui, vu son sujet, pourrait a priori paraître rébarbatif (ce qu'il n'est pas), recèle aussi des pages d'une grande intensité émotionnelle, notamment dans le récit de certains témoignages recueillis par Peter Handke ou repris par lui dans les procès-verbaux des audiences.
On en sort un peu interloqué, ébranlé : le foisonnement tant du contenu que de la forme ne se laisse pas apprécier totalement d'un coup.

20.12.2002



Thomas Hettche : Der Fall Arbogast
roman, DuMont, 2001, 352 pages.

Hans Arbogast rentre chez lui, début septembre 1953. Sur la route, il aperçoit une jeune femme qui fait de l'autostop. Arbogast s'arrête, ils sympathisent, un désir réciproque ne tarde pas à apparaître... Dans un coin perdu de la Forêt Noire, ils font l'amour. Tout à coup, après un ultime spasme, la jeune femme retombe inerte dans les bras d'Arbogast : morte. Arbogast a-t-il été trop brutal, ses mains se sont-elles refermées sur le cou de Marie sans qu'il en ait bien conscience, ou la jeune femme a-t-elle simplement été victime d'une défaillance physique ? C'est ce que le procès, quelques mois plus tard, doit éclaircir. S'appuyant sur le rapport de l'un des plus célèbres experts criminels de la toute jeune République fédérale, la Cour d'assises condamne Arbogast, qui clame son innocence, à la réclusion criminelle à perpétuité. À partir de ce fait divers (réel), Hettche exploite le dossier policier et judiciaire de l'affaire, reconstitue le rapport d'autopsie - dans ses moindres détails -, le déroulement du procès, les témoignages, la vie carcérale du personnage principal - qui fera au total 16 ans de prison -, il reconstitue le puzzle des événements, et les efforts de deux hommes - un spécialiste des affaires criminelles et des erreurs judiciaires et un avocat - qui, convaincus de l'innocence d'Arbogast, tentent pendant plus de dix ans d'obtenir la révision du procès. Quelques pages lumineuses sur la vie carcérale et l'univers intérieur du détenu qui s'enfonce peu à peu dans son mutisme, dans une sorte d'autisme vis-à-vis du monde extérieur qu'il ne comprend pas, plus, investi qu'il est par l'incompréhension du sort que lui a réservé la société ne suffisent pas à gommer le côté " littérature-réalité ou documentaire " de l'ouvrage. C'est long, beaucoup trop long, contourné souvent, le lecteur a parfois envie de lire en diagonale tant l'accumulation de détails, de conversations reconstituées, de rapports d'expertise repris tels quels, etc. étouffent l'intérêt de ce qui aurait pu faire une trame romanesque passionnante. En fait, c'est la distance littéraire, le filtre qui fait défaut à ce livre. L'auteur n'a pas su faire le tri dans cette marée d'informations, et surtout, il n'a pas su élever son sujet au-delà des limites de l'anecdote ou du fait divers, malgré quelques efforts de stylisation qui font trop souvent l'effet d'un cautère sur une jambe de bois, tant ils semblent plaqués ici ou là sur ce qui ressemble fort à un rapport. Dommage.

Août 2001




Ernst Jünger : Le Mur du temps
traduit par Henri Thomas, essai, Folio, 1994

Dans Le mur du temps, Ernst Jünger nous entraîne dans une longue méditation sur le destin de l'homme où il aborde tous les domaines essentiels de l'humain : la pensée, bien sûr, re-présentée en premier lieu par la philosophie et la littérature, mais aussi les rapports qu'entretiennent la science, le mythe et la croyance, le tout dans une perspective historique qui conduit le lecteur à travers les âges et les courants de pensée les plus divers. Bien avant les historiens des années quatre-vingt, Jünger se demande si la notion d'histoire que nous avons héritée de l'Antiquité et d'Hérodote, le "Père de l'Histoire", est encore pertinente, car l'accélération de tous les processus qui déterminent l'être et le devenir de l'Homme, le glis-sement général des valeurs et des critères induisent un décalage fondamental entre l'action de l'Homme moderne et les valeurs traditionnelles héritées du passé. Jünger considère donc que si Hérodote marque un premier point de césure dans l'évolution de l'humanité, le XXe siècle se trouve à l'aube d'un temps nouveau auquel nous ne donnons pas encore de nom et que l'homme arrive au terme d'un "cycle qui épuise l'Homme, peut-être même l'existence humaine sur cette terre". Alternant réflexion philosophique parfois dense et considérations plus générales presque sur le mode de l'aphorisme, Jünger embrasse l'histoire et la culture humaines à travers leurs représentants les plus éminents pour poser une question fondamentale et qui reste bien sûr sans réponse : est-ce la Nature qui dominera l'Homme ou celui-ci qui parviendra à mettre celle-là sous son joug?



Daniel Kehlmann : Mahlers Zeit
roman, Suhrkamp, 1999

David Mahler enseigne la physique à l'université. Une nuit, alors qu'il se trouve dans une sorte d'état second, entre l'état de veille et le rêve, il a la vision d'une formule physique complexe qui pourrait révolutionner notre conception de la physique moderne : il croit avoir trouvé la faille qui permettrait de se libérer de la loi universelle du temps. C'est, affirme-t-il, la deuxième loi de la thermodynamique, où il est question du rapport entre le désordre et le temps dans l'organisation de l'univers et du rôle que jouent le hasard et la nécessité dans les phénomènes naturels. Le lecteur moyen n'a pas la possibilité de le suivre sur ce terrain. Est-ce d'ailleurs vraiment important ? À partir de ce moment, il commence à observer des modifications dans sa perception de la réalité : les perspectives, la nature des bruits ou de la lumière semblent changer, la frontière entre la réalité et un état de conscience qui tient du rêve et de l'hallucination semblent se fondre.

Ses antécédents d'enfant prodige sont une sorte de caution pour cette découverte dont il n'est pas sûr qu'elle n'est pas un rêve. Depuis toujours, tels certains autistes, il a un rapport privilégié avec les nombres et le calcul ; à 9 ans, il lisait la littérature scientifique la plus complexe, et à 12 ou 13 ans, un prix scientifique est venu couronner ses dons exceptionnels.

David va essayer de faire part à ses contemporains de cette découverte qu'il croit fondamentale, mais il se heurte à l'incrédulité et/ou à l'incompréhension tant de ses confrères que de son entourage : on commence à le prendre pour un fou. Son seul recours serait de rencontrer le professeur Valentinov, prix Nobel de physique qui, croit-il, pourrait non seulement le comprendre, mais valider sa théorie.

Accompagné par son ami d'enfance, il va se lancer à sa recherche, sans jamais réussir à le rencontrer. Valentinov semble se dérober à chaque fois qu'il est sur le point de le trouver. Une bonne partie du roman raconte donc cette course poursuite, ponctuée par les altérations physiologiques et psychiques dont le héros est victime : rêves et hallucinations, dédoublements de personnalité, problèmes cardiaques, oppressions, évanouissements...

Finalement, un peu par hasard, il rattrape le professeur qu'il voit marcher sur les berges d'un lac. Las. Son cœur lui fait défaut : il s'écroule, terrassé par une crise cardiaque, sans avoir pu parler au seul être qui aurait été à même de comprendre sa découverte.

Son ami d'enfance s'adresse alors au professeur et veut lui expliquer pourquoi Mahler s'était lancé ainsi à sa poursuite. Mais le professeur l'arrête : il savait, il avait entendu parler de ce jeune physicien, avait assisté incognito à l'une de ses conférence, avait même lu les feuillets que Mahler avait griffonnés dans le bureau d'un directeur de son institut, et il connaissait donc sa théorie. Mais pour lui, ce ne sont que divagations d'un esprit dérangé, et même ses calculs ne sont pas exacts...

On reste un peu perplexe en refermant le livre. L'auteur rate l'occasion de nous livrer une réflexion sur le temps qui aurait pu être intéressante, voire passionnante : on doit se contenter de quelques bribes d'une théorie un peu vague, de quelques références à des lois de la physique. Les rares allusions à cette confusion du passé et du futur, à l'inversion de la "direction du temps", et donc au problème complexe des niveaux de conscience et à notre façon d'appréhender et de gérer notre propre histoire ne sont pas exploitées. Contrairement à ce que semble indiquer le titre, là n'était pas l'objet du roman. Il faut donc se rabattre sur la thèse du scientifique incompris dont on ne saura jamais s'il avait effectivement trouvé un e=mc² qui aurait révolutionné la physique moderne. C'est un peu maigre. Il reste la description des états d'âme du héros qui semble parfois se mouvoir dans une autre dimension que celle des autres mortels (rêves ? visions ? ou tout simplement un dérangement psychique ?). Je ne suis pas sûr que ce soit ni très original ni très passionnant. En tout cas, cela ne suffit pas, même pour 160 feuillets.

Septembre 1999




Daniel KEHLMANN : Der fernste Ort
roman, Suhrkamp, 2001

" Ultima Thule ", le lieu le plus éloigné évoqué par le titre, résume en fait le propos du roman : la fuite, le désir de disparaître sans laisser de trace qui anime le narrateur de bout en bout.
Comme dans son précédent roman, le narrateur est un scientifique plutôt raté qui tente une carrière universitaire bientôt avortée : la thèse qu'il publie sur un célèbre mathématicien du XVIIIe siècle est si mauvaise et erronée que les critiques sont unanimement négatives. Ce ratage est, semble-t-il, le paradigme de toute son existence.
Au début du roman, il participe à un congrès en Italie où il doit faire une communication qu'il n'a pas préparée. L'angoisse monte peu à peu et, alors qu'il a décidé d'aller nager dans un lac proche, il manque de se noyer, sans qu'on sache vraiment s'il s'agit d'un accident ou d'une tentative de suicide.
Cet incident lui donne une idée : à l'instar d'un autre jeune homme venu se baigner dans ce lac et dont on n'a jamais retrouvé le corps, il pourrait simuler une noyade, disparaître, s'enfuir : il échapperait ainsi à l'humiliation qui l'attend au congrès. Aussitôt dit, aussitôt fait.
Cette fuite n'est en fait que la répétition d'une fugue qu'il a faite à l'âge de onze ans : alors, déjà, il était étouffé par le sentiment de son inadéquation au monde, par l'image négative et dégradée qu'il a de lui-même et que les autres ont de lui. Il est une sorte d'imposteur, jamais à la hauteur des attentes des autres, et peut-être des siennes propres. Bien sûr, le désir de mort est toujours présent en filigranes dans ces fuites à répétition.
Julian, c'est ainsi qu'il se nomme, rentre donc chez lui en train, incognito. Dans son appartement, où il a l'impression de revenir post mortem, pour ainsi dire, il fait une expérience étrange, à la limite du parapsychologique : dans le grand miroir de l'entrée, il aperçoit un jeune homme qu'il ne reconnaît pas d'emblée, mais se rassure en constatant qu'il fait en même temps que lui les mêmes gestes... Au moment de sortir, il jette à nouveau un coup d'œil dans le miroir, mais cette fois, les rôles semblent inversés : Julian n'est que le reflet d'un autre qu'il voit soudain se diriger vers la porte et sortir. Il se retrouve alors seul devant un miroir vide.
À partir de là, sa vie devient une sorte d'errance marquée par la maladie et la déchéance (celle de son père grabataire) et la mort (celle de sa mère qui s'est suicidée, peut-être à cause de lui), par des rencontres à la limite de l'étrange dans un monde enneigé et irréel à souhait où l'irrationnel semble régner en maître. Le lecteur que je suis s'est un peu perdu dans cette fin du roman où des descriptions de paysages, des flocons qui tombent, des personnages énigmatiques sont décrits dans une langue si sobre et des phrases si courtes que l'on finit assez vite par s'ennuyer.
N'était le début du roman (2 chapitres sur 6) - plutôt virtuose dans l'écriture et passionnant à lire), je qualifierais volontiers ce roman de littérature cérébrale.

juillet 2001




Bodo Kirchhoff : Parlando
roman, Frankfurter Verlagsanstalt, 536 pages

Le narrateur est retrouvé par la police, près du vieil opéra de Francfort, gisant dans une mare de sang, à côté du cadavre d'une jeune femme.

Le cadre du roman est constitué par la déposition du narrateur devant la juge d'instruction - une jeune femme qui n'arrive pas à croire à la culpabilité de son client qui s'accuse pourtant de tous les maux, et en particulier de plusieurs meurtres - à commencer par celui d'un prêtre, son professeur dans un collège catholique, qui a tenté de le violer alors qu'il avait 13 ou 14 ans, pour finir avec ce meurtre de Francfort, en passant par celui de ses parents...

Le dialogue qui s'instaure entre la magistrate et le prévenu n'est en fait que prétexte : prétexte à soliloque, comme le suggère le titre, prétexte à absence de structure - à trop laisser parler le narrateur, l'auteur en oublie peut-être d'écrire. La proximité de l'univers psychanalytique est assez évidente aussi - interventions rares de la jeune femme, longs monologues du narrateur qui revient sur les différentes étapes de sa vie, mais un peu dans le désordre, au fil de ses " associations d'idées " en quelque sorte.

C'est un roman autour du narcissisme, celui du narrateur, bien sûr, mais très probablement aussi celui de l'auteur. S'il y a quelques pages superbes (il faut le dire), où l'introspection et la psychanalyse savamment mêlées donnent parfois un portrait redoutable de l'auteur (et de ses contemporains), le lecteur perd assez vite le fil et se lasse un peu au cours de ces 536 pages somme toute assez denses, mais qui pèchent par la facilité que se donne l'auteur en renonçant à une construction digne de ce nom.

Le leitmotive finit par devenir un rien obsédant et à tourner en rond - en particulier dans les parties 2 et 3. Le leitmotive, c'est le rapport au père, la recherche du père (auteur de guides touristiques consacrés aux grandes villes du monde), ce père que le narrateur poursuit post mortem en se rendant dans toutes les villes qu'il a fréquentées, en cherchant de façon presque monomaniaque à " tuer le père ", ce qui n'est pas franchement original, alors que la méthode, elle, est déjà plus osée : il cherche à séduire toutes les femmes que son père a pu rencontrer au cours de ses voyages.

Malgré des passages vraiment réussis, voire virtuoses, je reste donc assez réticent devant cet ouvrage - le premier que l'auteur ne publie pas chez Suhrkamp.

Novembre 2001




Hartmut Lange : Eine andere Form des Glücks
roman, Diogenes, 1999

Dans les premiers des 26 chapitres de ce bref roman qui fait plutôt penser à une longue nouvelle, on retrouve un peu de l'atmosphère brillante et froide des premiers textes de l'auteur – je pense en particulier au Récital : même distance narrative, même style poli, presque impersonnel.

Le récit se noue essentiellement autour de 4 personnages : Kippenberger, qui partage sa vie avec Corinna, et un couple d'amis, les Dahlhaus. Très vite, Corinna nous intrigue parce qu'elle semble briller par son absence, par sa capacité à disparaître et à quitter les hommes avec lesquels elle vit après les avoir comme détruits psychologiquement. Il en ira de Kippenberger comme de ceux, semble-t-il, qui l'ont précédé et de ceux qui le suivent : elle l'abandonne le jour même où ils devaient se marier. Kippenberger semble alors tomber dans une étrange apathie. Tout d'abord, ses amis pensent qu'il s'agit d'une réaction à cet échec sentimental, mais bientôt, ils sont frappés par son comportement de plus en plus anormal.

La mystérieuse disparition de Corinna et les conséquences qu'elle entraîne pour son ami poussent Dahlhaus à se mettre à la recherche de la jeune femme. Peu à peu, les perspectives se modifient : délaissant Kippenberger, l'accent se porte sur les Dahlhaus et sur les changements que le malheur de leur ami provoque au sein de leur couple, avant de se concentrer sur Dalhaus lui-même. Car bientôt, Dahlhaus ne mène plus sa recherche pour venir en aide à Kippenberger, mais parce qu'il est attiré par le personnage énigmatique, insaisissable de Corinna, omniprésente dans le récit bien qu'invisible la plupart du temps. Il est tombé sous le charme, au sens propre comme au sens figuré. Dahlhaus veut comprendre qui est cette jeune personne, pourquoi et comment elle a disparu, mais à force de se heurter à une réalité qui échappe au rationnel, et après avoir vainement résisté, il semble céder, se laisse aller, part dans une dérive psychologique qui met en péril non seulement son couple, mais sa santé mentale. À son tour, il est entraîné dans le sillage de la jeune femme qu'il finit par retrouver – ou bien est-ce elle qui le retrouve ? –, il passe la nuit avec elle, mais au matin, il est réveillé brutalement par deux hommes qui veulent lui extorquer de l'argent et le rouent de coups.

Lorsqu'il touche à sa fin, le récit boucle la boucle : Dahlhaus se comporte exactement comme Kippenberger au début : il n'est plus que l'ombre de lui-même, semble détruit intérieurement... mais il ne souffre plus.

Ce récit assez énigmatique sur le fond et dont la philosophie semble se résumer à la maxime « la vérité est dans la disparition » laisse le lecteur un peu perplexe. C'est probablement une sorte de parabole sur la séduction, sur le désir et son double, l'absence. Aucune concession à la psychologie, rien que des constatations – neutres, blanches, aseptisées –, et la folie qui pointe le bout du nez. La forme, très (trop) dépouillée, répétitive, devient rapidement lassante, et on reste un peu sur sa faim.

Juillet 1999




Hartmut Lange : Une Fatigue, suivi de la Promenade sur la grève
traduit par Dominique Tassel, Fayard, 1990

Comme dans sa première nouvelle traduite en français, Le Récital, Hartmut Lange reprend dans ces deux récits le thème de la mort et de la solitude. Dans Une Fatigue, une femme qui vient de perdre son mari refuse d'accepter la mort de celui qui, lorsqu'il était en vie, s'était exclu de la communauté des vivants, délaissant sa femme, à qui il avait finalement demandé de l'aider à mettre fin à ses jours. Comme si cette mort lui permettait enfin de vivre l'amour qu'elle n'a jamais connu jusque-là, la femme ne parvient pas à faire le deuil de son mari et se ferme à son entourage - son père, âgé, qui tente désespérément de lui faire retrouver le chemin de la vie et du bonheur, et un ami dont l'amour discret ne peut briser le mur de silence et de mort qui l'entoure.
Dans Une promenade sur la grève, l'isolement s'exprime à travers le délire. On y voit un libraire berlinois qui partage son temps entre une petite librairie conviviale et une clinique psychiatrique dirigée par son ami d'enfance où il séjourne parfois quand il se sent céder au vertige de la folie. Son ami et une jeune femme qui l'aime - patiemment, est-on tenté de dire, tant le libraire semble hésiter à vivre pleinement cet amour - essaient de l'aider à sortir de cet univers où le libraire se débat seul avec ses fantasmes, obsédé par le désir de faire une promenade sur une grève de la mer du Nord dont il croit qu'elle pourra donner un sens à sa vie.
Ni la jeune veuve du premier récit ni le libraire ne parviennent à accepter la main que leur tend l'autre, et semblent constamment avancer sur le fil du rasoir, entre la mort et la folie.



Katja Lange-Müller : Die Letzten
roman, Kiepenheuer & Witsch, 135 pages

Ce sont les souvenirs de Marita Schneider, surnommée " Püppi ", qui évoque l'époque où elle travaillait comme typographe dans une petite imprimerie du secteur privé (mais oui !) de l'ex-RDA, vers la fin des années soixante-dix : on découvre le destin de trois hommes et de cette femme à une époque où leur métier va peu à peu sombrer, remplacé par les technologies modernes. Cette bouteille à la mer contient des histoires peu ordinaires qui sont arrivées aux différents protagonistes, prétexte pour brosser un tableau impressionniste, en demi-teintes de la réalité est-allemande de l'époque. Jamais on ne trouve un jugement politique explicite, et pourtant, le tout apparaît comme une sorte d'acte d'accusation du régime.
Vingt ans plus tard, après la Réunification, on apprend par un courrier envoyé à la narratrice que l'un des typographes avait développé un code secret qui lui permettait de donner libre cours à sa haine du régime : il laissait entre certains mots des blancs plus importants que l'œil averti pouvait repérer et reconnaître comme des lettres qui, mises bout à bout, donnaient des mots ou même des messages entiers. L'un d'eux dit : " Salope de mère " - c'est la RDA qu'il s'agit.
C'est donc une littérature de fin du monde, d'échec, mais, étrangement, pas une littérature nostalgique. Il faut cependant être bien au fait des réalités est-allemandes pour comprendre, pour pointer, ici ou là, le message que Katia Lange-Müller veut faire passer - j'ai eu moi-même quelques difficultés.
La langue est belle, à la fois poétique et sobre, même si elle fait un usage parfois immodéré d'adjectifs et d'adverbes, mais je regrette essentiellement deux choses : la juxtaposition de ces destins individuels ne permet pas de bien cerner une trame narrative (c'est le rapprochement de ces destins qui, seul, permet d'avoir une vue d'ensemble, mais je trouve que c'est aussi une facilité que se donne l'auteur), et en outre, il me semble que ces personnages sont étrangement privés de chair ou de réalité - mais c'est peut-être voulu.

15/11/2000




Hugo Loetscher : Wunderwelt, eine brasilianische Begegnung
récit, Diogenes

Un homme, l'Étranger, visite le Brésil, et s'arrête dans un petit village perdu du Nordeste où il fait une "rencontre" déterminante pour sa vision du pays : celle d'une petite fille, Fatima, qui, au moment où commence le récit, est couchée dans un petit cercueil fait de cageots désossés et de bouts de carton. La famille, pauvre dans ce pays de pauvres, est réunie autour du cercueil pour l'ultime photo, avant de partir pour le cimetière.

Cette scène est le fil rouge qui traverse tout le récit. Comme Fatima n'a pas eu le temps de vivre ni de connaître ce Nordeste où elle est née, l'Étranger décide qu'il va lui raconter le pays et les gens. C'est à Fatima, l'enfant de cinq ans, que le narrateur s'adresse tout au long de ces pages, c'est pour elle qu'il brosse le tableau de ce "pays miraculeux" dont parle le sous-titre, et qui, bien sûr, n'a rien à voir avec un pays de Cocagne. C'est l'identité de cet interlocuteur, que le narrateur tutoie, qui va donner toute sa couleur au récit.

Le ton est familier pour qui connaît Loetscher : entre l'ironie mordante de la "Grosse Orange" et le lyrisme du fabuliste de "La Mouche et la soupe", il porte un regard sans complaisance sur la réalité sociale du pays, dénonce les abus, les privilèges de cette autre société qui exploite la première. C'est un voyage dans le temps et l'espace du Brésil qui passe en revue toutes les calamités de même que tous les espoirs et les rêves d'une population miséreuse : la sécheresse et les inondations, la pauvreté extrême et la richesse scandaleuse qui la côtoie, le combat de chaque jour mené par le petit peuple pour survivre dans cet environnement hostile, mais aussi dans une société qui les néglige quand elle ne les pas tout simplement oubliés. Et l'on voit défiler tout un cortège de prêtres et de voleurs, de bateleurs et de prisonniers, de saints et de prostituées, de chanteurs des rues, d'alcooliques, de faiseurs de miracles, de malades et de morts... Toute une panoplie de caractères et de situations dont la réalité tranche avec le ton sur lequel ils sont décrits : le monde fabuleux ou miraculeux dont il est question tout au long du texte est évidemment une insulte au bon sens, car les rêves inachevés de Fatima que nous rapporte le narrateur sont immanquablement rattrapés par la réalité : les miracles qu'évoquent les ex-voto, les églises et les lieux de pèlerinage se produisent tout au plus ailleurs, dans les villes lointaines, où ils sont d'une nature différente : miracles économiques qui ne profitent qu'à une minorité.

Les histoires vraies - ou possibles - qu'il raconte à Fatima rendent justice tout autant à une réalité inhumaine qu'à l'univers fantastique que nous a fait connaître la littérature latino-américaine. L'auteur évoque en effet tout autant des réalités parfois insupportables que les mythes qui les côtoient et l'univers onirique pourrait-on dire dans lequel vivent ces gens.

On retrouve là un Loetscher connu, qui porte toujours ce regard pointu, un peu décalé sur le monde qui l'entoure ; on retrouve le trait d'esprit et d'humour habituel, celui qui, en conjuguant la dérision et le paradoxe, parvient à dénoncer les aberrations du temps, sauf qu'ici, il est juste un peu plus grave, un rien plus désespéré, peut-être, sans jamais céder cependant à la mièvrerie - et l'écueil n'était probablement pas facile à contourner. Disons qu'il parvient à faire passer un contenu rude, des réalités difficiles avec une sorte de souffle poétique. Il me semble que cela nourrit l'intérêt du lecteur et le met en même temps mal à l'aise.

Un jour qu'il me parlait de ce livre, Loetscher m'a raconté l'anecdote qui a fait naître en lui l'idée du livre et qu'il a insérée dans le récit : la première revendication des mouvements paysans qui se sont développés dans les années soixante était de bénéficier d'un cercueil en bois et de ne plus être enterrés dans leur hamac... C'est par la suite seulement que les revendications sociales ont pris le relais.

Tout l'esprit du livre est contenu, me semble-t-il, dans ce paradoxe.

Cet ouvrage n'est ni un roman ni une véritable fiction, ce n'est pas non plus un reportage sociologique ou historique. Peut-être est-il tout cela à la fois, et donc inclassable. Si cet aspect constitue un critère, c'est peut-être la seule réserve que l'on puisse faire.

Octobre 1998




Hugo Loetscher : Der Mandarin
roman, Diogenes

La première page de l'ouvrage, avant-propos ou avertissement au lecteur, débute avec la question posée par le mandarin le jour où il vit pour la première fois des barbares venus d'Europe : " Peut-on voir avec des yeux bleus ? " La question est immédiatement reprise par Past, personnage-clé de l'ouvrage et narrateur : " Peut-on voir avec des yeux bleu-vert ? " L'optique, si l'on peut dire, est ainsi définie : à trois cents ans de distance, Past le Zurichois, citoyen d'un continent qui a perdu sa position centrale depuis un moment, va tenter de répondre au mandarin de l'Empire du Milieu autant qu'à lui-même.
Le nom même du narrateur est programmatique : il a près de 70 ans, sa vie est derrière lui, et le temps est peut-être arrivé de faire le bilan, celui d'une vie, mais aussi celui d'un monde dont il constate qu'il court à sa perte. Il est temps de faire une sorte d'inventaire général. Bien sûr, le meilleur moyen pour en rendre compte, c'est encore de le raconter. À travers les histoires, les contes et les fables qu'il nous rapporte, Past-Loetscher aborde tous les sujets qu'il aurait voulu traiter. C'est en pure perte que le lecteur chercherait une action ou une trame dans cet ouvrage. Comme dans beaucoup de ses précédents livres, Loetscher se laisse guider par les mots, une idée en entraîne une autre, dans un esprit fort éloigné d'une logique cartésienne : le moteur est plutôt la libre association. En faire la synthèse est donc tout simplement impossible.
Loetscher nous convie à une visite guidée du monde tel qu'il est et tel qu'il a été, exploration non seulement géographique - d'un pays à l'autre, d'un continent et d'une culture à l'autre -, mais aussi dans le temps : la mise en perspective est ici plus importante qu'une stricte chronologie dans un monde qui n'a plus ni centre ni périphérie. Past s'emploie donc à décrypter la réalité, mais sans jamais se contenter de l'apparence, du sens établi, accepté, codifié des choses : le regard qu'il pose sur le monde est interrogateur, il va chercher derrière la convention ou l'apparence un sens autre, un éclairage différent et passe donc son temps à relativiser ou à contredire, à écarquiller les yeux, à ironiser, en rapprochant les choses les plus improbables et les plus incongrues ou en montrant les affinités les plus discrètes et les plus inattendues. C'est donc une vaste entreprise de décodage à laquelle nous convie Past-Loetscher. Impossible d'évoquer ici tous les sujets abordés dans ces récits relativement courts, centrés sur une idée, un fait, une réalité. Ce sont un peu des vignettes qui ne sont pas simplement juxtaposées : chacune appelle, provoque la suivante, au fil des associations d'idées, des ressemblances ou des contraires. Citons tout de même, à titre d'exemple, une étude sur les pierres (de l'Âge de pierre à la guerre des pierres en Palestine, en passant par un traité sur la lapidation) ; un répertoire des catastrophes " naturelles " (qui commence par la peste au Moyen Âge pour finir avec la vache folle et le nuage radioactif de Tchernobyl ressenti par les Suisse comme une atteinte à leur neutralité) ; une étude sur la danse ou l'utilisation du pilotis à travers les âges, des réflexions sur l'histoire, et notamment celle de la Suisse, ou sur le sort des pays du Tiers Monde. Le tout sur fond d'une grande virtuosité tant du style que de la forme.
Dans la première partie, Past tente de conter au mandarin qu'il a découvert sur une couverture de livre à quoi ressemble le monde vu par ses yeux bleu-vert. Dans la deuxième partie du livre, le mandarin prend vie, s'échappe du livre et devient un personnage qui dialogue avec Past et lui pose toutes sortes de questions aussi candides que dérangeantes : confrontation de deux visions du monde où Past doit lui expliquer des choses aussi compliquées que la télévision (par satellite), l'hélicoptère, l'ordinateur portable ou des concepts aussi divers que single ou tabula rasa, bref, l'initier au monde moderne et occidental. Nos conceptions, nos modes de vie, nos certitudes, nos faiblesses et nos contradictions sont jugés à l'aune de la sagesse orientale, et c'est cette distance temporelle et culturelle qui est le véritable moteur du récit, car elle permet constamment ce qui fait la force de la pensée " loetschérienne " : le détournement, voire une certaine subversion du réel.
La réalité, en effet, ne se présente pas d'emblée, elle n'est jamais posée comme évidente, bien au contraire. Il faut la traquer, la débusquer, lui faire parfois rendre gorge avant de pouvoir l'appréhender vraiment - et s'en étonner. Cette entreprise systématique de démontage du conventionnel met au jour ce qui semble caractériser notre monde : une diversité qui, à mesure qu'on l'étudie, devient opaque, inaccessible à l'entendement, impossible à classer, à ordonner. Le monde est devenu un chaos, un tohu-bohu assourdissant.
Le livre n'est donc pas à proprement parler un roman : c'est un recueil d'histoires dont le fil rouge, qui donne son unité à l'ouvrage, est Past, le narrateur. C'est un kaléidoscope dont on perçoit les mille et une facettes pour elles-mêmes, mais aussi comme les éléments infiniment petits d'un tout, d'un tableau qui émerge peu à peu et dont le cadre, le principe constitutif, est le regard que Past porte sur lui, Past qui se définit lui-même comme un " perplexe " : c'est un regard acéré et implacable, mettant le doigt sur les contradictions et les hypocrisies, avec ironie et esprit - le Witz germanique - et un humour qui peut virer au noir.
Aucun sujet n'est tabou, tout est passé au crible de ce regard critique et souvent iconoclaste. Sous les dehors d'un narrateur qui se veut candide, Past manie tour à tour l'humour et le sarcasme pour dévoiler les aberrations d'un monde éclaté et déconcertant. Mais la perplexité de Past est pour ainsi dire socratique : s'il interroge sa propre vision du monde, c'est avant tout pour nous bousculer et nous inciter peut-être à suivre son exemple. La façon qu'il a d'interroger le réel est au moins aussi révélatrice que les sujets sur lesquels portent son questionnement.
À la fois drôle et déroutant, avec la sérénité que lui donne une indulgence souvent amusée, parfois désabusée, Loetscher offre ici, malgré quelques rares longueurs, un texte enlevé et intelligent. Le lecteur resté étourdi devant ses connaissances encyclopédiques et la virtuosité avec laquelle, sur le plan des idées comme de la langue, il brosse un tableau chatoyant et inattendu du monde. Mais il ne prétend pas, cependant, nous adresser un message ou nous donner des leçons. À nous d'exercer notre regard.

Septembre 1999




C.S. Mahrendorff : Und sie rührten an den Schlaf der Welt
Roman, 493 pages, Ed. Langen Müller, 1997.

Und sie rührten an den Schlaf der Welt est le premier roman de C.S. Mahrendorff. Qui dit premier roman, dit : prudence. Et pourtant, dès les premières pages d'un livre tout de même assez gros, on entre dans un univers, on se prend à un style, on sent un véritable auteur.

Définir ce roman est une tâche difficile, voire impossible : c'est tout à la fois un roman historique, le tableau d'une société - celle de la Vienne fin de siècle où se croisent des personnages aussi marquants que Sigmund Freud, Gustav Mahler et Arnold Schönberg, Arthur Schnitzler et Karl Kraus -, et le suspense d'une véritable une intrigue policière. Les strates narratives sont nombreuses, se superposent, se mélangent pour créer un panorama saisissant de la monarchie habsbourgeoise finissante. Le monde littéraire des cafés viennois, les arts plastiques, la musique, la psychanalyse se mêlent et s'entrecroisent dans la description d'une société autrichienne qui connaît les premières exactions antisémites qui culmineront, bien des années plus tard, dans la barbarie nazie.

L'action se situe dans la Vienne de cette fin de siècle qui semble s'étourdir dans une ultime valse juste avant de sombrer dans la décadence de la Première Guerre mondiale et de la fin des Habsbourg. Un médecin, l'un des premiers neurologues, le Docteur Heidlinger, habitué des cafés littéraires de la capitale autrichienne, rencontre un mystérieux Anglais qui se présente un jour dans son cabinet. En fait, il s'agit d'un détective amateur qui s'est rendu à Vienne pour enquêter sur les agissements obscurs d'une société secrète, la " Main noire ", qui se caractérise par un antisémitisme militant. Cette organisation ira jusqu'à mettre en danger le célèbre compositeur et chef d'orchestre Gustav Mahler, premier chef de l'Opéra de Vienne...

Celui qui sert de modèle à notre détective britannique n'est autre que Sherlock Holmes - personnage de la littérature mondiale qui, depuis 110 ans, a atteint quasiment le statut d'un mythe. Mais Mahrendorff ne se contente pas d'un simple " remake ", comme on en a vu déferler beaucoup. La complexité psychologique de Sherlock Holmes et ses profondes contradictions sont admirablement exploitées par Mahrendorff. Sous couvert d'un pseudonyme, le détective - cocaïnomane - va consulter à Vienne un psychiatre : le narrateur. C'est à travers son récit que ce " Sherlock Holmes bis " nous livre une radiographie sans la moindre complaisance d'une société qui commence à s'abandonner aux formes les plus répugnantes du racisme. On connaît la suite...

Ainsi Sherlock Holmes, pourvu grâce à son pseudonyme d'une nouvelle identité et donc, d'une certaine " virginité ", devient l'acteur d'un roman historique, à cette différence près que le rôle son alter ego, le non moins célèbre Dr. Watson, est tenu par le psychiatre Heidlinger, ce qui place toute l'intrigue dans une perspective culturelle entièrement nouvelle, celle de la psychanalyse naissante. On découvre avec émerveillement le portrait de toute une société où l'on voit revivre des personnages historiques qui ont façonné le devenir de ce siècle et de la société qui est la nôtre aujourd'hui. Lorsqu'on en a commencé la lecture, on aurait envie de lire le livre d'un trait - ce qui n'est pas possible, car le roman est assez épais.

Le style enfin : une grande maîtrise de la langue allemande, un classicisme qui rappelle des modèles célèbres et plus anciens - en rupture avec les différentes modes littéraires en vogue ces dernières années outre-Rhin : on pense, bien sûr à Stefan Zweig et à Arthur Schnitzler, voire - et c'est probablement l'influence dominante - à Thomas Mann. Sa lecture est un vrai plaisir, ce livre est (vraiment) un bijou.

1997



C.S. Mahrendorff : Der Walzer der gefallenen Engel
Roman, 488 pages, Ed. Marion von Schröder (Econ, Ullstein, List), 2000.

Nous sommes à Vienne, en 1897. Quelques années après ses aventures avec John Livingston alias Sherlock Holmes, le Dr Heydinger est à présent un neurologue renommé qui fréquente les salons viennois où ses talents de compositeur et de pianiste commencent à être reconnus. Pas pour longtemps…

Le récit démarre sur les chapeaux de roues avec une intrigue policière, diplomatique et d'espionnage : un mystérieux cambriolage à l'ambassade de Serbie sera le point de départ d'une longue enquête au cours de laquelle Heydinger, qui pensait en avoir fini avec les complots et autres sociétés secrètes, devra seconder le baron von Radow, conseiller spécial du ministère des Affaires étrangères. La " Main Noire " est à nouveau à l'œuvre et semble être à l'origine d'un vaste complot international dans lequel trempent la Serbie et la Russie et qui vise à déstabiliser l'Empire austro-hongrois, voire à l'anéantir. Ce complot culminera avec l'assassinat en Suisse de l'impératrice Elisabeth.

Parallèlement à cette enquête se déroule une autre intrigue où se mêlent la psychologie, l'amour et le crime. Heydinger a accepté de soigner Sidonie, la fille hystérique de Joseph von Puchheim, fabricant juif apparemment intégré à la société viennoise. La jeune fille survit par miracle à une tentative de suicide. On accuse le Dr Heydinger de n'avoir pas vu arriver la catastrophe, pis, de l'avoir provoquée par un traitement inadéquat. Sa carrière et sa renommée sont compromises. N'ayant plus rien à perdre, il jettera toutes ses énergies pour démêler les fils de cette intrigue dans laquelle il a été mêlé à son corps défendant. Tous semblent s'être ligués contre lui : la jeune Sidonie, caractère faible qui semble toujours au bord de l'anéantissement ; sa mère, aussi excentrique et imprévisible que sa fille est timide et renfermée et dont Heydinger tombera amoureux ; son père, qui joue de son argent et de son pouvoir ; et même un confrère de Heydinger, ami de la famille, dont le rôle semble longtemps assez trouble dans cette affaire de faux suicide.

Heydinger finira bien sûr par prouver son innocence, mais là n'est pas l'essentiel. Les deux intrigues, par-delà l'enquête policière qui les caractérise toutes deux, permettent à l'auteur de poursuivre le tableau d'une société viennoise qui oscille en permanence entre la splendeur et la décadence. La haute société et la grande bourgeoisie côtoient le monde des arts dans cet univers de cafés viennois et de salons où Mahrendorff fait intervenir des musiciens comme Mahler à l'époque où celui-ci s'apprête à prendre la direction de l'Opéra de Vienne, des écrivains comme Schnitzler et Hofmannsthal et le peintre Gustav Klimt. On retrouve donc cette atmosphère " fin de siècle " qui faisait tout le charme de Et ils troublèrent le sommeil du monde.

Certains regretteront cependant un grand absent : John Livingston n'est que rapidement évoqué, et l'aspect (Holmien) est absent du roman, sauf à considérer que l'élève a dépassé le maître.

Si le précédent roman avait une dimension critique (sociale et politique), s'il semblait montrer à travers les agissements d'une société secrète antisémite quelles abominations futures se dessinaient déjà en cette fin de siècle, cet aspect semble plus en retrait ici : l'antisémitisme est traité à travers le personnage de von Puchheim qui mourra de n'avoir su ou pu s'intégrer à la société viennoise qui le rejette (il a beau être immensément riche, on ne lui pardonne pas d'être un Juif converti), et à travers la " Main Noire ", qui était au centre du précédent roman, mais qui apparaît ici presque en marge de l'intrigue - davantage un alibi.

Il n'en reste pas moins que le lecteur retrouvera dans LaValse des anges déchus la vigueur et la richesse du style, un vrai talent quand il s'agit de faire revivre cette Vienne mythique, une profusion de personnages et de situations, de rebondissements et de suspense, toutes choses qui ont fait une grande partie du succès de Et ils troublèrent le sommeil du monde.





C.S. Mahrendorff : Das dunkle Spiel
Roman, 507 pages, Lübbe, 2003.

C'est plutôt bien écrit, dans une langue que l'auteur se plaît à comparer avec celle de Thomas Mann.

L'ensemble me paraît mieux se tenir, sur le plan de la structure, que le deuxième épisode (très contourné de ce point de vue). L'intrigue, pourtant, me paraît un peu faible : le recours, une fois de plus, à une conspiration antisémite fomentée par une organisation qui serait serbe et s'attaquerait aux artistes juifs de l'Empire austro-hongrois tient de moins en moins bien la route ; d'ailleurs, elle n'apparaît qu'en tout début et en toute fin de l'ouvrage et donne lieu à des investigations sur les coulisses des ministères concernés (Affaires étrangères, Défense) un peu surréalistes, tant les personnages (que l'on a tendance à confondre, tant ils sont nombreux) manquent d'épaisseur psychologique et romanesque, leur particule leur servant pour ainsi dire d'identité.

Au fond, l'intérêt de l'auteur se trouve ailleurs et se porte sur Gustav Mahler et ses démêlés avec l'administration de l'Opéra de Vienne (et ses cabales) d'une part, la presse viennoise (et ses intrigues) d'autre part. Et même ce sujet n'est en fait qu'un prétexte pour s'intéresser de plus près à la carrière du compositeur et chef d'orchestre, ce qui donne lieu à des analyses d'œuvres musicales (à peu près toutes les symphonies) tirées plus ou moins de l'ouvrage très documenté de M. de la Grange, et à des descriptions de répétitions ou d'exécutions de concerts qui peuvent dérouter éventuellement le novice.

Parallèlement à ce qui semble être le point central de l'ouvrage, Mahrendorff développe les démêlés sentimentaux qu'il a avec son éternelle fiancée qui a épousé... aux États-Unis un agent de concerts, ce qui permet de déplacer l'intrigue outre-Atlantique - où Mahler, d'ailleurs, se rend assez souvent. Je n'ai pas compté, mais le narrateur doit bien faire 3 ou 4 allers et retours (comme Mahler). Cela peut devenir lassant.

J'avoue donc que je me suis un peu ennuyé, même si, pour le mélomane que je suis, l'aspect musicologique n'est pas inintéressant. Ce qui faisait, au moins en partie, l'intérêt des deux précédents épisodes - l'évocation de la Vienne " fin de siècle " - est de moins en moins présent, les personnages célèbres qui interviennent (Freud et Schönberg, pour l'essentiel) manquent, là aussi, d'épaisseur romanesque et ne suffisent pas à planter le décor " viennois ".

Restent quelques faiblesses d'écriture qui, en son temps, avaient déjà donné bien du fil à retordre au traducteur : des tics d'écriture, notamment dans les dialogues, qui relèvent du " creative writing " plus que de la littérature.




Heinrich Mann : Abdication et autres nouvelles
traduit par Chantal Simonin, Actes Sud, 1989

Ce recueil de nouvelles rassemble un choix de textes classés chronologiquement et qui permettent de mesurer le chemin parcouru par Heinrich Mann dans son oeuvre puisque les premiers remontent à 1894 et que les derniers datent de 1944, six ans avant la mort de l'auteur. Les premières nouvelles, écrites sur une période de dix ans en Italie portent la marque de l'atmosphère "fin de siècle" : Heinrich Mann, manifestement influencé par le symbolisme et le charme de l'Italie, laisse s'épanouir son goût pour l'esthétique, le raffinement et le lyrisme, en réaction évidente à ce que l'Allemagne wilhelminienne n'est pas. On retrouve pourtant des thèmes chers à l'auteur et qui ont valu le succès de romans comme Professeur Unrat : la volonté de puissance avec l'élève Félix, dans la nouvelle Abdication, qui asservit littéralement ses camarades d'école, la perversité des rapports amoureux et humains, avec Paul Lissen et la belle étrangère dans Jeux amoureux, les rapports pervers de domination et de soumission, dans la nouvelle intitulée Le lion, qui constitue peut-être une esquisse du Professeur Unrat. Les derniers textes mettent en lumière les préoccupations historiques et politiques de Heinrich Mann qui a toujours dénoncé la dérive de certaines "qualités" germaniques et wilhelminiennes qui ont pu conduire une société bourgeoise corrompue au nazisme. On retrouve avec plaisir le grand styliste qu'est Heinrich Mann dont l'oeuvre a trop souvent pâti en France de l'ombre de son frère Thomas, plus célèbre.



Odile Marcel : La Maladie européenne
puf, 1993

Délaissant les oeuvres plus légères voire anodines de Thomas Mann, Odile Marcel analyse dans La Maladie européenne les romans majeurs de l'auteur qui font apparaître son cheminement politique et artistique. Le thème central de l'oeuvre de Mann est la création, la position de l'artiste dans la société et la fonction de la culture dans le processus de civilisation. Dans toutes ses oeuvres majeures, la création a une affinité avec le vice et la maladie : de Hanno Buddenbrook à Adrian Leverkühn, en passant par Tonio Kröger et Gustav Aschenbach, Mann décrit le type de l'esthète hypersensible et autodestructeur pour qui la maladie constitue la sanction d'un cheminement de l'esprit considéré comme un refus de vivre et comme le signe de l'immaturité sociale et politique de la bourgeoisie. L'appétit de musique, de philosophie et de culture de cette société est un repli sur soi vécu comme ersatz de l'action : se repose alors l'éternel problème de l'opposition entre l'art et la vie, entre la culture et la réalité. Par le truchement du morbide, Mann nous explique comment une époque a pu accomplir les monstruosités du XXe siècle. La maladie constitue la seule issue pour l'artiste face à l'état du monde, et cet échec, comme dans le Faustus, est en fait celui de la société tout entière qui, après s'être arrachée à l'absolutisme de l'Ancien Régime, tombe dans le fascisme des années trente.



Monika Maron : Endmoränen
roman, Fischer, 2002

C'est une légère brise d'automne qui souffle dans les pages du dernier roman de Monika Maron. Johanna, la narratrice, qu'on a du mal à ne pas identifier à l'auteur, s'est réfugiée dans un hameau de 36 âmes, non loin de Berlin, mais en même temps à des années lumières de la vie.
Autour d'elle ne vivent - ne végètent, a-t-on presque envie de dire - que des êtres désabusés, esseulés, oubliés par la vie et par l'histoire : cet automne qui donne sa couleur à l'ensemble du roman peut se rapporter tant aux biographies des personnages - un mari plongé depuis des décen-nies dans ses travaux de recherche et dont il lui semble qu'elle ne le voit jamais que de dos, une voisine, dans le hameau, qui évite de justesse l'asile psychiatrique pour une banale querelle de voisinage, une amie de trente ans obsédée par son testament et le devenir de ses biens après sa mort - qu'aux destinées d'un pays - l'ex-RDA - que 1989 et ses conséquences semblent avoir abandonné au bord de la route. Tous ces individus semblent arrivés au terme de leur chemin et n'avoir plus aucune perspective : comment, lorsque les fondements mêmes de l'existence ont été bouleversés, peut-on tenter de donner un sens à cette vie dont la plus grande partie se trouve déjà derrière soi et comment apprivoiser un avenir dont la seule certitude est qu'il se confondra avec le vieillissement et la dé-crépitude de la chair ?
Plus de dix ans ont passé depuis la chute du Mur, et Johanna fait partie de ces intellec-tuels est-allemands dont le savoir et la vision du monde ne sont plus demandés parce qu'ils ne correspondent plus à l'esprit du temps. Johanna écrivait jadis des préfaces et des postfaces d'ouvrages savants ou des biographies de personnages importants dans lesquelles elle tentait de résister contre le régime en truffant ses notes de bas de page de messages subversifs qui échappaient à la censure d'alors : ces actes de résistance qui lui semblent dérisoires do-rénavant faisaient alors toute sa fierté. Quelle valeur peut avoir ce travail aujourd'hui ? On se retrouve soudain confronté à sa propre biographie et contraint d'admettre rétrospectivement qu'on est devenu superflu, inutile, puisque tous les critères ont changé. On a attendu la vie longtemps, trop longtemps peut-être ; et quand on a cru qu'elle arrivait, elle était peut-être déjà derrière soi. Constat amer d'une génération sacrifiée parce qu'elle a donné l'essentiel de son talent et de sa force à un régime tombé dans les oubliettes de l'histoire et parce qu'il était alors trop tard pour recommencer une nouvelle vie.
Achim, le mari de Johanna, est resté à Berlin et s'est réfugié des décennies durant dans l'étude des œuvres complètes de Kleist dont les innombrables volumes s'érigent autour de lui comme autant de barricades, un refuge où il " hibernait " littéralement, obsédé par des questions brûlantes comme celle de savoir si le célèbre auteur romantique a achevé l'écriture du " Prince de Hombourg " pendant l'été ou à l'automne.... La nouvelle donne politique ne semble pas l'avoir atteint, il continue de vivre dans son univers intellectuel, loin de la vraie vie, et en vain, mais contraint de constater que les lois du marché déterminent désor-mais aussi la recherche littéraire.
Les extraits d'une biographie à laquelle Johanna travaille, celle de Wilhel-mine Enke, qui fut la maîtresse du roi de Prusse, ponctuent le récit, de loin en loin, et semblent cependant inviter le lecteur à établir un parallèle entre la vie de cette courtisane qui n'a jamais cédé devant les pressions de la cour et a réussi jusqu'au bout, malgré les humiliations et les déconvenues, à préserver son rang et son influence sur le roi : bel exemple de ténacité et d'affirmation de soi que la narratrice semble vouloir faire sien.
Comme elle, Johan-na ne s'avoue pas vaincue. Malgré les outrages de l'âge, la déliquescence de la chair et le vieillissement, qui sont omniprésents tels les signes tangibles de la perte de sens, la narratrice se défend en reprenant une correspondance avec un vieil ami, Christian P., le dernier homme qui l'ait embrassé, dix ans plus tôt !... Lui seul parvient à ranimer en Johanna un désir de vivre, une attente, un espoir qu'elle croyait à jamais disparus. Johanna n'a donc pas renoncé au sentiment - on n'ose pas dire à l'amour, tant son rapport à la chair et à son corps est perturbé et marqué par des réflexions désabusées. Mais elle attend peut-être un événement qui pourrait l'extraire de sa somnolence, lui faire oublier l'automne et le décor de nature morte dans lequel elle vit : cette expérience viendra vers la fin du livre, avec Igor, le Russe qui ressemble tant à Maïakovski, et elle sera bien sûr de nature sexuelle et peut-être, qui sait, amou-reuse - signe que la déchéance du corps ne signifie nullement celle du cœur.
C'est donc une œuvre nostalgi-que, élégiaque presque, mais jamais larmoyante ou complaisante. On est touché par ce constat sans indulgence d'une femme dont la vie a été bouleversée par l'histoire et qui tente malgré tout de retrouver une cohérence, de re-nouer avec cet avenir qui, tout pessimisme bu, s'ouvre encore devant elle.
Je crois que c'est l'un des meilleurs romans de l'après-89 que j'ai pu lire, en outre dans une langue et avec un style parfaitement maîtrisés.
La presse germanophone est unanimement élogieuse et rend à Monika Maron un hommage aussi appuyé qu'émouvant.

Novembre 2002




Eva Menasse : Vienna
Kiepenheuer & Witsch, 2004, 430 pages

C'est une saga familiale, largement viennoise, mais pas seulement, qui commence avec la naissance assez peu orthodoxe du père du narrateur - sous une table de bridge, dans l'un des célèbres cafés de la capitale autrichienne, parce que sa mère (donc la grand-mère du narrateur), passionnée de jeu en général et de bridge en particulier, n'a pas voulu interrompre sa partie. Le ton est donné...
À partir de là, l'auteur décline une généalogie assez débordante, quatre générations, sans compter les collatéraux, les pièces rapportées, les gendres canadiens, les cousines sudètes, les oncles, les tantes, leurs différents conjoints, une famille où se côtoient Autrichiens de souche, juifs, Sudètes, Galiciens, etc., on en passe.
Non sans virtuosité, l'auteur ballade le lecteur dans tous les recoins de cette histoire familiale, souvent avec humour, voire avec une ironie assez mordante et un don de l'observation tout à fait remarquable : les caractères sont bien vus, souvent bien trempés - notamment la branche féminine. Il y a même parfois des traits qui font penser au surréalisme magique de la littérature latino-américaine - sans aller jusqu'à comparer l'ouvrage à Cent ans de solitude....
L'auteur manie avec la même virtuosité l'art de la digression, ce qui éprouve parfois, et de plus en plus souvent au cours de la lecture, les nerfs du lecteur le mieux intentionné qui, plus il avance dans le roman, a tendance à perdre le fil du discours, désorienté qu'il est au milieu des retours en arrière ou des bonds en avant dans les différentes biographies, les différents destins (variés et hauts en couleurs).
Quelques détails historiques et, ici où là, quelques piques ma foi fort bien placées font penser tout d'abord à une attitude critique proche de la dérision vis-à-vis de l'Autriche et font espérer une mise en perspective de la société autrichienne depuis les années 20 jusqu'à nos jours. Mais on est assez vite déçu de ce point de vue, et j'avoue qu'au bout de 100 pages, on commence à se demander où l'on va, tout occupé qu'on est à ne pas confondre les nombreux personnages et les différentes générations ; au bout de 200 pages, on commence à trouver le temps un peu long et les ficelles narratives un peu pesantes (ce sont en gros toujours les mêmes, jouant tout à la fois sur la digression et les différents niveaux temporels, le tout agrémenté d'un comique de situation un peu répétitif) ; à 300 pages (sur les 430 que compte l'ouvrage), on a pas encore trouvé son deuxième souffle.
Dommage, car il y a une vraie plume, un esprit narquois et souvent drôle du meilleur aloi.

4/11/2004





Clemens Meyer : Als wir träumten
roman, S.Fischer Verlag, 2006.

Nous sommes dans la périphérie de Leipzig, en 1993, trois ans, donc, après la réunification.

Outre le narrateur, les personnages principaux sont une petite bande de copains, tous âgés de 14 à 16 ans, qui traînent leur ennui et leur désespérance dans le décor gris, sans âme, sans perspective de cette banlieue d’une grande ville de l’ex-RDA.

Le tableau brossé au fil des chapitres par le narrateur est plutôt sombre : ces jeunes sont socialement défavorisés, déscolarisés, désoeuvrés ; leur milieu familial fait frémir : pères absents ou alcooliques, mères désespérées, dépassées par la dérive de leur progéniture qu’elles ne contrôlent plus. La misère, celle bien réelle des laissés-pour-compte de la réunification, est partout présente, avec son cortège de malheurs, de délinquance, de dérive. Ces adolescents, dont le jeune passé est marqué par la RDA et qui peinent à trouver leur place dans cette « nouvelle Allemagne », sont livrés à eux-mêmes, tiraillés entre les mirages de la société occidentale (dont ils ne perçoivent guère les mirifiques avantages) et le désir à peine réprimé de tout faire sauter.

Ils passent leur temps de petits larcins au supermarché du coin en bagarres avec les bandes rivales, tout en dépouillant la petite vieille d’à côté de ses maigres économies. Puis ils s’affrontent aux « flics », passent au commissariat et, éventuellement, en maison de redressement – quand ils n’atterrissent pas directement en tôle, comme certains des plus âgés d’entre eux ; ils fréquentent de petits bars miteux de banlieue où le schnaps bon marché coule à flot, avec détour obligé par des toilettes sordides à souhait, des bars où quelques filles exhibent leurs charmes dans des cages et finissent dans des bordels de 5ème catégorie au fond d’une impasse où nos héros connaissent ce que l’on n’ose appeler leurs premiers émois...

De deal en petit braquage ou en vol de voitures, tout ce petit monde traîne sa désespérance de cuite en overdose, de magazines porno chipés chez le marchand de journaux du coin en explications mouvementées avec des mères désespérées et impuissantes.

La trame est portée, si l’on peut dire, quasi exclusivement par des dialogues à la structure narrative minimale, voire parfois indigente, et ces dialogues offrent au lecteur ébahi l’arsenal quasi complet de l’argot le plus hard, tissu d’injures et de toutes les insanités que recèle la langue allemande, un argot souvent mâtiné d’une extrême vulgarité, le tout retranscrit par l’auteur avec une précision quasi horlogère.

Ici où là, un retour en arrière vers la RDA de leur enfance rompt cette mécanique et semble vouloir rappeler un passé perçu comme un monde ordonné, policé, réglé – nostalgie d’un paradis perdu? -, où les pères étaient encore présents et où l’existence avait peut-être encore un sens – quoique.

Il me semble qu’il manque à ce roman à la fois une vision et un cadre qui permettrait d’interpréter cette suite de tableaux, de les mettre en perspective, de leur donner un sens. C’est au lecteur à faire ce travail, et il me semble qu’un lecteur français n’a pas forcément les éléments nécessaires pour y parvenir.

Au bout de 200 pages, le germanophone que je suis n’avait toujours pas « accroché », au bout de 400, il jette l’éponge.

Novembre 2005



Hans Meyer : Thomas Mann
traduit par Laurent Ferec et Valérie Le Vot, puf, 1994

Avec la publication de ce Thomas Mann, les Presses Universitaires de France publient aujourd'hui un ouvrage majeur sur la vie et l'oeuvre de Thomas Mann et rendent justice à Hans Mayer, l'un des plus grands critiques littéraire et historiens allemands contemporains, auteur entre autres des Marginaux, ouvrage lui aussi récemment paru en traduction française. L'ouvrage se présente en quatre partie : la première reprend, sans corrections, l'étude que l'auteur avait publiée en 1950 et qui n'avait jamais été rééditée à ce jour, car les rapports de Hans Mayer avec Thomas Mann avaient largement évolué, surtout sous l'influence de Brecht : largement apolégétique dans les années cinquante, le regard de Hans Mayer est devenu plus critique par la suite. La publication du Journal de Thomas Mann, en 1975, fut l'occasion pour lui de renouer avec un auteur qui avait nourri sa réflexion pendant près d'un demi-siècle. C'est donc un cheminement tant historique que littéraire qui s'offre au lecteur et lui permet de découvrir les nombreuses facettes d'une oeuvre aussi imposante, marquée par quelques grandes étapes comme la Montagne magique, la Mort à Venise ou le Docteur Faustus, où l'on suit également, parallèlement à l'évolution littéraire de Mann, son cheminement politique dans un chapitre intitulé Pour et Contre : Hans Mayer, regard tour à tour sceptique et admiratif, retrace le chemin parfois sinueux qui mena l'auteur des Considérations d'un Apolitique à l'engagement contre le régime nazi, ou encore les relations pour le moins tendues entre Bertolt Brecht et Thomas Mann. Après l'excellent ouvrage d'Odile Marcel consacré à Thomas Mann et déjà commenté ici, la traduction française du livre de Hans Mayer apporte une contribution essentielle à la compréhension d'un auteur qui marqua la littérature allemande de la première moitié de ce siècle.



Perikles Monioudis : Palladium
roman, Berlin Verlag, 2000

Berlin, par un été étouffant. Martin Hilbert, qu'on imagine autour de la quarantaine, semble être comblé par la vie. Il est un mari apparemment heureux et connaît une certaine réussite professionnelle. Mais l'harmonie de cet univers va être troublée lorsqu'il fait la connaissance d'une jeune femme, Katharina, compositeur de son état, dont il tombe amoureux. Elle lui offre un "palladium", sorte d'amulette représentant la déesse Athena, censé le protéger. En fait, à travers cette liaison amoureuse, il va avoir la révélation du beau qui va rapidement devenir pour lui un besoin irrépressible.
Au fond, le dualisme dans l'existence de Hilbert est assez clair : le monde du travail, de la réussite professionnelle - sec comme ses études de droit, étouffant comme l'été sur Berlin - et celui, tout aussi aride, de sa vie privée, est décliné en contrepoint de l'univers de Katharina, artiste énigmatique qui représente en même temps l'amour et l'art, le beau, c'est-à-dire peut-être la vraie vie.
Peu à peu, il va délaisser son bureau, mais aussi sa famille, pour se partager entre les musées de Berlin et les hôtels où il passe une heure ou deux avec sa maîtresse, dans une relation étrangement platonique. Ces escapades sont l'occasion pour l'auteur de nous entraîner dans de véritables randonnées à travers Berlin, comme s'il voulait nous faire une description détaillée de la topographie de la ville : les rues, les avenues, les parcs, les squares, les étangs, les musées et les terrasses de café se succèdent sans relâche au fil des pages où le lecteur perd un peu de vue ce que l'on nous annonce comme un parcours d'initiation au beau - sauf peut-être lors de cette visite du musée Pergamon où l'auteur ne nous épargne aucun détail, depuis la description du hall d'entrée, jusqu'à sa sortie du musée quelques heures plus tard, en passant par la garde-robe, la caisse et, tout de même, l'évocation des trésors du musée : les noms de dieux et de déesses, de titans et des géants défilent, ainsi qu'une bonne partie de la mythologie hellénique, parallèlement à une description méticuleuse des statues et des frises monumentales (on ne peut s'empêcher de voir un parallèle entre ces descriptions et celles que le narrateur fait à plusieurs reprises du corps de sa maîtresse, et en particulier de ses jambes et de ses pieds. Leur relation semble d'ailleurs s'épuiser dans une approche strictement esthétique de l'amour).
Le récit est ponctué par de nombreuses haltes à des terrasses de café et dans une chambre d'hôtel, l'après-midi, avec quelques excursions dans la sphère familiale, sans parler de quelques longues parties de pêche à la ligne. Et les RER passent, dans un sens, puis dans l'autre, et Hilbert les regarde passer du haut de son bureau donnant sur la Savignyplatz.
Le style est distancié, neutre, presque froid : phrases courtes, descriptives, comme extérieures à leur objet.
Je n'ai pas vu clairement où l'auteur cherche à nous emmener, je me suis un peu perdu dans ce texte dont j'ai du mal à distinguer la structure et j'avoue n'avoir que peu d'affinités avec ce type de littérature un peu nombriliste et, pour tout dire, soporifique.

19.11.2000






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