Lectures

Veuillez patienter un instant...


















Gert Neumann : Anschlag
roman, DuMont, 1999.

Ce roman, que Gert Neumann publie après plus de dix années de silence, tourne résolument le dos à la littérature narrative : comme dans Elf Uhr (Fischer, 1981) qui reparaît aussi chez DuMont, la recherche ou la quête de l'auteur se porte sur la langue en tant que reflet perverti de la réalité en même temps que comme instrument de lutte contre le pouvoir des mots. Il semble que Neumann cherche à débusquer et à dénoncer tout ce que la langue recèle de formalisme et de convention et qui mène à une sorte de "compréhension automatique", à une standardisation de l'écriture et de la façon dont elle est reçue, perçue, notamment dans les "errements linguistiques" de l'après-réunification.

Le fil conducteur, si l'on peut dire, est une randonnée qui conduit un Allemand de l'Ouest - ci-après nommé le Compagnon - et un Allemand de l'Est, le Narrateur, vers le monastère de Chorin et au cours de laquelle le Compagnon demande au Narrateur de lui expliquer "la résistance" - il entend par là bien sûr la résistance au régime est-allemand d'avant 1989.

Cette conversation est passablement artificielle. Au début, seul le Narrateur la relate, faisant pour ainsi dire les questions et les réponses, et c'est assez loin dans le roman que le Compagnon intervient en tant que protagoniste du texte. L'entretien rapporté par le Narrateur et les commentaires auxquels il donne lieu cherchent à donner différents éclairages de la réalité et de la langue qui la décrit : les conversations possibles, les non-dit, tout ce que la langue tait ou déforme, altère - jusqu'aux silences .

Neumann dénonce ce qui est à ses yeux la dictature de la langue : celle dont il est issu en tant qu'ancien ressortissant de RDA tout comme celle de la RFA victorieuse d'après 1989, cette RFA conquérante et sûre d'elle, qui entend sans écouter.

Il s'agit donc d'une réflexion sur le rôle de la langue dans une littérature (allemande) d'aujourd'hui : comment gérer les déficits d'une langue - et donc d'une société - qui tend à pétrifier la réalité dans la mesure où elle en donne une image et une définition figées à l'exclusion de toutes les autres ? Une langue, donc, qui impose en amont des schémas d'expression et en aval des grilles de compréhension, au point que Neumann parle de "dictature de la langue" : "... je fis en moi-même l'expérience toujours plus envahissante que nécessairement, immédiatement, tout ce qui me venait à l'esprit à la suite de l'intervention de mon Compagnon (...) cherchait en permanence à énoncer la même affirmation stupide. Toutes les choses que ma langue effleurait ramenaient invariablement, et avec un zèle aussi touchant qu'inquiétant, au même point de vue apparemment absurde ; exactement comme s'il y avait là une sorte de volonté inébranlable", bref, l'impossibilité de toucher à l'essence des choses, au "noyau", l'inadéquation (subie ou imposée, selon le point de vue adopté) de la langue par rapport aux objets qu'elle décrit ou dont elle rend compte. Avec cependant un effet pervers : la langue recèle des "créatures du discours" - qu'il dénomme en utilisant un néologisme (Zesen) - lesquelles ont la faculté de donner au locuteur l'illusion d'exprimer et de percevoir une réalité, une logique, un sens en somme, alors que ces Zesen du discours ont pour fonction de "dévorer éternellement le sens". Le Narrateur/Écrivain Neumann est confronté en permanence à ces créatures et en arrive à la conclusion paradoxale que la seule véritable résistance ne saurait être que le silence (évoqué plus haut), "une lutte silencieuse avec ses propres doutes".

Au lieu d'expliquer la résistance, Neumann en fait la démonstration, et celle-ci trouve son expression de façon immédiate dans le texte. En effet, ce que l'on pourrait appeler sa "poétique de la résistance" fait alterner deux types de discours.

Le premier, ardu, cahoteux, rebelle, semble vouloir interdire toute compréhension ; il exploite tout l'arsenal grammatical et sémantique de l'allemand et développe à outrance, souvent jusqu'à l'absurde, toute la panoplie de ses possibilités syntaxiques : conjonctives, relatives, infinitives, participiales s'enchaînent, s'entrecroisent, s'emboîtent, s'encastrent - parfois sur plusieurs dizaines de lignes - phrases-gigognes qui semblent destinées à ralentir le rythme de la lecture, voire à le bloquer parfois, obligeant le lecteur à s'interrompre, à relire, pour décoder les structures linguistiques complexes et tenter de décrypter la pensée qui les sous-tend ou, et c'est plus probable, pour semer le doute dans son esprit : la seule attitude acceptable est une défiance fondamentale, radicale face à la langue. Le second discours, en revanche, presque fluide, permet soudain une lecture plus aisée, mais c'est pour mieux dénoncer une sorte de "consumérisme linguistique" fallacieux, avec "compréhension intégrée". Cette facilité soudaine de lecture est, par contraste, tout aussi déstabilisante pour le lecteur que les difficultés auxquelles il se heurte ailleurs et elle se veut certainement tout aussi dénonciatrice du "contrôle" exercé par la langue, de la liberté surveillée dans laquelle se trouve n'importe lequel de ses usagers.

C'est une prouesse linguistique et stylistique qui, outre qu'elle fait naître un certain malaise chez le lecteur un peu déboussolé, sans repères, le contraint à la même prise de distance vis-à-vis du texte que celle adoptée par le Narrateur vis-à-vis de la réalité. La relation lecteur/Narrateur double en fait le "dialogue" entre le Compagnon et le Narrateur, un dialogue dont celui-ci se demande si c'est "un duo ou un duel silencieux"...

C'est donc un livre exigeant, véritable parcours initiatique pour ne pas dire parcours du combattant-lecteur qui, peut-être, doit "mériter" sa lecture ou le sens qu'il parviendra à en tirer.

L'auteur :

Né en 1942 en Prusse orientale. Etudes de littérature à l'institut Johannes R. Becher de Leipzig dont il fut exclu, en même temps que du parti, en 1969, à la suite de quoi il fut contraint de travailler comme serrurier dans un magasin d'État. Jusqu'en 1989, ses œuvres ne furent publiées qu'en Allemagne de l'Ouest : ses positions littéraires et poétiques étaient trop éloignées des préceptes du "réalisme socialiste" et mettaient trop en question la réalité de la RDA.

Mai 1999




Friedrich Nietzsche : Dernières Lettres
Petite Bibliothèque Rivages,1989

Les dernières lettres de F. Nietzsche regroupent la correspondance des années 1887 à 1889, jusqu'au moment de ce qu'il est convenu d'appeler "l'effondrement", dans les premiers jours de janvier 1889, à Turin. Nietzsche a quitté l'Allemagne depuis plusieurs années et semble poussé par une force irrésistible à errer de ville en ville, comme harcelé par une "inquiétude" fondamentale. Ces lettres sont adressées aux amis de toujours comme Paul Deussen, Heinrich Koselitz ou Franz Overbeck - qui prendra le philosophe en charge après la crise de Turin, mais aussi à quelques "grands" de ce monde - Guillaume II ou le roi d'Italie.
Bien sûr, les aspects plus personnels - la maladie, la solitude et les éternels problèmes d'argent - reviennent tels des leitmotiv dans ces lettres. Mais elles abordent surtout la façon dont Nietzsche conçoit son oeuvre et la place qui lui revient dans la philosophie ; on perçoit ici une certaine amertume devant l'incompréhension dont ses contemporains ont fait preuve à son égard et en particulier les Allemands qu'il critique violemment tout au long de ces pages - l'éloignement géographique semble ici matérialiser la distance intellectuelle.
Trois sujets essentiels apparaissent : d'abord, son oeuvre passée (Ecce Homo et surtout son Zarathustra, l'oeuvre majeure, à ce point inouïe qu'elle isole son auteur du reste de l'humanité et qu'il devra "expier"), ensuite le nationalisme et l'antisémitisme qui lui inspirent des diatribes extrêmement virulentes contre Bismarck et Wagner, et enfin ce à quoi il travaille dans ces derniers mois et qu'il intitule L'inversion de toutes les valeurs.
Les dernières lettres que Nietzsche signe "le Crucifié" ou "Dionysos" (rappel de la dernière phrase de Ecce Homo), sont marquées par l'isolement intellectuel et affectif. Ce sont les plus poignantes : elles se font de plus en plus elliptiques et sombrent peu à peu dans le délire.



Hanns-Josef Ortheil : Faustinas Küsse
Luchterhand, 1998.

À Rome, au cours du premier voyage en Italie de Goethe, c'est-à-dire en 1786-1788, Giovanni Beri est un jeune homme un peu désœuvré qui avait jusque-là un emploi de valet-coursier-homme-à-tout-faire dans la maison Borghese dont il a été chassé pour s'être fait prendre à goûter les meilleurs vins que contient la cave prestigieuse du palais.
Il traîne donc dans Rome, et notamment dans ses auberges, où il assiste un beau matin à l'arrivée d'un étranger manifestement aisé auquel il propose ses services et ses bons offices.
Cet étranger à l'accent nordique l'intrigue : il parcourt Rome au pas de course, semble ne pas pouvoir s'empêcher de dessiner, rencontre toutes sortes de personnages importants, parmi lesquels Tischbein, le grand maître de la peinture allemande, bref, notre Giovanni se dit qu'il pourrait trouver là quelques revenus non négligeables, pourvu qu'il sache s'y prendre.
Tout le monde sait, à Rome, que le pape entretient une véritable cohorte d'indicateurs, car il tient à être informé de tout ce qui se passe dans la Ville. Giovanni se rend donc dans une auberge proche de l'église Il Gesù, connue pour être le rendez-vous de tous ces petits espions, professionnels ou occasionnels, "au service" du Vatican. Il obtient sans difficulté une entrevue avec un ecclésiastique (caché derrière un paravent) auquel il rapporte le curieux comportement de l'étranger qui s'est inscrit à l'auberge sous le nom de "Filippo Miller, peintre". Giovanni est chargé de le suivre pas à pas, d'observer ses agissements et de faire des rapports circonstanciés.
Et c'est ainsi que commence une longue divagation dans la Rome de cette fin du XVIIIe siècle, qui permet à l'auteur de brosser un tableau fascinant de la Ville et de ses habitants - petit peuple, bateliers, commerçants, artistes...
Et Giovanni, en bon espion, apprend toutes sortes de détails sur l'étranger : ce n'est pas un peintre, mais un écrivain célèbre dans son pays, qui a écrit un livre connu dans le monde entier et qui a conduit bien des jeunes gens à se suicider... Allons bon ! Giovanni lira ce livre parce qu'il n'arrive pas à imaginer ce qui a bien pu arriver à ce pauvre Werther ni à ceux qui ont lu ses déboires amoureux.
Il poursuit ses activités d'indicateur, informe les autorités ecclésiastiques de ses observations - ce monsieur Goethe est un ministre du duché de Saxe-Weimar qui semble être venu à Rome pour fomenter avec des puissances étrangères (prussienne, anglaise...) un complot contre le Saint-Empire ! Diantre !
Tout cela, bien sûr, n'est qu'affabulation, résultat d'informations mal comprises et de quiproquos divers. Mais Giovanni prend son rôle à cœur et va réussir à entrer dans l'intimité de Goethe en se faisant passer pour un peintre grâce à l'entremise d'une jeune donzelle nommée Rosina que Giovanni charge de "faire parler" l'écrivain. Sans succès.
Entre-temps, alors qu'il poursuit sa lecture du célèbre roman de Goethe, Giovanni est persuadé que Werther n'est autre que Goethe lui-même et décide de changer sa conception de la vie et de l'amour. Si Goethe abandonné la littérature et s'adonne désormais à la peinture, pour laquelle il semble qu'il n'ait pas le moindre don, c'est à cause de cette Lotte, c'est parce qu'il est resté au fond de lui-même ce Werther malade d'amour. C'est à cette époque que Giovanni fait la conquête de Faustina ( !), qui tient une petite auberge charmante où l'on boit du bon vin et où l'on peut se restaurer à toute heure du jour. Il se métamorphose alors - à ses propres yeux - en anti-Werther qui ne saurait se laisser dominer par une femme. "Tu m'as aidé avec ton Werther", s'exclame-t-il en lui-même, "maintenant, c'est moi qui vais t'aider à t'en débarrasser ! Nous allons faire de toi un autre homme!"
Mais Giovanni va être la victime d'une double trahison : Rosina, censée être son alliée en espionnage, tombe amoureuse de Goethe, et celui-ci, au terme d'une longue soirée de beuverie dans l'auberge de Faustina, va éconduire la belle de Giovanni... Et l'anti-Werther de subir une seconde métamorphose : il connaît alors les affres de la jalousie, le désir de mourir par amour.
Il tente alors, par les rapports qu'il continue de faire parvenir à l'ecclésiastique, de se venger de Goethe et de le "neutraliser" en faisant un tableau sombre à souhait des activités de l'étranger à Rome. Mais il se garde bien et de révéler à Goethe l'objet de son courroux et de rompre avec lui. Au contraire, leurs relations s'intensifient, à l'initiative de Goethe qui a besoin d'un guide pour le mener à travers le "carnaval romain" et lui en expliquer les détails, car il projette d'écrire sur ce sujet. Et là, dans la tête de Giovanni qui, hier encore, souhaitait à Goethe le sort de... Don Giovanni, le héros de l'opéra qui fait courir tout Rome, une idée naît et fait son chemin : à la faveur du carnaval, les deux hommes vont échanger leurs identités : Don Giovanni revêt les oripeaux de Leporello, le valet devient Don Giovanni. Et si notre héros devient Goethe, c'est lui qui, dorénavant, sera le poète, lui qui va pour ainsi dire dicter au poète les mots que ce dernier aura tout au plus à peaufiner : "C'est comme si en un éclair ses yeux inscrivaient au plus profond de son cœur toutes les images qu'il voit... Et moi?! Moi, je décris tout cela pour lui, je lui offre les mots, mais oui, grand Dieu, c'est vrai, c'est moi qui lui insuffle cette poésie, c'est moi son narrateur, il est probable qu'il grave dans sa mémoire les mots que je lui dis... Et demain matin, il consignera ce que moi je lui ai dit aujourd'hui, il lui suffira de lisser un peu mes propos ou de les résumer." Giovanni, le peintre méridional, est devenu la voix romaine de l'écrivain du Nord, Goethe est devenu Romain, Giovanni est l'Étranger : l'échange des rôles est parfait.
Mais il ne parviendra pas, malgré tous ses efforts, à détourner l'attention de son rival de la belle Faustina. Et le voilà soudain qui se met à comprendre le pauvre Werther, et c'est ce roman, en fait - il s'en rend bien compte à présent, qui a scellé son destin et provoqué sa chute... La boucle est bouclée.
Goethe va quitter Rome, Goethe a quitté Rome.
Giovanni se retrouve orphelin d'un ami rival avec, comme seule richesse, cette amitié perdue et un petit volume qu'il porte dans sa poche. Sans même réfléchir, il prend la direction de la Porta del Popolo, que Goethe a empruntée pour rejoindre l'Allemagne. Giovanni s'éloigne de la Ville, conscient sans l'être qu'il est en train de prendre la route de Weimar. Il s'arrête dans la première auberge : on le prend pour un étranger et l'on s'adresse à lui dans les termes adéquats. Un cocher propose à l'étranger de l'emmener à Rome. Et Giovanni d'entrer dans la Ville par la Porta del Popolo. Il se rend à l'auberge dell'orso, celle-là même où Goethe était descendu, et se présente, avec un accent germanique prononcé : "Je m'appelle Miller, Filippo Miller. Je suis un peintre allemand."...
On reste sous le charme, à la dernière page, de cette fresque romaine dans la plus pure tradition germanique du "Voyage en Italie". Le style est alerte, sait s'approprier sans la singer la langue un brin désuète de cette époque et parvient donc à créer une atmosphère authentique.

Mars 1998
NB: La traduction française de ce roman (Les Baisers de Faustina) est parue au Seuil sous l'excellente plume de Claude Porcell en février 2001.



Markus Orths : Lehrerzimmer
Roman, Schoeffling, 2003.

Ce roman de 160 pages au style enlevé est une satire du système éducatif, en l'occurrence allemand, mais son propos peut tout à fait valoir pour d'autres pays...

Un jeune professeur stagiaire attend dans l'angoisse le coup de téléphone qui lui annoncera sa première affectation : le ton est donné, et dès les premières pages, l'ambiance est lourde, dominée par la panique et l'angoisse, mais le lecteur ne peut s'empêcher de trouver un rien cocasse ce qu'il perçoit comme une exagération. Le roman tout entier est placé sous le signe de cette ambiguïté.

Nommé dans un lycée de la Souabe profonde, Kranich est reçu par le proviseur, dont on comprend très vite qu'il fait régner dans l'établissement une terreur sans faille. Les principes sur lesquels repose le système est la peur, alimentée en permanence par l'administration, une peur à laquelle le corps professoral répond par une soumission quasi absolue et infantile, allant jusqu'à anticiper les attentes du directeur. Mais les professeurs se rattrapent comme ils peuvent en passant leur temps à se lamenter - notamment de leur charge de travail insupportable et du niveau de leurs élèves...

On est d'ailleurs frappé de voir à quel point ceux-ci sont absents, dans le roman, à de très rares exceptions près : la pédagogie, omniprésente, ne tient aucun compte du public qu'elle est censée servir et préfère s'enivrer d'un jargon aussi creux qu'inefficace. Non : comme son titre l'indique, le centre du livre est la Salle des professeurs, le lieu de toutes les intrigues et de toutes les manipulations. Elle offre quelques scènes de la vie scolaire quotidienne qui soulignent parfaitement sur quoi se concentrent les préoccupations des protagonistes : la queue devant la photocopieuse, les dernières rumeurs lancées par la direction, l'attente de la prochaine inspection, les années qui restent à faire avant la retraite... Cela donne lieu à quelques portraits au vitriol - celui, par exemple, de ce professeur qui, pour tout bonjour, salue chaque matin ses collègues en lançant un chiffre, tel un code secret, celui du nombre de jours qui restent avant les prochaines vacances, ou celui de cette enseignante d'histoire, obsédée par son besoin d'étaler en permanence son savoir encyclopédique et absurde. Tous les travers classiques du corps professoral passent, toujours avec humour, dans ces personnages plus vrais que nature.

Le pendant de la salle des profs, c'est Hollinger, le proviseur, et le régime de terreur qu'il fait régner pour amadouer les professeurs et asseoir son pouvoir : il édicte des règlements absurdes, organise des réunions interminables et inutiles, pratique non sans brio les brimades les plus insupportables. Le pire, c'est que les professeurs, totalement infantilisés, s'y soumettent sans rechigner, dans un climat de peur permanent. Kafka et Orwell ne sont pas loin, dans un univers où la surveillance, l'intimidation et la délation sont élevées au rang de vertus cardinales et sont les rouages qui permettent au système de fonctionner et de se perpétuer. Et le lecteur de rester pantois devant tant de couardise et d'esprit de soumission.

Cette satire, cela va sans dire, recourt de façon immodérée et voulue à l'exagération, mais c'est précisément le contraste entre la réalité et la description qui en est faite qui ouvre la porte au grotesque et permet ainsi de démasquer la façon dont le système éducatif fonctionne vraiment. C'est, en fin de compte, une analyse fine des rapports de force, de la façon dont fonctionne le pouvoir dans un système scolaire entièrement replié sur lui-même, préoccupé uniquement de lui-même et de ses petits avatars quotidiens.

Le rythme du texte est soutenu, la langue riche et moderne, et l'on rit beaucoup, parfois jaune, à la lecture de ce réquisitoire qui rappellera forcément des souvenirs à tous les lecteurs...

Octobre 2003




Angela Praesent : Au Contraire
roman, traduit par Patrick Démerin, Gallimard, 1991.

Un peintre qui passe sa vie en Provence raconte à son ami comédien - nommé la Ba-leine - la rencontre brève, fascinante par le mystère qui l'entoure, d'une jeune femme métisse qu'il appelle la femme ébène, elle-même fascinée par un personnage qu'elle appelle Au Contraire dont l'ombre plane sur tout le récit.
C'est l'histoire d'une déchirure, d'une passion ardemment souhaitée mais irréalisable, c'est donc plus l'histoire d'un désir que de sa réalisation. Elle permet au narrateur, par le biais d'un périple introspectif, de faire un voyage au fond de ses désirs et de ses frustrations d'homme et d'artiste, de ses certitudes vite balayées au profit d'une remise en question sou-vent spirituelle de tout ce qui lui semblait constituer ses valeurs: l'art, l'amour, l'enracinement dans un passé, la projection dans un futur, le sens ou le non-sens de l'existence. Où l'on retrouve le Bildungsroman cher à la littérature allemande. Le tout est l'occasion pour Angela Praesent de tisser une toile narrative parfois complexe, ponctuée par les sentences d'Au Contraire, de la Baleine et de la femme d'ébène, ces quatre voix se mêlant et se fondant peu à peu en une sorte de quatuor où le "je" et le "tu", le "il" ou le "elle" perdent progressivement leurs contours dans une phrase qui alterne lyrisme, sarcasme et mélancolie.



Sven Regener : Herr Lehmann
roman, Eichborn, 2001

Si Helden wie wir (Thomas Brussig) était le roman de la chute du Mur, ou plus exactement de l'avant-chute du Mur vu côté Berlin-Est, Herr Lehmann pourrait bien être le roman de l'avant-chute du Mur, côté Berlin-Ouest. Une chute du Mur version freak, il faut le dire, une vision parfaitement inattendue, improbable, décalée.
S'il fallait tenter de trouver une définition de ce livre, on pourrait le qualifier de roman post-baba-cool berlinois de l'ouest - pardon pour tous ces adjectifs, mais il sont vraiment nécessaires.
S'appeler " Herr Lehmann ", en RFA, suggère l'image d'un personnage ventripotent et tapageur, supporter de foot et beauf. Notre héros est tout le contraire : à peine trente ans, il travaille comme barman à Kreuzberg, qui est à la fois le quartier turc et le quartier branché de l'avant-chute du Mur. Monsieur Lehmann est assez naïf, voire un peu candide ou crédule, et il se fait mener en bateau par à peu près tous ses copains qui, pour le faire enrager, l'appellent " Monsieur Lehmann ", tout en le tutoyant abondamment - Monsieur Lehmann n'aime pas ce contraste, qu'il trouve nul. Bref, ses copains se moquent un peu de lui, et souvent à juste titre : Monsieur Lehmann est un gaffeur, un maladroit, il ne semble guère adapté au monde qui l'entoure, il met les pieds dans le plat, ne s'en rend jamais compte, ou presque, a du mal à comprendre les autres, la vie, le monde, préfère donc rester dans son quartier de Kreuzberg et rechigne à en sortir (l'horreur absolue...). Monsieur Lehmann est un philosophe de café du commerce, qui développe volontiers un Weltschmerz de comptoir, semble mener une existence hors du temps, hors du monde - Berlin comme robinsonnade - en marge de ses copains, en marge de la vraie vie, en marge de Berlin, en marge de tout le reste : ce que Regener nous livre ici, c'est un micro-microcosme qui en dit long, cependant, sur le monde. Le regard qu'il porte sur les autres est souvent plus subtil qu'il n'y paraît, au point qu'il laisse parfois pantois son entourage - barmaids, piliers de bistrots, cuisinières de restaurants qui, tous, travaillent à Kreuzberg, le quartier baba-cool de Berlin vers la fin des années 80.
À force de naïveté, il finit par démasquer (sans toujours s'en rendre compte) les faiblesses de ses contemporains dont il reste cependant foncièrement solidaire quand le sort les frappe. Bref : un personnage sympathique, d'autant plus que les situations dans lesquelles ils se met (ou dans lesquelles il est entraîné par les autres) font surgir un comique de situation irrésistible - il faut dire qu'on rit beaucoup, à la lecture, ce qui n'est pas si courant dans la littérature allemande contemporaine) - sans compter les soliloques proprement hilarants par lesquels il tente d'analyser le monde, c'est-à-dire de se l'approprier en faisant le ménage dans sa propre tête.
Il se trouve que Monsieur Lehmann doit fêter ses trente ans le 9 novembre 1989. Comme l'écrit la Neue Zürcher Zeitung, " le monde finit dans un cul-de-sac " : le Mur, ou plutôt la chute du Mur font apparaître Monsieur Lehmann comme un homme du passé, d'un monde dépassé (petite référence à un slogan de 68, équivalent de notre " sous les pavés, la plage " : " Ne fais confiance à personne qui a plus de trente ans "). À posteriori, quand on arrive à la dernière page du roman, on relit toute son histoire comme celle d'un has been, d'un personnage complètement dépassé par les événements, au point que la nouvelle de l'ouverture du Mur ne suscite chez lui qu'un " Ah merde alors ! " sans autre commentaire. Au fond, c'est un peu la fin, même s'il ne s'en rend pas vraiment compte (en ce sens, ce roman porte un regard assez désabusé sur la réunification - une prouesse quand on songe que le roman s'arrête le 9 novembre 1989...
Au fil des pages et des épisodes, on découvre toute une faune de personnages parfaitement décalés et qui sont les témoins d'une certaine " culture berlinoise " ou " ouest-allemande émigrée à Berlin ", de ces gens " enfermés " dans Berlin-Ouest - anciens pacifistes, vaguement libertaires ou anarchistes, par habitude plus que par conviction, planqués du service militaire, amateurs de bière et de farniente - toute une galerie de paumés, en somme : le tenancier de bar - souabe forcément avare, un peu comme nos auvergnats ; la cuisinière du restaurant, jeune femme libérée qui donne bien du fil à retordre à Monsieur Lehmann et donne lieu à quelques passes d'armes succulentes avec notre héros ; les parents de Monsieur Lehmann (couple rangé de Brême, c'est-à-dire de l'Ouest : petits bourgeois ouest-allemands plus vrais que nature et totalement dépassés par les événements lorsqu'ils rendent visite à leur fils) ; Karl, le " meilleur ami " de Monsieur Lehmann, artiste raté qui tente une exposition d'art trash et que son échec retentissant mène aux portes de l'asile ; le VOPO, lorsque Monsieur Lehmann tente de passer à Berlin-Est et se fait refouler tant il s'y prend mal (quiconque a jamais passé cette frontière s'y croirait en lisant ce chapitre !). Tous ces gens sont des pièces rapportées, à Berlin : Monsieur Lehmann, par exemple, n'y vit que depuis 9 ans, mais cela ne l'empêche pas de se sentir " Berlinois de souche ".
Bref, toute une petite comédie humaine au vitriol, dans une langue plutôt verte, authentique dirons-nous, qui, parce qu'elle prend quelques libertés avec la syntaxe académique, reflète assez fidèlement une certaine réalité sociologique. Un roman tragi-comique qui traduit parfaitement la secousse, le tremblement de terre qu'a été pour les Allemands (de l'Ouest) la réunification tant espérée (en rêve). Car le monde de monsieur Lehmann est un univers totalement balisé par des rituels qu'il ne faut changer sous aucun prétexte, des rituels qui, au fond, ne laissent aucune place à ces Allemands de l'est qui déferlent sur la dernière page du livre.
Que dire de plus, sinon que ce roman est souvent hilarant, à l'exception de quelques petites longueurs (péchés de jeunesse) ; que c'est, comme je le disais en entrée, le pendant de Thomas Brussig, avec, notons-le, le même succès outre-Rhin.

novembre 2001



Marcel Reich-Ranicki : Mein Leben
DVA, 1999.

Marcel Reich-Reinicki publiant son autobiographie en Allemagne, c'est un peu comme si Bernard Pivot publiait demain la sienne en France. Le germaniste qui entreprend la lecture de ce gros livre attend beaucoup de celui qui, pendant près d'un demi-siècle, a fait la pluie et le beau temps dans le monde littéraire d'Outre-Rhin et qui fut un personnage admiré ou honni, en tout cas redouté.

En racontant sa vie depuis la fin de la République de Weimar jusqu'à la fin de ce siècle, l'auteur embrasse une période de l'histoire allemande dont il est superflu de souligner l'importance. La situation politique en Allemagne entre 1933 et 1945 occupe bien sûr une place importante, notamment le sort des Juifs dans l'Allemagne nazie et la période qui suivit l'immédiat après-guerre. Mais on n'apprend rien qui ne soit connu, rien qui ne figure déjà dans nombre d'ouvrages consacrés à ces périodes. On regrette l'absence d'une mise en perspective de tous les événements historiques évoqués : le livre n'échappe pas à un certain anecdotisme dans ce qui est tout de même en grande partie le récit d'une vie privée. Ainsi, les anecdotes sur la vie de famille, les professeurs de collège ou de lycée, les premières pièces de théâtre manquent d'intérêt. Sans parler des premiers émois amoureux ou sexuels qui sont d'une banalité parfois affligeante : " Pour la première fois j'ai compris ou peut-être simplement eu l'intuition que l'amour nous plonge dans une dépendance sans limite, qu'il met hors d'eux ceux qu'il comble de ses bienfaits, ce qui les conduit à défier ou à essayer de défier le monde entier. J'ai senti que l'amour est en même temps une bénédiction et une malédiction, tout à la fois une grâce et un sort funeste. J'ai été frappé comme par la foudre en me rendant compte que l'amour et la mort vont de pair, que nous aimons parce que nous devons mourir. "

Quant au tableau brossé du monde des arts, de la littérature et du théâtre, l'auteur n'évite presque jamais l'écueil du catalogue de noms parfois connus du grand public allemand, parfois oubliés, de noms en tout cas qui n'évoqueraient pas grand chose pour un public français, même averti. Je me suis lassé assez vite du caractère presque exhaustif des différents domaines abordés : l'auteur nous inflige des listes entières de pièces de théâtre que Reich-Ranicki a pu voir, de metteurs en scène, oubliés pour la plupart, ou d'acteurs - hormis quelques grands noms comme Gründgens, la grande majorité des artistes cités sont tombés dans l'oubli. C'est un peu comme si le nombre de noms cités était plus important que ce que Reich-Ranicki peut nous en dire. Et les jugements que l'auteur porte - probablement a posteriori - sur les œuvres et les hommes ont quelque chose d'artificiel et frisent parfois le lieu commun.

Il en va un peu de même des grands noms de la littérature, même si là, un public français pourrait se sentir en terre connue. Mais les anecdotes, les jugements que nous livre Reich-Ranicki n'ont pas, me semble-t-il, la force que pouvaient avoir les critiques qu'il publiait dans le " Feuilleton " de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Reich-Ranicki n'épargne rien à son lecteur, il livre les moindres détails, parfois insignifiants, sur les rapports qu'il a pu avoir avec tel ou tel auteur. Canetti, par exemple : quand il lui téléphonait, il devait laisser sonner le téléphone 5 fois, raccrocher, puis le rappeler s'il voulait que Canetti décroche. L'auteur fait alors remarquer à Canetti qu'il ne respecte pas toujours cette procédure. Conclusion : " Mais je ne me souviens plus de ce qu'il m'a répondu "...

Et quand il parle des grands protagonistes de la vie littéraire d'Outre-Rhin, on est un peu surpris du manque de recul ou de hauteur de l'analyse. Par exemple à propos de Siegfried Unseld (qui a pris la succession de Peter Suhrkamp) : " Il me semble parfois qu'Unseld pense qu'il n'est pas facile de s'entendre avec moi. Il m'arrive de penser qu'il n'est pas d'un commerce facile. La communication entre nous souffre peut-être de ce que ma passion va à la littérature alors que la sienne va au livre. C'est probablement le plus grand manager que la vie littéraire allemande ait connu. Mais les managers ne sont pas forcément des personnages sympathiques et ne peuvent probablement pas l'être. "

Je suis donc extrêmement réticent à la lecture de ce livre : le contenu me semble décevant, le style, bien que fluide et facile à lire, est assez plat. C'est une somme qui, en tout cas, ne m'a pas tenu en haleine et ne m'a rien appris d'essentiel ou d'original sur les sujets abordés.

25/10/1999




Bernd Schröder : Die Madonnina
roman, Hanser, 2001

On est d'emblée conquis par le ton, par l'écriture - épurée, limpide, poétique mais sans ostentation. Voilà en tout cas quelqu'un qui sait écrire.
Dans une ferme, quelque part dans les Alpes italiennes, au-dessus du lac de Come, Severina semble avoir perdu la raison, Severina s'est retirée avec ses bêtes dans ses alpages, Severina ne parle plus. Elle ne descend même plus au village, dans la vallée, pendant les longs mois d'hiver. C'est sa façon de gérer la trahison de Massimo, qui l'a quittée un beau jour, alors qu'il avait emmené un groupe de touristes jusqu'au sommet de la Madonnina, d'où l'on peut distinguer, par temps clair, la tour du duomo de Milan. Quand il est redescendu, il a suivi Renata, l'une des touristes, et a abandonné Severina à son sort, sans même se retourner.
Depuis, c'est-à-dire depuis un an, Severina est murée dans son silence, dans sa déchéance de femme bafouée, dans sa douleur d'épouse délaissée.
Massimo, contre toute attente, revient comme il était parti, et il annonce ce retour en frappant avec un bâton sur le câble qui relie le village à la ferme, ce câble qui sert pour ainsi dire de monte-charge. Sommé par son beau-père de mettre un terme à son escapade amoureuse, il rentre au pays, un peu contraint et forcé. Le livre est tout entier consacré à ce retour, étape par étape, et au récit de la relation entre Massimo et Severina, un récit qui permet aussi, et peut-être surtout, de décrire un univers qu'on aurait pu croire disparu : celui, ancestral, des villages de montagne, avec ses rites, ses traditions, ses codes ; avec sa société (bien différente de celle de la ville, en bas), avec les passions qui, seules, sont les repères d'une communauté repliée sur elle-même. Avec l'amour et sa contrepartie qu'on n'ose même pas nommer, de peur de dévaloriser ou d'édulcorer un sentiment violent, brutal, mais viscéral : la jalousie - ou plutôt la souffrance qu'induit l'absence et la trahison de l'Autre.
L'auteur brosse le tableau d'une société et de gens animés par des sentiments que l'on serait tenté de qualifier d'archaïques. La jalousie, donc, mais aussi la folie, le décalage des valeurs dans lequel vivent la plupart des personnages de ce village nous plonge dans un univers que les citadins que nous sommes ne connaissent que par ouï-dire, quand il ne les croient pas d'un autre âge.
Massimo parviendra à amadouer la souffrance de Severina - elle l'attendait tout de même avec un fusil lorsqu'il est enfin arrivé à la ferme... Il y mettra le temps, elle ne cèdera pas si vite, elle continuera à se murer dans le silence de sa souffrance jusqu'au jour où, au détour d'une péripétie sans importance, elle retrouvera la parole. Et redescendra au village avec les bêtes et Massimo.
Nul jugement de la part de l'auteur, au contraire. Il pratique cet art subtil de l'understatement où tout est dit avec une économie de moyens exemplaire, sans l'exubérance " littéraire " qui caractérise tant d'ouvrages modernes outre-Rhin. Le lecteur trouve donc sa place, il devient même acteur de sa lecture. Ce n'est pas si courant.

novembre 2001



Manès Sperber : Et le Buisson devint cendre
traduit par l'auteur et Blanche Gidon, révision par Olivier Mannoni, Odile Jacob, 1990

Manès Sperber, lauréat tardif mais talentueux de l'un des plus prestigieux prix littéraires Outre-Rhin est resté presque inconnu jusqu'à sa mort, à Paris, en 1984. Sa notoriété en France, il la doit avant tout à ses talents d'éditeur (chez Calmann-Lévy) où il découvrit entre autres le Journal d'Anne Frank. Sa production littéraire reste pourtant méconnue, pour ne pas dire oubliée. A tort. Cet écrivain, dont l'oeuvre, pour l'essentiel, se résume à cette trilogie (Et le buisson devint cendre), roman polymorphe aux facettes innombrables, n'a pas connu jusqu'ici le succès qu'il mérite. Dans cette trilogie, il y relate en 850 pages serrées écrites entre 1940 et 1953 l'épopée du communisme à travers les destinées des militants, mais aussi l'histoire d'un échec, de la désillusion d'un ancien militant clandestin qui a navigué à travers toute l'Europe et dont les idéaux sont décorés par les falsifications et les intrigues, les trahisons et les meurtres, les procès et l'inquisition. Après la chute du Mur de Berlin et l'émancipation des pays de l'Est, ce livre, témoignage poignant en même temps que roman passionnant, prend une dimension nouvelle.



Manès Sperber : Les Visages de l'histoire
traduit par Olivier Mannoni, Odile Jacob, 1990

C'est en humaniste pétri de psychologie que Manès Sperber aborde la vie, le destin ou plus simplement certains épisodes marquants de personnages aussi variés que de Gaulle, Socrate, L.H. Oswald ou Lawrence d'Arabie. Le regard acéré de l'auteur sait débusquer les failles, montrer les contradictions, mais aussi souligner la grandeur et le tragique de ces destinées de réussite apparente qui furent presque toujours de vrais échecs et chez lesquelles il s'attache avant tout à analyser l'homme dans le rapport qu'il entretient avec son propre mythe. Regard subjectif, certes, mais toujours foncièrement honnête d'un homme qui sait le gouffre qui sépare l'être du paraître et qui accorde son indulgence à la faiblesse humaine même lorsqu'il ne partage pas, tant s'en faut, les valeurs des figures dont il parle. Un témoignage qui s'inscrit dans son temps et dans une oeuvre. Remarquable.



Gerald Stieg : Fruits du feu, l'incendie du palais de justice de Vienne en 1927 et ses conséquences dans la littérature autrichienne, Mont-Saint-Aignan, Université de Rouen, 1989.

Le 15 juillet 1927, la démocratie autrichienne, née au lendemain de la Première Guerre mondiale, en est encore à ses balbutiements. L'incendie du Palais de Justice de Vienne, à la suite de l'acquittement de deux hommes accusés d'avoir assassiné des ouvriers dans un affrontement entre plusieurs formations para-militaires, va provoquer des troubles politiques et sociaux importants, marquant ainsi probablement le déclin de la République. Après avoir situé le fait-divers dans son contexte historique, Gerald Stieg s'attache à montrer la valeur emblématique de cet événement dans la triple perspective politique, littéraire et phi-losophique : l'auteur expose les réactions de la presse, de l'église et du monde politique à la lumière de la montée des idéologies extrémistes dans les années trente. Mais le coeur de l'ouvrage analyse les répercussions de l'événement dans la production intellectuelle de l'épo-que. Outre un grand nombre d'auteurs mineurs en partie oubliés aujourd'hui, sont évoqués en particulier Karl Kraus, Heimito von Doderer, Sigmund Freud et Wilhelm Reich, mais surtout Elias Canetti : la thématique de la masse, en tant qu'acteur de l'histoire, et du feu, qui en est le symbole, se trouve au centre de deux oeuvres majeures de Canetti, son roman Autodafé et l'essai Masse et puissance où Canetti montre que la masse se sent attirée par le feu, allant même jusqu'à assimiler désir de masse et désir de feu.
Dans cette étude pluri-disciplinaire extrêmement documentée et faisant appel tant à l'histoire qu'à la philosophie ou à la psychanalyse, G. Stieg montre comment la recherche acharnée d'un coupable dans une affaire judiciaire somme toute banale a pu ébranler dans ses fondements l'Etat démocratique et a trouvé dans le même temps une expression artistique en devenant littérature.



Botho Strauss : Personne d'autre
traduit par Claude Porcell, Gallimard, 1989

Après Couples, passants, où Botho Strauss s'attachait à nous montrer une société dans laquelle toute individualité semblait disparaître dans l'anonymat de la société de consommation et de l'ère nucléaire, Personne d'autre apparaît comme une vision en contrepoint. Ce recueil de textes, mi-récits, mi-essais, se concentre sur l'analyse de nos univers intimes, sur la solitude de l'individu : l'auteur développe une grammaire du moi particulière où la conjugaison s'arrête à la deuxième personne du singulier. La précision et la pureté de la langue et du style - servis par la traduction de Claude Porcell, d'une rare qualité - décortiquent sans complaisance un monde où grande passion et petits soucis se côtoient et s'entremêlent, où la folie et l'angoisse, l'amour et la jalousie, la présence et l'absence de l'autre alternent au fil de ce qui apparaît comme de véritables "tableaux de maîtres" qui ont nom "Homme à la chaise vide" ou "Femme au téléphone". Au travers de ces compositions se dessine en filigrane une perception du monde intimiste qui évite cependant de tomber dans le travers du "nombrilisme".



Patrick Süskind : La Contrebasse
traduit par Bernard Lortholary, Fayard, 1989

Après l'imposant roman Le Parfum et le récit plus bref Le Pigeon, Patrick Süskind nous livre ici une pièce de théâtre en un acte : La contrebasse, qui met en scène un musicien d'orchestre et son instrument, véritable second protagoniste de la pièce, muet, mais omniprésent, voire envahissant. Ce long monologue, construit en fait comme une adresse au public que l'intrumentiste prend constamment à témoin en lui livrant ses états d'âme, débute par un éloge appuyé de l'instrument qui est toute sa vie. Au début, aucun superlatif ne semble être à la mesure des vertus de la contrebasse. Mais bientôt, ce dithyrambe glisse insensiblement vers une critique de plus en plus acerbe et amère. A travers cet instrument qui encombre sa vie au sens propre du terme, le musicien trahit peu à peu son mal de vivre et la vacuité de son existence. L'humour du contrebassiste - d'autant plus corrosif qu'il est toujours involontaire - souligne de façon parfois cruelle le non-sens de sa vie. Dans cette pièce, Patrick Süskind met une fois de plus en scène un personnage marginal, écorché vif, offrant au regard indiscret du spectateur l'image navrante d'une solitude et d'une exclusion touchant à l'absolu. Le lecteur garde de ce livre un sentiment mitigé, partagé qu'il est entre le rire et le malaise.



Thomas Vogel : Die Letzte Geschichte des Miguel Torres da Silva
roman, Klöpfer & Meyer, août 2001, 172 pages

Nous sommes au Portugal, en 1772.
Lorsque le grand-père du héros - Miguel Torres da Silva, viticulteur et conteur hors pair de son état - meurt subitement alors qu'il racontait l'une de ses nombreuses histoires, son petit-fils est rongé par l'incertitude et la sensation insupportable d'inachevé : comment saura-t-il jamais l'issue de ce conte étrange où se mêlent la réalité et le fantastique, où une jeune fille se métamorphose en vieille femme ridée pour s'être regardée dans un éclat de miroir brisé ?
C'est avec ce doute chevillé à l'esprit et au cœur que Manuel, suivant le vœu de son grand-père, part à l'université de Coimbra pour y commencer ses études de la science des sciences, celles des nombres : la mathématique.
Il sera initié à l'arithmétique et à la géométrie - et à bien d'autres savoirs encore - par le professeur Ribeiro : ce mathématicien reconnu sera tout à la fois son Socrate et son Pygmalion : c'est lui qui l'initiera à ce mystère qui fait que les nombres et la vie, que l'art des chiffres et celui de la littérature ne sont pas aussi éloignés qu'on pourrait le croire.
C'est surtout lui qui lui apprendra à faire retour sur soi, à puiser dans le tréfonds de lui-même, d'abord dans les histoires de son grand-père, puis, peu à peu, à s'en libérer pour créer ses propres histoires et trouver ainsi le chemin qui mène à lui-même, à forger en somme son propre destin, tant il est vrai que le voyage en soi-même vaut tous les voyages autour du monde.
A travers ses discussions avec son maître, dans une relation très socratique, Manuel découvre les relations intimes entre les nombres, l'art et la vie, où la spéculation théologique rejoint et complète les certitudes de la science : le roman de Thomas Vogel devient un roman de formation, au sens du Wilhelm Meister. A travers les histoires de son grand-père - il nous en raconte certaines avant de raconter les siennes, histoires dans l'histoire, à la façon des Mille et une nuits ou du Boccace - il parvient à s'émanciper et à trouver sa propre voie.
Une jeune fille, Maria, et la découverte de l'amour y contribueront pour une bonne part : c'est l'intrusion de la vie dans la littérature, car Maria est son premier public, c'est pour elle qu'il devient conteur et grâce à elle qu'il parvient pour ainsi dire à réincarner son grand-père Miguel, tout en se libérant de cette " statue du Commandeur ".
Au cours d'un voyage entrepris avec son maître Ribeiro à Porto, le lecteur aura la confirmation, s'il en était besoin, que la vie est dans la littérature et vice versa, puisque le personnage de la fameuse histoire inachevée croisera le chemin du héros dans l'auberge même où son grand-père est mort en racontant son histoire...
La boucle est bouclée, l'histoire inachevée connaît enfin son épilogue, la littérature retrouve la vie, la réalité se fond dans la fiction.
Tout cela est admirablement conté au fil d'un récit mêlant réalité et fantastique, nourri d'une somme de références culturelles, historiques, épistémologiques, mais qui ne verse jamais dans l'étalage de connaissances ou dans l'outrecuidance.

juillet 2001




Keto von Waberer : Fischwinter
nouvelles, Kiepenheuer & Witsch, 1991, 236 pages

Voici neuf nouvelles en apparence très différentes tant dans leur forme que dans leur contenu. Bien sûr, ce genre littéraire n'a pas bonne presse, surtout quand il s'agit de littérature étrangère, mais il me semble tout de même que ce livre vaut la peine qu'on s'attarde sur lui.

En y regardant de plus près, on perçoit bien des points communs entre tous ces personnages, qui sont souvent des femmes. On a l'impression de se trouver à chaque fois devant une sorte de " comédie humaine " à l'échelle microcosmique où les personnages - communs on ne peut plus - sont confrontés à l'intrusion d'un élément perturbateur, d'une faille, voire d'une défaillance que l'on est tenté d'appeler : le destin. Et quand il fait intrusion sans crier gare dans la vie, il prend presque toujours la forme de l'Autre, de l'inconnu, du lointain, de l'exotique. Il s'invite à l'improviste avant de s'éclipser sans laisser de trace, sinon l'incompréhension sans borne de celui ou celle qu'il laisse ainsi face à lui-même, face à ses angoisses ou à ses désirs - parfois il s'agit de la même chose : la limite entre l'étranger et le fantasme - inconscient ? inavoué ? - est souvent bien ténue. En prendre conscience peut faire basculer une existence mais peut tout aussi bien amener ces personnages à refermer la parenthèse comme si de rien n'était, comme si l'irruption de l'Autre n'avait pas laissé la moindre trace sur une âme lisse, trop lisse.

À témoin cette petite coiffeuse qui, le temps d'un prétendu stage de formation, quitte soudain son jeune amoureux pour aller vivre avec un monsieur d'un âge certain, sans qu'elle puisse vraiment s'expliquer pourquoi elle agit ainsi. Puis la " normalité " reprend ses droits, et la jeune fille va retrouver les rails très rectilignes de sa vie. L'épisode semble absorbé, englouti, digéré. Pourtant, une secrète nostalgie, un désir qu'on n'arrive même pas à formuler reste présent, et il fait entrevoir tout ce à côté de quoi on passe - et parfois, on est pris de vertige devant le gouffre qui, ainsi, s'est ouvert et refermé presque aussitôt.

Ou bien Monsieur Keim, petit représentant d'une maison d'édition, un homme assez pitoyable, d'aspect chétif, presque maladif, qui est fasciné par les rondeurs débordantes d'une sorte de " caissière de grand café " (en fait la patronne d'un restaurant exotique) et par les nourritures terrestres qu'il consomme dans son établissement. Elle est l'objet à la fois de son désir le plus ardent et de ses angoisses les plus féroces qui s'exprime de façon indirecte à travers l'attirance/répulsion que ce pauvre homme éprouve à l'égard de la nourriture. Le désir et son envers sont ici vécus de façon brute, sans recul, sans analyse, comme à découvert : le personnage ne comprend pas ce qui lui arrive ; seul un délabrement physique, la maladie (l'empoisonnement ?) et une fuite éperdue (mais vaine) semblent lui donner corps. La nouvelle se termine par une sorte de " petite mort " aux accents quasi felliniens où M. Keim finit par accepter son sort, résigné, et se fait dévorer (au sens propre du terme ?) par cette matrone dont les chairs semblent " un continent massif " sous lequel il étouffe : aux portes du Paradis ?

La relation à l'autre est au centre de presque toutes ces nouvelles : l'amour, la dépendance, la jalousie, la peur - que ce soit dans la passion amoureuse, dans l'amitié ou dans la relation à une vieille mère - à ceci près que pointe toujours entre les lignes la solitude fondamentale des êtres et l'angoisse qu'elle génère : la mort et notre impuissance face à elle n'est jamais loin. Chacun y réagit comme il peut - par la fuite, la cécité ou l'indifférence. Les personnages et leurs réactions sont décrits avec une minutie, une précision diaboliques dont l'efficacité tient sans doute à la distance narrative que l'auteur adopte de bout en bout : la description neutre et dépourvue de toute forme de pathos se suffit à elle-même, jamais l'auteur ne porte de jugement, jamais elle ne laisse pointer l'ombre d'un sentiment - ni compassion, ni pitié. Ce ton un rien détaché fait ressortir en fait les fêlures de l'âme qui caractérisent chacun des personnages. Je trouve cela vraiment fort.

Octobre 2001




Keto von Waberer : Das Weiss im Auge des Feindes
Quatre histoires d'amour
Kiepenheuer & Witsch, 1999, 240 pages.

Le sous-titre est un peu trompeur : ce ne sont pas des histoires d'amour que Keto von Waberer raconte. Elle dévoile devant nous toutes les facettes de la relation amoureuse - du premier moment de séduction raffinée à la fin abrupte et violente de la passion. Pas de romantisme béat ni de dénonciation vigoureuse dans ces récits, juste un regard incisif sur les rapports qui s'instaurent entre les protagonistes, tous en quête de quelque chose, mais évidemment, jamais de la même chose. C'est le désir forcené de remplir le vide d'une vie solitaire et le déséquilibre de la relation amoureuse - il y a toujours un partenaire qui aime plus, l'autre qui aime moins - qui intéresse l'auteur, un peu comme un entomologiste , et elle éclaire avec beaucoup de subtilité les rouages du désir, les stratégies de la séduction, les méandres de l'amour ou de la haine - lorsque la passion n'a pas abouti. Toujours sans porter le moindre jugement, sans non plus se poser en pseudo-psychanalyste, l'auteur se contente de montrer les abîmes qui s'ouvrent à chaque pas devant ses personnages que l'amour confronte à eux-mêmes, à la solitude fondamentale, à l'absence et au néant. Pas moins. Et bien sûr, aucune de ces histoires ne se solde par un " happy end "
Deux récits ont retenu mon attention :

Der Schwarze Reiter :
Un jeune journaliste dans une petite ville de province perdue est confronté à un amour impossible. Marié, futur père, il rencontre Ebba, l'ancienne maîtresse de celui qu'il remplace au journal et qui a mystérieusement disparu. Philipp va tenter de prendre la place de ce concurrent tant professionnellement que dans sa vie privée. Mais la relation étrange, dans laquelle on subodore quelques traces de sadomasochisme, qu'Ebba entretient avec son ancien amant est trop forte, Philipp se brisera sur ses résistances. L'auteur nous montre qu'au fond, la relation amoureuse est une histoire de rapports de force, avec tout ce que cela implique de stratégie, d'évitement, de calcul chez le plus fort, d'incompréhension, de désespoir et de colère impuissante chez le plus faible.
Comme Philipp met en jeu à cause de cette histoire d'amour à peu près tout le reste de sa vie (sa femme, son futur enfant, ses parents, chez qui il est retourné vivre depuis peu), le personnage se retrouve au centre d'un réseau de relations où il devient le jouet manipulé par les autres, incapable de maîtriser sa propre vie : la façon dont l'auteur décrit par exemple sa relation à ses parents, et notamment à son père, la reproduction quasi oedipienne des schémas familiaux et tous les conflits que cela entraîne - avec soi comme avec les autres - est assez vertigineuse.
On est donc loin d'une simple histoire d'amour malheureuse.

Das Weiss im Auge des Feindes:
C'est l'histoire classique de l'amour impossible, d'une passion qui se nourrit d'elle-même, sans retour. Lydia, est l'assistante élégante et plutôt belle du Dr Zilch - un inspecteur des impôts guindé on ne peu plus et plus vrai que nature, mais qu'on imagine falot et terne à souhait. Elle va non seulement tomber éperdument amoureuse de son patron, mais se convaincre que cet amour est partagé. Elle épie le moindre de ses gestes, interprète le moindre de ses propos et bien sûr, elle est entraînée dans une spirale de faux-semblants, d'interrogations, d'angoisses existentielles : pourquoi le Dr Zilch refuse-t-il d'admettre qu'il est passionnément amoureux d'elle ? Totalement aveuglée par son autosuggestion, elle perd peu à peu la notion du réel, s'enferme dans une vie rêvée où elle idéalise totalement l'objet de son désir, entreprend les actions les plus folles - et les plus ridicules - et poursuit sans relâche ce pauvre Dr Zilch qui n'en peut mais.
Là encore, Keto von Waberer dévoile les faiblesses de l'âme humaine confrontée à l'intrusion de l'irrationnel dans une vie passablement grise : incapable de séduire l'homme qu'elle aime, mais aussi incapable d'affronter cette réalité, Lydia prend sa voiture et écrase le Dr Zilch qui rentrait chez lui après le sauna. On ne peut s'empêcher d'éprouver de la pitié pour cette pauvre Lydia si naïve, si désarmée face à cette passion qui la dépasse complètement.

Octobre 2001




Franz WERFEL : Der veruntreute Himmel
roman, S. Fischer


L’auteur de Das Lied von Bernadette racontant l’histoire d’une vieille servante bigote? On ne peut s’empêcher, de prime abord, d’éprouver quelque inquiétude... Mais dès les premières pages, ces craintes disparaissent devant l’évidence : cette biographie romancée de la cuisinière Teta Linek n’est pas une oeuvre édifiante pour catéchisme, Werfel n’endosse ni les habits du moraliste ni ceux du prosélyte, il raconte simplement la vie et les errements d’un personnage haut en couleurs et d’une certaine façon exceptionnel.

Mademoiselle Teta Linek est originaire de Moravie et a occupé sa vie durant le poste de cuisinière en chef au service de maîtres aisés. L’unique but et l’unique souci de cette humble servante de Dieu, dont la foi, pour être sincère, ne s’embarrasse pas de considérations trop théologiennes, est d’assurer son salut et de réserver sa place au paradis. La Providence lui envoie son neveu, orphelin, en qui elle voit l’instrument de ce salut : elle lui fait suivre des études au lycée, puis au séminaire afin qu’il puisse, une fois investi du pouvoir divin, prier pour elle et sa vie éternelle. Avoir donné à l’Église un apôtre vaut bien une place au paradis... Le salut qu’elle espère obtenir par ces voies détournées et fort peu catholiques est le seul lien qui l’unit à son neveu : aucun sentiment, fût—il de pitié, pour ce gamin orphelin n’intervient dans la relation qu’elle entretient avec lui. Elle paie donc les études du jeune garçon et entretient son neveu pendant plus de trente ans, sans le revoir, jusqu’au jour où elle va découvrir l’affreuse vérité : elle a été bernée, le neveu n’est pas devenu prêtre, ce n’est qu’un être vil, dépravé, débauché, escroc hors pair qui l’a tout simplement exploitée sans vergogne en lui soutirant son argent pendant trente ans. L’œuvre et l’espoir d’une vie sont anéantis d’un coup. Teta Linek se sent bafouée. Pis, elle voit dans cette catastrophe qui s’abat sur elle le doigt vengeur du Plus Haut qui veut la punir de ses « intentions impures ».

De retour à Vienne, elle décide de faire pénitence et de se rendre en pèlerinage à Rome pour effacer sa faute, car elle est hantée par l’angoisse de mourir en état de péché. Parmi les pèlerins se trouve un jeune prêtre qui ressemble à s’y méprendre à celui que son neveu aurait dû devenir... Une amitié naît entre eux, et Teta lui raconte toute son histoire. Ce jeune curé va peu à peu remplacer pour elle le neveu déchu. Elle arrive donc à ses fins, par une voie détournée, en quelque sorte. Avec les autres pèlerins, elle est reçue en audience par le pape. Elle ne s’en relèvera pas, au sens propre du terme : terrassée par une congestion cérébrale, elle mourra peu après, munie de tous les sacrements de l’Église et du viatique pour le paradis...

C’est un être simple, mais non simplet que Werfel nous décrit dans ces pages avec une verve incomparable, mettant au service de cette « biographie » tout son talent de conteur, une langue riche et chatoyante, et beaucoup d’humour. La description des différents milieux sociaux - de la famille noble aux paysans moraves, sans oublier Teta Linek et sa parenté — est exemplaire. Werfel est tour à tour biographe, romancier, psychologue, humoriste, sociologue et — assez rarement — théologien. La lecture de ces pages est un plaisir sans partage.

Décembre 1984



Markus WERNER : Der ägyptische Heinrich
Residenz Verlag, 1999

Comment parvient-on à vivre (ou a survivre) lorsqu'on est ou que l'on se sent déraciné ? Quel arrangement trouve-t-on avec la vie, avec soi-même, quand on peine à s'ancrer dans le présent, dans l'ici et maintenant, et que tout semble vous porter à fuir - votre présent, votre pays, votre inadéquation au monde ?

C'est en tentant de répondre à cette question que le narrateur - qui semble avoir beaucoup de traits communs avec l'auteur - se lance sur les traces de son arrière-arrière-grand-père Heinrich Blüntschli, Suisse comme Markus Werner, et qui est une sorte de légende dans l'historiographie familiale, à côté de quelques autres personnages assez peu conventionnels comme cette aïeule brûlée vive parce qu'elle avait empoisonné ses parents, ou cet autre ancêtre dont la famille est persuadée qu'il a inventé la fermeture Éclair. Mais de Heinrich l'aventurier on sait finalement peu de choses.

Pour cette recherche généalogique, le narrateur dispose d'une foule de sources différentes : les archives suisses ou égyptiennes, les récits de sa grand-mère pittoresque, mais aux informations peu fiables, des lettres du fils de Heinrich, les notes de sa première épouse - retrouvées dans un livre de cuisine -, les souvenirs d'une vieille dame suisse exilée au Caire. Les contours du personnage semblent peu à peu se préciser, il devient presque un personnage de chair et de sang au point que c'est parfois Heinrich lui-même qui s'adresse au narrateur pour lui dire sa vérité, quand ce n'est pas le ressac du lac de Timsa, en Égypte, qui lui raconte des histoires des temps anciens depuis longtemps tombées dans l'oubli.

Tout cela brosse un portrait assez peu conventionnel et parfois contradictoire de cet homme dont on nous dit qu'il a pris une part "déterminante" à la construction du canal de Suez, qu'il a côtoyé Ferdinand de Lesseps et le vice-roi Ismaïl Pacha, dans l'administration duquel il a occupé un poste très important... Légende ou vérité ? Pour démêler le vrai du faux, le narrateur nous entraîne dans une quête qui ne se limite pas, loin de là, à retracer le contenu de quelques documents d'archives, au contraire : entre ses voyages en Égypte, sur les traces supposées de son aïeul, et ses visites sur les lieux helvétiques de la chronique familiale, Werner parvient à faire se côtoyer plusieurs niveaux de récit, il alterne reportage-vérité et vision poétique, ironie et lyrisme, et change sans cesse de perspective narrative (la composition du roman est un vrai bijou sur le plan formel). À la faveur de cette recherche, il nous fait découvrir la vie d'un village du canton de Berne au milieu du XIXe siècle, mais il retourne aussi sur les traces de son aïeul, dans l'Égypte d'aujourd'hui. L'austérité des archives zurichoises ou les descriptions de la société suisse d'autrefois et d'aujourd'hui côtoient l'univers bigarré et décalé des bazars d'Alexandrie ou du Caire. Les retours en arrière ou les bonds en avant dans la chronologie familiale comme dans l'Histoire sont nombreux - c'est fréquent dans ce genre de recherches -, mais le lecteur n'est jamais perdu et parvient même assez rapidement à établir une sorte d'intimité avec cette famille.

À la fin de cette quête, le lecteur a compris que Heinrich n'était pas, tant s'en faut, le personnage brillant qu'avait fait de lui sa légende, mais plutôt un imposteur assez lamentable qui a trompé son père - qui voulait faire de lui un pasteur -, dépouillé sa première femme, abusé ses créanciers, laissé beaucoup d'orphelins et qui, du coup, a fui en Égypte plus qu'il n'y a émigré. Et bien sûr, il n'a aucun rapport avec le canal de Suez ou Ferdinand de Lesseps. En fait, c'était un homme incapable de vivre, d'assumer la réalité ou une responsabilité, et qui, sa vie durant, a fui - en Égypte ou dans ses rêves, parce que l'on croit toujours que l'ailleurs est salvateur, que l'on pourra, tel le serpent, abandonner sa mue derrière soi et recommencer une nouvelle vie. Mais ce que Heinrich n'avait probablement pas prévu, c'est que la chronique familiale finirait par le rattraper ou le récupérer, par procuration pour ainsi dire, en réécrivant sa biographie. On ne s'échappe pas si facilement.

On ne sait pas grand-chose du narrateur, sinon que sa recherche est moins motivée par le désir de savoir une vérité que par la complicité qu'il éprouve à l'égard de son aïeul, comme si le Suisse d'aujourd'hui enviait un peu cet aïeul d'avoir au moins été capable de fuir et de se libérer du carcan imposé par la vie, et par la vie helvétique en particulier : les attentes des autres, du père, de l'épouse, du travail, de la société. Fouiller le passé n'est qu'une autre forme de confrontation avec soi-même, et la parenté entre le narrateur et Heinrich est davantage une affinité élective qu'un véritable lien du sang. Comme le dit Heinrich lui-même lors de son ultime intervention : on est toujours un peu de ce qu'ont été ses ancêtres car "il n'y a pas de prescription pour l'âme". À l'opposé de sa famille qui a toujours cherché à "arranger" la mythologie familiale et à rendre Heinrich "fréquentable", le narrateur serait plutôt tenté de l'admirer, sans pour autant avoir le courage ou la force de l'imiter.

C'est un art de l'esquive ou de l'échappatoire que Markus Werner développe ici, sorte d'éloge de la résistance.

L'humour, parfois une pointe d'ironie et une certaine magie émanent du texte, du style très personnel de Werner. Ce n'est pas à proprement parler une histoire, et pourtant, on est pris par le récit, on rit, souvent, on est touché, et en tout cas, on se prend au jeu de Heinrich l'Égyptien et de son arrière-arrière-petit-fils.

L'AUTEUR

Né en 1944, il a publié à ce jour cinq romans :

- Zündels Abgang
- Froschnacht, 1990
- Bis bald - paru en français chez Gallimard en 1994
- Festland, 1996
- Der ägyptische Heinrich, 1999, qui semble faire une belle carrière en Allemagne.
Markus Werner a obtenu pour ce roman le "Hesse-Preis".

Octobre 1999




Urs WIDMER : Der Geliebte der Mutter
roman, Diogenes, 2000.

Dans ce dernier roman, Widmer abandonne le côté parfois surréaliste et déroutant d'oeuvres comme Les Hommes jaunes ou Le Siphon bleu pour renouer avec une narration beaucoup plus classique, presque toujours linéaire, et troque les différents niveaux de réalité ou d'irréalité contre différents niveaux de narration. Un vrai roman en somme. " Aujourd'hui, l'amant de ma mère est mort ". La première phrase donne le ton, les trois niveaux de narration sont annoncés en quelques mots : le fils raconte la vie de sa mère, dominée de bout en bout par la passion qu'elle a portée à Edwin. En fait, le titre est trompeur, car si l'on apprend effectivement la biographie d'Edwin, c'est aussi et surtout la vie de la mère du narrateur qui est au centre du récit, et, comme par délégation, celle du narrateur, son fils, le seul, semble-t-il, à connaître des détails que tous les autres ignorent. L'amant de la mère du narrateur est une sorte de génie musical qui se décide très tôt pour la direction d'orchestre. Comme il a peu de moyens et que, de surcroît, il n'a aucun diplôme, il prend des chemins de traverse pour se réaliser : débauchant les élèves du conservatoire local, il crée " Le Jeune Orchestre " qui se spécialise dans la musique contemporaine de l'époque (Ravel, Bartok, Stravinsky). Après des débuts calamiteux, sans qu'on sache si les déboires de l'orchestre sont dus à sa piètre qualité ou aux auditeurs bornés qui, du fond la salle, sifflent ses prestations, la formation devient une sorte d'institution pour laquelle les plus grands de l'époque composeront même des pièces. Dès le premier concert, une jeune femme est là, au deuxième rang, juste derrière le chef. Elle gardera cette place presque jusqu'à la fin de ses jours. Au bout de quelques représentations, Edwin, le chef désargenté de la jeune formation, lui demande si elle serait prête à devenir la " femme à tout faire " de l'orchestre. Elle accepte et se met au service de l'orchestre, c'est-à-dire de son chef, et ne tarde pas - jeune femme inexpérimentée, mais riche - à devenir la maîtresse d'Edwin. Elle tombe enceinte, Edwin, préoccupé uniquement par son art - ou par sa carrière - lui demande sans ménagement particulier d'avorter, avant d'en épouser une autre, riche héritière d'une usine de machine-outil : il n'avait plus besoin de la jeune femme qui avait été la cheville ouvrière de son orchestre et la délaisse sans états d'âme : le génie ne saurait s'embarrasser de scrupules. La roue du destin continuera à tourner, inéluctablement, pour la jeune femme : le krach de 29 ruine son père qui, apprenant la nouvelle, meurt d'une crise cardiaque. La jeune femme se marie à son tour, sans qu'on sache vraiment avec qui - quelle importance ?! Elle continue de vivre dans la vénération qu'elle porte à Edwin qui se contente de lui envoyer une orchidée fort rare le jour de son anniversaire, accompagnée d'un petit mot à l'encre mauve. Un point c'est tout. Après bien des avatars et, parmi ceux-ci, quelques séjours dans des cliniques psychiatriques, la mère mourra, seule, dans la petite maison qu'elle a achetée en bordure de la ville. Mais là n'est pas, a priori, l'intérêt du texte. La biographie de cette femme donne l'occasion à Widmer de brosser un tableau du siècle, celui qui est en train de s'achever, à travers la musique de notre temps d'une part et de l'abîme fondamental qu'a été la Seconde Guerre mondiale d'autre part, qui commence à Wall Street en 29 (mort du père), se poursuit avec la bouffonnerie fasciste de Mussolini et trouve son paroxysme dans la terreur nazie en Allemagne, sans oublier les profiteurs de guerre suisses, dont font partie Edwin et sa riche héritière de femme. Une sorte de bilan du XXe siècle, en somme, ce qui n'est pas, tant s'en faut, l'aspect le moins intéressant du roman. L'autre intérêt du roman, c'est la perspective narrative : le regard du fils sur le destin de sa mère est le fil rouge, discret, mais fondamental, de tout le récit. On retrouve dans cette " chronique " le ton, le style de tous les grands biographes, ceux qui sont capables d'entrer à ce point dans la peau du personnage dont ils racontent la vie que ceux-ci surgissent, de chair et de sang, sous nos yeux ébahis. On retrouve du Perutz ou du Zweig dans ce Widmer-là. Le chroniqueur - dont nous ne savons quasiment rien - est à ce point transparent qu'il en semble absent, et pourtant, il me semble bien que c'est lui, que c'est son destin et son identité qui, d'un bout à l'autre, se jouent sous nos yeux : c'est à la toute fin du roman que nous apprenons que sa mère n'a pas avorté et qu'il est donc le fils d'Edwin, produit d'une passion, d'un mythe. Un mythe si fort que le narrateur se rend à son enterrement, comme pour boucler la boucle. C'est fort, et c'est bien écrit, c'est, à mon avis, du meilleur Widmer qui, ne l'oublions pas, est avec Loetscher, l'une des grandes pointures de la littérature helvétique germanophone, après la disparition des " éléphants " qu'étaient Dürrenmatt et Frisch. Et nous avons avec ce texte une nouvelle preuve que la créativité des terres germaniques, en littérature, se situe en deçà de la ligne du Main, comme depuis la nuit des temps : la corne d'abondance de la littérature de langue allemande se situe entre Francfort et Vienne, en passant par le sud alémanique et helvétique.

Septembre 2000



Ludwig WINDER : Die nachgeholten Freuden
Zsolnay

Le roman débute dans les tout derniers mois de la Grande Guerre, quelque part en Bohême. Adam Dupic, fils de paysans très pauvres, a décidé non seulement de devenir maître de son destin en construisant une fortune immense, mais de se venger sur ses contemporains des humiliations que lui a infligées l'existence. N'éprouvant que mépris pour l'humanité, n'ayant dans sa vie "ni amour ni amitié", son unique but est d'asservir les autres.

Devenu riche, il parvient à se rendre indispensable à la Cour de Vienne et devient le financier d'une aristocratie en déroute qui sent que la fin de la monarchie, et donc de sa suprématie politique et économique, est proche.

Il décide de racheter à l'une de ces grandes familles son château, son parc et ses terres, mais il ne s'arrête pas là : il veut dominer toute la ville, Goran, veut devenir le maître incontesté des hommes et des biens. Pour ce faire, il prête de l'argent - sans intérêt - à la population affamée et sans travail : quand ces gens devront rembourser les prêts qu'il leur consent généreusement, il pourra les contraindre, pour s'acquitter de leur dette, à travailler pour lui. C'est en les aliénant qu'il les domine. Au bout de quelques semaines, il est le créancier de toute la ville.

L'argent n'est pas le moteur d'Adam Dupic : c'est le pouvoir et, plus encore peut-être, le pouvoir d'humilier. Non content de faire travailler pour lui une ville entière, il l'aliénera totalement le jour où, toujours à crédit, il érigera au milieu des usines qu'il a fait construire et où toute la population travaille, un centre de "loisirs" qui est en fait un lieu de débauche (on y mange, on y boit, on s'y adonne au vice).

La loi non écrite qui règne dans ce microcosme de la société austro-hongroise c'est l'arbitraire : Dupic distribue, à l'aveugle, punition et récompense, bonheur et malheur. Ce qui le rend insupportable, ce n'est pas tant sa méchanceté ou sa dépravation morale, c'est sa volonté de faire régner le hasard et l'arbitraire - un peu comme Dieu qui sème à tous vents bonheurs et catastrophes, considère les hommes comme des jouets et se rit de leurs faiblesses. "Ici, c'est moi qui décide qui doit vivre et qui doit crever", lance-t-il à l'un de ses fils qui tente de le ramener dans le droit chemin. "Est-ce que tu par hasard tu voudrais jouer au Bon Dieu?", lui demande alors celui-ci. Et Dupic de répondre : "Je ne joue pas. Je n'ai jamais joué."

Face au maître de Goran, les réactions sont aussi diverses que les couches sociales : la masse anonyme des ouvriers et des pauvres gens reste amorphe et résignée. Les notables (le maire, le notaire) collaborent sans états d'âme avec lui. La vieille aristocratie, incarnée par le comte et la comtesse ruinés, méprise bien sûr profondément Dupic, mais se contente de se draper dans sa dignité anachronique. Trois personnages seulement symbolisent la résistance et, peut-être, l'avenir : Karl et Elsa, les enfants de l'instituteur juif, et Peter, le propre fils de Dupic.

Les premiers choisissent des voies radicalement opposées pour contrer la tyrannie : Karl, après ses études de droit, s'engage politiquement et soutient les mouvements bolcheviks qui surgissent au lendemain de la guerre ; Elsa se place sur le même terrain que Dupic : avec la somme considérable qu'il lui a prêtée, elle achète des actions, espérant ainsi garantir sa liberté et battre Dupic sur son propre terrain... Peter, ancien médecin militaire, se place sur le terrain de la morale, voire de la religion: il voit dans son père l'incarnation absolue du Mal, peut-être même une sorte d'antéchrist, c'est l'un de ces "mauvais rêves" de Dieu destiné à devenir "le réceptacle de toutes les forces du Mal". En cela, il n'est que l'image de son époque. Peter considère comme une mission de "convertir" son père au Bien et en tout cas de transformer son pouvoir maléfique en un pouvoir bénéfique en arrachant les hommes à son influence : c'est probablement ce personnage qui incarne au plus près la position de l'auteur que l'on pourrait définir comme un humanisme teinté de religion pour lequel la valeur suprême est la dignité humaine.

Mais ni la distance toute aristocratique de la comtesse, dont il a racheté le château, ni l'énergie désespérée d'Elsa et de Karl, ni le dévouement de son fils ne parviendront à neutraliser cette force du mal. Seule la voix d'un enfant qui le traite de "voleur" tout à la fin du roman, lui fait perdre l'équilibre - au sens propre du terme : son cheval s'emballe, il fait une chute fatale. Mais même après sa mort, son testament fera en sorte de semer la discorde parmi les hommes...

À travers la description d'une société en plein bouleversement, dans cette zone grise qui sépare "le monde d'hier" et celui qui se prépare, l'auteur brosse un tableau tant historique que sociologique de la société (austro-hongroise d'abord, tchèque après la proclamation de la République au lendemain de la guerre).

Les personnages, par-delà de leur fonction symbolique, ont une épaisseur psychologique et humaine, même si l'auteur n'évite pas toujours l'écueil de la schématisation. On pourrait y voir un certain manichéisme, et le trait peut paraître parfois un peu forcé pour le lecteur d'aujourd'hui; mais peut-être faut-il replacer le roman dans son époque pour se rendre compte que l'art de Winder, c'est de montrer au milieu des années 20 qu'un monde totalitaire est en train de naître : Dupic n'est pas simplement l'incarnation d'une nouvelle race d'industriels sans scrupules, mais l'allégorie d'un nouvel ordre politique et social qui, en anéantissant la dignité humaine, prépare le terrain de la barbarie à venir.



Ludwig WINDER : Der Kammerdiener
Zsolnay

C'est au cours de son exil londonien que Winder a écrit ce que l'on pourrait appeler "le roman d'un valet". L'action se situe au XIXe siècle, en Moravie, et raconte l'histoire d'un aristocrate sur le déclin, presque ruiné, qui s'est retiré, après la fin prématurée de sa carrière d'officier, dans son château de Lepnik, accablé de dettes et poursuivi par ses créanciers. Mais l'âme véritable de ce château, c'est le valet du comte, Anton Toman, un valet modèle, un valet tel qu'on n'en fait plus : entièrement dévoué au bien-être de son maître, il ne connaît pas de bonheur plus exaltant que de deviner le moindre de ses souhaits ; son quotidien, sa vie même ne sont rythmés que par le désir de servir. Son dévouement apparaît bientôt comme une soumission absolue, inconditionnelle, presque servile à son maître et dieu.

Il se consacre à ce point au service du comte qu'il en néglige sa propre famille, et en particulier son fils, qui a le même âge que celui du comte: lorsque celui-ci, qui fait éduquer son fils par un précepteur, lui propose de faire profiter Edmund Toman de cet enseignement, Anton n'est pas loin de penser que c'est un sacrilège... On ne saurait avoir meilleure conscience de classe.

Mais cette fidélité absolue au maître causera sa perte : après la mort du comte, qui sombre dans l'alcool avant même d'être définitivement ruiné, Anton reporte sur son héritier l'attachement qui le liait au père. Lorsque le jeune comte Franz quitte le château pour s'installer à Vienne, il le suit. Sa fidélité est telle qu'il n'hésite pas à commettre un délit grave pour tirer son jeune maître d'un mauvais pas : afin d'éviter le suicide à son jeune maître, dans l'impossibilité de payer ses dettes de jeu, il falsifie un effet. Cette faute causera sa perte.

Le fils d'Anton Toman - comme souvent chez Winder, les fils sont plus clairvoyants que les pères - reste assez lucide pour analyser la faute de son père : "La nature de valet est le plus grand danger qui guette chacun d'entre nous. C'est une malédiction que l'on hérite, elle se propage comme une maladie contagieuse si l'on ne se révolte pas contre elle..." Et parce que les hommes ne sont pas vigilants, parce qu'ils ne se doutent pas du danger qui les guette, cette "nature" peut corrompre et anéantir tout un peuple, voire le monde entier. Les hommes peuvent alors être entraînés à commettre les pires crimes "sans se douter de ce qui a provoqué cette déchéance".

En fait, ce qui "rabaisse Anton et le prive de sa dignité", c'est moins sa servilité que le fait qu'il ne perçoit pas sa condition comme un véritable esclavage. Bien au contraire. Il en redemande, n'existe qu'en servant, aveuglément, sans réserve, dépourvu de toute prévention morale, ayant perdu toute notion de sa propre dignité d'homme. Et Winder de conclure que "l'humanité court nécessairement à sa perte si les hommes cessent de considérer la dignité humaine comme la valeur suprême". Cette réflexion, probablement dictée par les tourments de l'époque, n'a rien perdu de sa tragique vérité.

Ici aussi, comme dans Die nachgeholten Freuden, Winder met en scène des personnages contrastés, et l'on pourrait simplement regretter certains traits psychologiques un peu appuyés.

L'auteur

Né en 1889, en Moravie, Ludwig Winder est l'auteur d'une douzaine de romans qui embrassent essentiellement une période allant de la fin des Habsbourg jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale et dont l'un des thèmes récurrents est la pensée totalitaire et son pendant, l'esprit de soumission, que Winder combat en leur opposant l'humanisme et la Raison, le tout dans une perspective assez pessimiste, due en partie à l'époque troublée dans laquelle vit cette génération qui voit naître l'expressionnisme : un monde s'écroule dans les atrocités de la Grande Guerre, l'homme n'a plus de repères, aucune nouvelle valeur ne parvient à s'imposer, chacun cherche à sauver sa peau dans une société ébranlée par les problèmes économiques et politiques, chacun mène son combat pour lui-même, comme il peut, et développe sa propre morale.

C'est en 1924 que Winder entre dans le très fermé Prager Kreis, où il prend la place de Kafka. S'il partage avec lui ses préoccupations essentielles, son esthétique est radicalement différente : il s'efforce de lutter contre l'absurdité avec les armes de l'esprit, de la raison et une certaine vision morale. Il y a dans les œuvres de Winder, malgré tous ses côtés noirs, une sorte de désir pédagogique viscéral, de foi dans les vertus de la littérature perçue comme instrument de lutte contre l'inhumain.

En 1934, il reçoit le prix de littérature de l'État tchécoslovaque. D'origine juive, il est contraint à l'exil en 1939. Il part d'abord pour la Pologne et s'installe finalement en Angleterre où il mourra en 1946, après avoir écrit ses quatre derniers romans.

Admiré par Thomas Mann et Max Brod, son succès littéraire pâtira de l'exil, et après la guerre, il tombera peu à peu dans l'oubli, comme ce fut le cas de bien d'autres auteurs de langue allemande - le cas le plus célèbre étant Perutz. Depuis la fin des années 80, plusieurs éditeurs publient à nouveau son œuvre (Zsolnay, Volk und Welt, Residenz).

Novembre 1999




Christa Wolf : Ce qui reste
traduit par Ghislian Riccardi, Alinéa, 1990

Ce qui reste, c'est le court récit d'une journée dans la vie de Christa Wolf, quelque part entre 1949 et les années quatre-vingts, une journée partagée entre la déception, et l'angoisse. Déception parce que l'écrivain tire un bilan globalement négatif de quarante années d'un régime qu'elle a défendu et contribué à perpétuer ; angoisse à cause de la surveillance policière dont elle fait l'objet à un moment de sa vie. Ainsi elle décrit par le menu les mille et une vexations, les innombrables précautions à prendre devant ce que l'auteur appelle "la répression" policière : téléphone qu'on débranche et radio qu'on allume avant d'avoir un entretien "compromettant", une lecture publique mouvementée, des pressions exercées en haut lieu pour étouffer la libre expression : Christa Wolf semble vouloir montrer qu'elle a fait l'expérience de tout l'arsenal répressif de l'ex-R.D.A. La lecture de ce récit nous ferait donc volontiers ranger cet auteur parmi les grands noms de la dissidence d'alors si ce livre n'avait paru au lendemain de la chute du mur de Berlin. D'aucuns, en Allemagne, ont reproché à Christa Wolf ce "courage" tardif.



Christa Wolf - Charlotte Wolf : Ja, unsere Kreise berühren sich, Correspondance,
Luchterhand, 2004.


C'est le hasard qui, en 1983, a mis entre les mains de Christa Wolf l'autobiographie d'une femme qu'elle ne connaissait pas et qui, étrangement, était son homonyme : Charlotte.
D'emblée, Christa est séduite par le personnage : juive allemande ayant émigré en 36 à Londres après avoir quitté l'Allemagne pour Paris dès 33, c'est une intellectuelle qui a fait des études de médecine et de philosophie - le cursus de " l'honnête femme " de ce début de XXe siècle.
En lisant l'ouvrage, elle tombe sur un passage qui la mentionne, elle, Christa Wolf, et souligne les affinités que Charlotte perçoit entre les deux œuvres et, partant, entre les deux êtres.
Interpellée, Christa écrit à Charlotte, et c'est le début d'une correspondance presque intime, qui durera trois ans et demi, jusqu'à la mort de Charlotte en 1986.
Et le lecteur d'assister à une sorte de reconnaissance mutuelle et progressive à travers la découverte de l'autre que l'on ne connaissait pas (Charlotte) ou si peu (Christa).
Christa vient de publier Kassandra, Charlotte est en train d'achever son grand œuvre, une somme consacrée à Magnus Hirschfeld ( ?), spécialiste de la sexualité qui, dans les années 20, milita à Berlin pour l'émancipation des minorités sexuelles opprimées par la société. Étant elle-même homo- ou bisexuelle, Charlotte s'est intéressée de près à ces questions. Jusqu'où les " cercles qui se touchent " évoqués par le titre pouvaient aller pour les deux protagonistes
Au début de leur correspondance, et jusqu'au moment où Christa, au détour d'une lettre, passe au tutoiement, on assiste, médusé, à ce qui ressemble de plus en plus à une entreprise de séduction mutuelle, avec tous les ingrédients habituels, dont une certaine passion et des envolées parfois si touchantes qu'on les qualifierait volontiers d'adolescentes. Coups de fils et télégrammes ponctuent cette relation et soulignent, s'il en était besoin, ce que l'on perçoit comme une sorte d'idéalisation de l'autre, comme une quête d'absolu - laquelle est nettement plus sensible chez Charlotte, alors que Christa semble toujours plus contrôlée. D'ailleurs, cette dernière évoque plus volontiers et de façon plus approfondie son travail d'écrivain, notamment autour de Kassandra - certainement l'aspect le plus intéressant de l'ouvrage - et la vie d'auteur qu'elle mène (voyages à l'étranger qui paraissent être une corvée, courrier qui s'accumule et auquel elle a du mal à répondre).
Charlotte, pour sa part, est beaucoup moins structurée, elle laisse courir plus volontiers sa plume au gré de ses affects et de ses enthousiasmes quasi juvéniles. Elle apparaît comme un être plutôt exalté qui se laisse guider par ses sentiments dans un style parfois très éruptif (profusion de points d'exclamation, de termes soulignés, etc.), recours à l'anglais et au français, on en passe. En soit, ce style n'a rien de désagréable, du moins au début, mais à la longue, il peut virer au simple anecdotique un peu confus quand Christa tente toujours de structurer sa pensée.
Assez rapidement, les problèmes de santé s'invitent chez Charlotte, et ils ne tarderont pas à prendre le dessus, tant dans les missives qu'elle adresse à Christa que dans les réponses que celle-ci lui fait : infections et rhumatismes divers, grippes, problèmes de dents et états dépressif tiennent le haut du pavé à partir du milieu du livre, Christa se contentant le plus souvent de s'inquiéter de l'état de santé de sa correspondante. Elle n'est plus guère que réactive, les lettres s'espacent peu à peu, Charlotte s'en émeut, Christa s'en excuse tout en se réfugiant elle aussi de plus en plus dans l'anecdote : vie de famille, problèmes avec une maison de campagne qu'elle fait restaurer, etc., peut-être pour échapper au tragique qu'elle pressent et qui s'est insinué progressivement dans cette relation épistolaire qui, ironie du sort, ne débouchera jamais sur une rencontre. Les aspects autobiographiques sont donc nombreux et peuvent constituer un aspect intéressant de l'ouvrage. Sont-ils suffisants eu égard à la faible ( !) notoriété de Charlotte et de son œuvre ?

Mars 2004






© khristophoros.net