Je ne le supporte pas et le réfute, parce que je réfute le dédain - implicite, évidemment - que cette approche exprime. Il y aurait d’un côté les traducteurs "littéraires" - un peu fantasques, éventuellement agréables à lire, mais totalement à côté de la plaque théorique - et de l’autre les scientifiques - solides, sérieux, francs et massifs, qui passent la langue de Sigmund Freud au tamis de leur microscope linguistique.
Le mot à mot, au sens le plus étriqué du terme, est érigé en principe, voire en dogme : tant qu'à faire, pourquoi ne pas adopter aussi la syntaxe allemande (essentielle notamment parce qu’elle fonctionne pour ainsi dire au rebours du français) et placer les membres de phrases, dont le verbe, mais pas seulement, comme ils le sont en allemand - nous nous approcherions ainsi encore plus de la Vraie Croix.
Je persiste donc à penser qu’on ne saurait considérer certains psychanalystes autoproclamés germanistes en quelque sorte comme « le traducteur qui sait » - qui donnerait du même coup l’assurance d’une exactitude et d’une rigueur absolues -, mais plutôt comme « le traducteur supposé savoir », comme c’est mon cas et celui de tous les traducteurs, lesquels ne sont pas infaillibles, mais susceptibles de faire des erreurs, qu’elles soient de lecture, d’interprétation de la langue de départ ou d’expression dans la langue d’arrivée.
Je côtoie le(s) milieu(x) psychanalytique(s) depuis près de trente ans, et j'avoue ne pas avoir encore perçu ce que leur production peut avoir de scientifique dans l’acception communément admise - ce sont plutôt querelles de chapelles - au sens propre, avec conversions et excommunications réciproques : conflits métaphysiques, voire politiques, parés d'un métalangage aussi abscons que possible, selon l'adage (assez sectaire, selon moi) : « Restons entre nous, car il faut nous mériter »). Voir à ce sujet les traductions de Freud aux PUF, les fameuses OCP, sous la direction de Laplanche, qui sont un modèle de ce qu'une certaine psychanalyse française a infligé, non pas seulement à la langue française, mais à la pensée de Freud. Il suffit de se référer à ce qu'ont pu en dire et en écrire G.A. Goldschmidt1, Jacques Le Rider2 et quelques autres - et à ce que j'en pense. Les réactions ouvertement sectaires de certains lacaniens (entre autres chapelles) à ma traduction de "Die Verneinung", publiée avec D. Mercadier au début des années 80, m'ont laissé un souvenir on ne peut plus éclairant, mais elles m'ont surtout vacciné ad vitam aeternam contre le "scientisme" auto-proclamé de leurs auteurs.
Ce sont ces gens-là qui ont traduit Freud non pas en français, mais dans cette langue qui leur est propre et qu'ils ont littéralement inventée : le "freudien français"3. Or, que je sache, Freud ne s'exprimait pas en freudien, mais en allemand, tout bêtement, si j’ose dire, et la trop fameuse "littéralité" de ceux qui savent parfois très approximativement l'allemand, mais se targuent en revanche de connaître le "freudien" comme personne donne en français des textes parfaitement « ésotériques » (G.-A. Goldschmidt), sauf pour un cercle restreint « d’initiés » : je veux dire: ils sont inaccessibles et souvent illisibles pour le public pour lequel ils étaient (aussi) écrits - un comble.
Et là, le problème ne réside pas tant dans la supposée opposition entre une traduction littéraire (romantique, charmante, jolie, bien tournée, j'en passe, et donc : au mieux imprécise, au pire totalement erronée), et une traduction prétendument "scientifique" - au plus près de la "vraie" langue (allemande ou française d'ailleurs, peu leur chaut).
Le problème réside dans le fait que Freud se lit en allemand, et pour un Allemand moyen, aussi bien ou aussi difficilement que n'importe quel autre intellectuel de son temps, alors que lorsque l'on tente de se plonger dans les traductions françaises récentes (« mot-à-motistes », « littéralistes ») de ses textes, il faut avoir fait l'X pour parvenir à y comprendre quoi que ce soit - le fameux "glossaire" des OCP aux PUF, sans l'aide duquel nul ne saurait lire, voire comprendre leurs traductions, est à la fois la preuve irréfutable de ce que j'avance, et un terrible aveu.
Je réfute donc cette opposition "littéraire-scientifique" dont il découle de surcroît des guerres de religion parfaitement hors de propos: celui de Sigmund Freud.
Voir aussi le débat "Comment traduire Freud sans le trahir?", entre François Robert et moi-même, Fnac St-Lazare, le 26 avril 2010, que vous pouvez retrouver ici.
1 « La littéralité, c’est la mort de la traduction », G.-A. Goldschmidt. Voir également : Quand Freud voit la mer, Freud et la langue allemande, Buchet/Chastel, 1988.
2 Les traducteurs de Freud à l’épreuve de l’étranger, J. Le Rider.
3 « Le freudien peut être considéré comme un idiome de l’allemand », Jean Laplanche. Et, cité par B. Lortholary : « Il s’agit de traduire l’allemand de Freud en un français freudien. »