Le Lecteur : Par essence, le traducteur joue un rôle de second plan, effacé qu'il est derrière la stature de l'Auteur. N'est-ce pas un peu frustrant, à la longue ?
Le Traducteur : Certes, notre activité est assez discrète et solitaire. En outre, c'est bien l'œuvre à traduire qui doit se trouver au premier plan, et non celui qui la transmet. De ce point ce vue, le statut du traducteur me semble normal.
Par ailleurs, quand on songe que sans le traducteur, l'œuvre étrangère n'existerait pas, il est clair que son rôle est essentiel. À quoi ressemblerait la littérature mondiale sans les traducteurs ? Depuis une quinzaine d'années, on a assisté à un début de prise de conscience de ces réalités, et le traducteur n'est plus cet être marginal et méconnu que l'on n'évoquait jamais. Il n'en reste pas moins qu'aujourd'hui encore, on parle de la traduction surtout quand celle-ci est déficiente, mais beaucoup plus rarement pour en faire l'éloge quand elle est réussie...
Il est vrai aussi que ce qui fait l'une des qualités essentielles du traducteur - son statut de caméléon de la littérature - contribue à cette transparence relative, à cette sorte de non visibilité qui le caractérise : plus un traducteur parvient à s'effacer derrière l'auteur et moins le lecteur se rendra compte de son importance. C'est ce qui explique en partie que le traducteur est fréquemment un personnage assez abstrait pour le public et qu'il ne commence à exister, précisément, que lorsque sa prestation est jugée insuffisante. Bref : quand le livre traduit est bon, le mérite en revient entièrement à l'auteur, quand il est mauvais, c'est forcément la faute du traducteur... Si frustration il y a, c'est plutôt là qu'elle se situe.
Le Lecteur : La tentation d'écrire soi-même n'en devient-elle pas d'autant plus grande pour un traducteur ?
Le traducteur : Les traducteurs sont souvent des "écrivains rentrés". Certains sautent le pas et se lancent dans l'écriture. La plupart, cependant, ne s'aventurent pas... On touche là à une question épineuse, celle de la "créativité": s'il ne fait pas de doute que le traducteur doit être créatif pour réinventer dans un autre univers linguistique l'œuvre originale de l'auteur, cette créativité est par essence réactive : elle a besoin du stimulus que constitue le texte original, et c'est seulement à l'intérieur de ce cadre qu'elle existe et s'accomplit pleinement. Le passage à l'écriture proprement dite, à une créativité active donc, est autrement délicat. Certes, à force de travailler les textes de l'intérieur, pour ainsi dire, le traducteur est bien placé pour voir et comprendre "comment les choses fonctionnent". C'est ce qui fait de lui pour bien des auteurs un lecteur redoutable et redouté: par nécessité, il passe l'œuvre au peigne fin, en voit les forces et parfois aussi les faiblesses qui échappent le plus souvent au "simple" lecteur. Mais de là à tenter soi-même l'aventure...
Le Lecteur : Quand on lit les traductions d'Étiemble, de Caillois ou de Vialatte, on peut avoir l'impression, justement parce qu'ils sont aussi écrivains ou poètes, qu'ils mettent leur "touche personnelle" quand ils traduisent.
Le Traducteur : Si vous pouvez vous efforcer avec plus ou moins de bonheur de "rendre" un texte, votre plume, même "serve", est et reste la vôtre, que vous soyez "écrivain" ou non. Un même texte rendu par deux traducteurs différents ne donnera jamais un résultat identique. S'agit-il dans ce cas d'une "touche personnelle" qui viendrait surcharger l'original ? Si l'on admet que deux traducteurs travaillant sur le même original ont des compétences comparables, la divergence des deux traductions résulte tout simplement de leur approche différente du texte de départ et de leur expression différente dans la langue d'arrivée.
Le Lecteur : Mais lorsqu'on compare certaines traductions, les différences sont énormes pour un néophyte !
Le Traducteur : La littérature, l'art en général et les langues ne sont - hélas? - pas des sciences exactes. Ce qui caractérise l'œuvre d'art - non pas l'objet d'art, mais l'œuvre en tant qu'elle est perçue par un tiers - c'est la rencontre de deux subjectivités - celle qui fonde la démarche du créateur et celle qui caractérise la perception de son œuvre. Lorsque vous lisez le roman d'un auteur qui écrit dans votre langue maternelle, vous êtes une conscience, une sensibilité, une vision du monde qui appréhende avec ce qu'elle est et les moyens dont elle dispose ce qu'un autre a pensé. Il y a fort à parier que votre "lecture" de cet auteur s'écartera sur bien des points, et parfois en profondeur, de celle que pourrait en faire un autre lecteur, différent de vous par sa génération, sa culture, sa sensibilité, ses origines sociales, etc.
Or, qu'est-ce que traduire sinon donner corps dans une autre langue à une lecture, celle du traducteur, en l'occurrence. Plusieurs aspects la définissent : si la compétence linguistique du traducteur, dans la langue de départ comme dans celle d'arrivée, est essentielle, sa personnalité, son style, mais aussi sa connaissance plus ou moins approfondie de l'auteur, de la culture dont il est issu ou de son époque sont au moins aussi importants.
Le Lecteur : Si l'on admet qu'il y a plusieurs traductions possibles, quelle est la bonne : celle qui rend l'esprit du livre ou celle qui s'attache davantage à la lettre en traduisant presque littéralement?
Le Traducteur : À entendre votre question, on pourrait penser que traduire ce que vous appelez l'esprit reviendrait nécessairement à prendre un parti, à "interpréter" au sens le plus péjoratif - celui de la trahison! - que ce mot peut avoir. La lettre et l'esprit sont difficilement dissociables dans l'œuvre originale elle-même. Pourquoi en irait-il autrement dans la traduction? Avec cette différence que si l'esprit peut, éventuellement, être le même d'une langue à l'autre, la lettre, elle, est par définition différente, et le traducteur devra donc trouver dans la langue d'arrivée la forme qui sera le mieux à même de rendre le fond - du moins celui que lui, en tant que traducteur-lecteur, perçoit. Ce qui implique qu'il doit faire des choix. Qui dit choix dit possibilité de variation et donc de décalage, que ce soit sur le plan strictement linguistique (vocabulaire, prosodie, style, etc.) ou sur le plan de la compréhension du texte, qui est tributaire de celui qui traduit, même s'il s'efforce de s'effacer derrière l'œuvre et l'auteur. Tout comme deux pianistes n'interpréteront pas de la même manière un même concerto de Beethoven, deux traducteurs traduisant le même texte ne rendront pas la même copie.
En outre, les traditions de traduction évoluent avec le temps : on ne traduit plus aujourd'hui comme il y a 50 ans ou comme il y a encore 20 ans. Un monde sépare par exemple Vialatte et Lortholary lorsqu'ils traduisent Kafka. Ce qui ne veut pas dire que l'un est "meilleur" ou plus "fidèle" que l'autre. Il s'agit simplement d'une autre approche, qui reflète aussi le Zeitgeist, l'esprit du temps : les Allemands eux-mêmes ne lisent plus aujourd'hui Kafka comme ils le faisaient il y a 60 ou 70 ans. Comment imaginer, dans ces conditions, qu'on puisse ne tenir aucun compte de ces évolutions et que l'on continue de le traduire comme dans les années 20 ou 30 ?
Le Lecteur : Le but à atteindre, pour le traducteur, n'est-il pas une certaine neutralité?
Le Traducteur : La neutralité à laquelle vous faites allusion, si tant est qu'elle existe, c'est-à-dire une traduction restant très "près" du texte, aurait pour conséquence de faire perdre au lecteur étranger tout ce qui n'a pas de correspondant direct et immédiat dans l'autre langue : on pourrait citer à titre d'exemple l'humour, les jeux de mots ou certaines références culturelles, qui n'ont pas nécessairement d'équivalent. Ce qui montre bien que l'enjeu de la traduction n'est pas dans les mots. Tout au plus pourrait-il se situer entre eux, un peu comme la musique se situe entre les notes...
Le débat qui consiste à opposer la "traduction des mots" et la "traduction de l'esprit" d'une œuvre est donc un faux débat, sous-tendu fréquemment par un autre serpent de mer qui a nom "fidélité" de la traduction - où l'on retrouve en filigrane le thème de la "trahison". Il est un autre aspect en revanche qui me semble plus pertinent : faut-il qu'une traduction transmette "l'étrangeté" du texte, c'est-à-dire qu'elle ne cherche pas à masquer l'origine étrangère du texte, avec tout ce que cela peut impliquer comme difficultés pour le lecteur qui pourrait être rebuté par une langue éventuellement déroutante pour lui, ou doit-elle se lire comme si elle avait été écrite d'emblée dans la langue d'arrivée? Autrement dit : le traducteur a-t-il pour mission d'ouvrir la voie aux littératures étrangères, au besoin en aplanissant les difficultés éventuelles, ou doit-il tenter de faire entrer dans la langue et la culture d'arrivée ce qui serait considéré comme un enrichissement? Les partisans de la littéralité du texte penchent pour la deuxième solution, au risque parfois de décourager le lecteur s'il trébuche trop souvent dans sa lecture sur des mots, des expressions, des tournures ou des constructions qui le déroutent, voire des réalités culturelles qu'il ne connaît pas et qui peuvent parfois être pour lui des obstacles. Personnellement, je considère mon rôle comme celui d'un passeur, au sens premier du latin transducere ou de l'allemand übersetzen: son rôle est de faire passer le mieux possible le texte sur l'autre rive, c'est-à-dire de faciliter l'accès à des oeuvres qui, si elles n'étaient pas traduites, resteraient inconnues. Cette conception - considérée par beaucoup au mieux comme minimaliste, au pis comme une capitulation - implique un certain niveau d'adaptation du texte étranger à la langue d'arrivée tout comme au futur lecteur. Ce qui ne signifie pas, tant s'en faut, qu'il faille céder à la tentation de faire du "beau français", comme ce pouvait être le cas dans certaines "écoles" de traduction. Tout est affaire de dosage.
On retrouve ici la distinction que l'on opère souvent parmi les traducteurs entre "ciblistes" et "sourcistes", les premiers attachant une importance primordiale au texte d'arrivée, les seconds ne jurant que par le texte de départ. Pour ma part, je crois qu'il faut essayer de rester aussi près de l'original que possible, mais en même temps aussi loin que nécessaire : le traducteur ne saurait se situer que dans l'entre-deux - position inconfortable s'il en est, parfois périlleuse, mais constitutive de son identité. Le traducteur est toujours en équilibre instable au-dessus du vide, à la recherche de cet espace limite où peut se produire la rencontre, la coïncidence au sens propre du terme, c'est-à-dire au milieu, ce lieu où se résout la tension entre deux discours, entre deux musiques, ce lieu troisième qui pourrait enfin échapper au dilemme straussien : Prima le parole? Prima la musica?

© Jean-Claude Capèle, 1999
Remerciements à François Almaleh
à qui ces "questions" doivent beaucoup



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