Raffarinade

Septembre 2003


Monsieur le Premier ministre,

nous avons été quelques-uns à constater avec soulagement que vous aviez jugé utile d'interrompre vos congés d'été précisément le jour où, dans la moitié nord du pays, la canicule avait enfin cédé le terrain qu'elle occupait depuis 15 jours (sans compter les épisodes chauds de juin et caniculaires de juillet).

Les 15 000 décès annoncés jusqu'ici comme conséquence de l'incurie des pouvoirs publics (les services hospitaliers, hélas! n'en pouvant mais) sont cependant peut-être une piste intéressante pour votre gouvernement dans l'épineux problème du financement des retraites: en effet, un certain nombre de personnes âgées, voire très âgées, et qui ont, depuis bien longtemps déjà (certains diront: trop) profité des bienfaits de la retraite par répartition que vous défendez avec une ardeur inversement proportionnelle au montant des économies que vous comptez réaliser dans les budgets sociaux, sont décédées désormais et ne pèseront plus sur le budget des caisses de retraite ou celles de la Nation.

Votre gouvernement ne peut que s'en féliciter.

Il n'aura pas besoin, comme nos voisins d'outre-Rhin, de se demander par exemple à partir de quel âge quelle prestation sociale ne sera plus versée, quelle opération ou quels soins ne seront plus remboursés, j'en passe. Quelle aubaine! Et sans bouger le petit doigt, pour ainsi dire. Après les 82% et Saddam Hussein, c'est probablement la plus inespérées des wild cards.

Combien de canicules comparables vivrons-nous dans les années qui viennent ? Et des canicules éventuellement bien plus vigoureuses - i.e. plus meurtrières ! J'en connais, dans mon entourage le plus proche, qui n'y résisteront pas, et avant même d'avoir eu la possibilité de faire valoir leurs " droits " à la retraite ou de profiter de leurs cotisations bénévoles à Préfon-Retraite ou à la Mrifen...

Au fond, la canicule tape exactement au bon moment dans les bonnes catégories, celles du baby-boom. Mais si ! Dans un an, deux ans tout au plus, commencera le papy-boom, celui-là même qui pourrait être concerné au premier chef par les problèmes de canicule. Autant de retraités en moins - inutile d'appeler M. Mer ou M. Fillon pour vous faire le calcul...

Donc, Monsieur le Premier ministre, permettez-moi de vous encourager (même si, cela va sans dire, je n'ai pas de conseil à vous donner) à persister dans la voie que, courageusement, vous avez choisie : les assurés sociaux, les contribuables, les abondeurs de CSG et autres RDS vous en sauront gré, sans compter les maisons de retraite, les urgentistes, tout autant que les entreprises de pompes funèbres (qui pourront s'enorgueillir de résultats annuels en nette progression).

Les comptes de la Nation ne s'en trouveront que mieux, les critères du Pacte de stabilité ne seront plus votre cauchemar, et nos jeunes générations pourront, l'esprit libre, envisager des horizons plus souriants qu'ils ne le sont à l'heure actuelle.

Encouragez M. Mattei, votre ministre de la Santé, à poursuivre dans la voie qu'il a choisie et à ne pas se laisser détourner de cette noble tâche.
Qui sait, à partir de 2008, votre gouvernement ou celui qui lui aura succédé pourra, en toute sérénité, décider d'abaisser le nombre d'annuités à 37,5 ans sans mettre en péril les comptes de la Nation.

Vous entreriez ainsi dans l'histoire. Avec un H.

Veuillez croire, Monsieur le Premier ministre, à l'expression de mes sentiments d'autant plus respectueux qu'ils sont post-caniculaires.

jcc