La Rencontre
par Erika Tunner


Deutsche Version

Pour Jennifer


Myriam Lévy était une enfant de quatorze ans, ardente et vive, d'une beauté éblouissante. Elle avait beaucoup de facilités à l'école. Dans bien des matières, elle était la première de sa classe, et elle avait toujours le prix d'excellence. Mais c'est en langues qu'elle obtenait toujours les meilleures notes. Certains de ses camarades l'admiraient, d'autres l'enviaient. Elle ne savait pas encore ce que haine veut dire.
Ni sa mère, originaire d'Espagne, ni son père, chirurgien parisien renommé, ne parlaient l'allemand : Myriam, d'ailleurs, ne s'adressait à moi qu'en français, et elle était toujours très fière de pouvoir m'apprendre la nouvelle expression branchée. Un jour, pourtant, elle me surprit en me récitant le célèbre poème de Goethe Connais-tu le pays où fleurissent les citronniers d'une manière si accomplie que je l'écoutais avec émotion. Il y avait dans sa voix une nuance de passion, de nostalgie et de mélancolie que je n'avais encore jamais perçue chez elle. D'un coup, cette enfant si frêle, à la chevelure brune et aux yeux profonds, n'était plus simplement Myriam : elle était un génie venu d'un ailleurs mystérieux .
Lorsqu'elle eut terminé, elle me regarda à sa façon inimitable, l'air espiègle et grave à la fois, puis elle ajouta :
" 'C'est là que j'aimerais aller, avec toi, ô mon amie'.
- Suis-je vraiment ton amie? lui demandai-je.
- Tu es mon amie, c'est évident, répondit-elle d'un ton déterminé qui n'admettait pas le doute.
- Et où se trouve ce pays où nous devons aller ensemble? " poursuivis-je.
Myriam se mit à rire.
" Dans notre imagination, tu le sais bien!"


Peu après, le Dr Lévy m'informa que sa fille allait passer deux semaines dans une famille allemande, que c'était son voeu le plus cher de connaître ce pays étranger et de parfaire ses connaissances linguistiques. Il parlait d'une voix impassible, presque détachée, comme c'était toujours le cas quand il cherchait à ne pas laisser paraître une certaine émotion. Pour ma part, j'éprouvai comme un malaise : Myriam était assoiffée de connaissances et curieuse de tout, mais ce qu'elle portait en elle, c'était une image de rêve plus aimable et douce que la réalité. Certes, ce n'est pas si grave que la réalité ne corresponde pas à notre rêve ; simplement il faut veiller à protéger le rêve, car jamais il ne doit s'évanouir complètement. À l'origine de toute action généreuse, il y a un grand rêve.
Ma préoccupation n'avait pas échappé au père de Myriam. "Ce n'est pas une famille juive, dit-il. Mais il n'y a pas de souci à se faire, n'est-ce pas?" Que pouvais-je lui répondre? Un jour, je l'avais entendu dire à l'une de ses patientes : "Il n'y a pas de souci à se faire." Ne prononçait-il cette phrase que lorsqu'il était vraiment convaincu de ce qu'il disait? Mon silence était devenu déjà bien trop pesant. Je fis un geste de la main qui semblait vouloir dire que sa question était de pure rhétorique et qu'elle ne demandait pas de réponse, puis je lui demandai : "Quand Myriam part-elle?" Il m'indiqua une date assez proche. "Cela tombe bien, répondis-je - pieu mensonge -, car j'ai l'intention de me rendre en Allemagne à cette période pour voir mon éditeur. Si vous me le permettez, j'enlèverai Myriam l'espace d'une journée." Le Dr Lévy saisit mes deux mains et les serra dans les siennes : "Je vous en serais très reconnaissant."


Myriam était fébrile et impatiente : son premier grand voyage seule! Et qui plus est, à l'étranger!
"Vous avez l'heure, s'il vous plaît? Où se trouve le bureau de poste le plus proche? Combien coûte cette part de Strudel?" Elle s'entraînait avec moi sur toute une série de phrases.
"Tu viendras me rendre visite! lança-t-elle à un moment.
- Peut-être.
- Non, pas peut-être. Sûrement. Papa me l'a dit. Combien coûte cette part de Strudel?"


Lorsque j'appelai la famille d'accueil de Myriam, vers midi, c'est Mme Steinhals qui répondit. Étais-je une parente de Myriam? Non, une amie de ses parents. Ah bon. Myriam, me dit-on, était dans sa chambre, et l'on me priait de rappeler plus tard. Le ton de cette voix me déplut . "Je souhaite lui parler tout de même", insistai-je
- Rappelez plus tard. Myriam ne quittera pas sa chambre pendant l'heure du déjeuner."
Petit craquement sur la ligne. Elle avait raccroché.
C'était mettre ma patience à trop rude épreuve. Je pris un taxi qui me déposa en un rien de temps devant le coquet pavillon de Mme Steinhals. Fenêtres rutilantes. Pelouse impeccablement tondue. Plates-bandes de fleurs. Nains de jardin. De braves gens?
Il me fallut sonner deux fois avant qu'on vînt ouvrir la porte.
Mme Steinhals avait des cheveux raides, mi-longs, coupés droit, avec une raie au milieu. Ses yeux, nichés sur les rides qui remontaient de sa bouche, me regardèrent en clignant des paupières :
"Nous sommes en train de déjeuner."
J'esquissai un sourire de circonstance.
"Dans ce cas, je peux dire bonjour à Myriam.
- Elle reste dans sa chambre pendant l'heure du repas."
Sans y avoir été invitée, je pénétrai dans la maison.
"Est-ce qu'elle est malade?
- Non, elle boude. C'est une enfant gâtée qui ne cesse de se mettre en avant et n'en fait qu'à sa tête. Aujourd'hui, on mange du rôti de porc. Mais Myriam refuse catégoriquement d'en manger. Chez nous, on mange ce qu'on vous sert."
Mme Steinhals, qui sait tout beaucoup mieux que tout le monde parce qu'en fait, elle ne sait pas grand-chose, se tord les mains comme s'il venait de lui arriver un très grand malheur.
Parle d'un ton calme et détaché, me dis-je. Pense au Dr Lévy.
"J'attendrai ici, Mme Steinhals, jusqu'à ce que vous soyez allée chercher Myriam. C'est urgent.
- Myriam, cria Mme Steinhals à gorge déployée. Descend immédiatement."
Pas de réponse.
Mme Steinhals me regarde d'un air de défi, comme pour dire : vous voyez bien à quel point cette gamine est mal élevée.
Non, je ne voyais rien du tout. J'attendais. En silence.
"Descends immédiatement. Tu as de la visite." Mme Steinhals avait littéralement éructé ces mots, on eût dit qu'elle les crachait. Une porte s'ouvrit alors brutalement au premier étage. En un éclair, Myriam se retrouva accrochée à mon cou. "Calme-toi, je t'en prie, dis-je, je suis venue te chercher. Il faut que tu rentres un peu plus tôt que prévu à la maison.
- Tu m'emmènes? Je le savais. Ma valise est déjà faite. Je serai prête en une minute."
Myriam s'était donc décidée encore plus vite que moi. Je la repoussai avec beaucoup de douceur. "Je n'en ai pas pour longtemps", murmura-t-elle.
Comme nous parlions français, Mme Steinhals avait suivi la scène sans comprendre, mais avec un dépit évident.
"Vous voyez, c'était urgent, dis-je, d'une voix impassible et détachée. Myriam doit rentrer chez elle dès aujourd'hui. C'est un cas de force majeure.
- Comment cela, un cas de force majeure?
- Un cas de force majeure, un point c'est tout, Madame Steinhals."

"Dis au revoir, Myriam.
- Ah ça non, jamais. Elle m'a frappée."
Disait-elle la vérité? J'étais trop indignée pour avoir envie de tirer l'affaire au clair. Mais comme j'étais incapable de me maîtriser, je bredouillai quelques mots parfaitement confus, puis je tournai les talons. Impossible de me souvenir comment je suis arrivée jusque dans la rue : jamais encore je n'avais planté là quelqu'un d'une façon aussi cavalière.
Hors d'haleine, Myriam prit place à côté de moi dans un taxi. Elle éclata d'un rire qui était celui, insouciant, du vainqueur.
"Nous nous sommes bien débrouillées, dit-elle d'un air satisfait.
- Combien coûte cette part de Strudel?" lui demandai-je.
Elle fit une moue moqueuse.
"Je ne mange pas de viande de porc, répondit-elle. Et d'ailleurs, j'ai décidé de ne plus parler l'allemand. Qu'est-ce que nous allons faire maintenant?"
Eh oui, Myriam, qu'est-ce que nous allons faire? Nous rentrons à l'hôtel, je prends une chambre pour toi, j'appelle tes parents ; et demain matin, nous prenons l'avion pour Paris, et ton père me dira : est-ce que vous n'avez pas agi de façon un peu précipitée? Les choses n'étaient certainement pas dramatiques à ce point. Myriam m'observait par en dessous.
"Ne t'en fais pas, dit-elle.
- Mais d'abord, nous allons manger un énorme sandwich au jambon", remarquai-je, maussade. Myriam ne me quittait pas des yeux.
"Bon, toi tu manges le jambon, et moi, je prends le pain."
Elle venait de dire ces mots avec l'indulgence infinie qu'une mère aimante porte à son pauvre enfant malade.


"Docteur Lévy?"
J'avais composé le numéro qu'il m'avait donné des mois auparavant : à n'utiliser qu'en cas d'urgence, s'il vous plaît, mais alors à toute heure, et où que vous soyez.
"Myriam prend l'avion avec moi dès demain. J'espère que vous êtes d'accord."
Il y eut un moment de silence.
"C'était donc bien ça? dit-il.
- Oui, c'était ça.
- À quel heure arrivez-vous? Je vais essayer d'aller vous chercher à l'aéroport. Mais n'en dites rien à Myriam. Peut-être n'arriverai-je pas à me libérer, et il ne faut pas qu'elle soit déçue."
C'étaient des mots qui voulaient dire bien autre chose.
"Elle ne sera pas déçue, Docteur Lévy. Avez-vous confiance en moi?
- Mais bien sûr que j'ai confiance en vous! s'écria-t-il. Vous, je vous fais confiance, entièrement."


Peu après, Myriam entra dans ma chambre. Elle s'installa en face de moi dans un fauteuil, l'air grave et renfermé .
"Que signifie Judenbalg? me demanda-t-elle.
- D'où sors-tu ce mot?
- C'est Mme Steinhals qui m'a traitée de Judenbalg .
- Oublie ce mot.
- D'abord, il faut que je sache ce qu'il veut dire. Qu'est-ce que c'est, un Judenbalg?"
Je gardai le silence. Myriam ne céda pas :
"Traduis-moi ce mot.
- Non, Myriam." Moi aussi, je pouvais me montrer intraitable.
Elle tenta de me provoquer :
"C'est parce que tu ne sais pas le traduire.
- Doucement, on se calme. Je ne veux pas le traduire.
- Alors, explique-le moi.
- Balg, c'est un enfant mal élevé, Myriam.
- Mais je ne suis plus une enfant.
- Justement, tu n'es plus une enfant."
Ouf! me dis-je avec soulagement, nous sommes parvenus à déplacer le problème.
"Pourquoi m'a-t-elle traitée de Judenbalg?
- Parce que c'est une femme stupide.
- Je suis beaucoup plus intelligente qu'elle, dit Myriam avec fierté.
- C'est vrai, Myriam. Mais il n'est pas bien difficile d'être beaucoup plus intelligente que Mme Steinhals. Je t'en prie, ne sois pas si prétentieuse."
Puis tomba la question tant redoutée :
"Pourquoi me déteste-t-elle? Pourquoi? Pourquoi?
- C'est vrai : pourquoi? Pourquoi cette haine?"
Je ressassais cette question ô combien douloureuse. Comment lui donner une explication plausible?
"Un jour, Myriam, tu m'as récité un poème qui commençait par ce vers : 'Connais-tu le pays où fleurissent les citronniers...' Tu t'en souviens, n'est-ce pas?"
Myriam hocha énergiquement la tête.
"À présent, c'est moi qui vais te réciter un poème. Il parle lui aussi d'un pays étranger, un pays qui n'est pas seulement situé dans notre imagination, mais que l'on trouve bel et bien sur n'importe quelle carte et aussi... dans ton coeur :
'D'où tiens-tu tes cheveux d'ébène,
'Ce nom si doux, couleur amande?
'D'où tires-tu l'éclat dès le matin? Ce n'est pas de ton âge.
'C'est de ton pays, qui est le matin depuis mille ans déjà.'
Veux-tu m'emmener là-bas, Myriam?"
De nouveau, elle hocha la tête vigoureusement.
"Il est de qui, ce poème?
- D'une poétesse autrichienne. Elle s'appelle Ingeborg Bachmann.
- Et quel est son titre?
- Il s'intitule : Mirjam.
- Récite-le moi encore une fois..."


"Des gens comme cette Mme Steinhals n'aiment pas ce pays, Myriam, et ils ont de la haine pour les gens qui viennent de là-bas. Ce pays est trop grand pour eux, et trop beau. Ils craignent, pis, ils haïssent tout ce qui est grand, parce qu'eux-mêmes sont si petits, petits comme des nains de jardin. Ils ne se sentent bien qu'en compagnie de nains de jardin, et c'est bien la raison pour laquelle nous allons les laisser là où ils sont, et jamais plus nous ne les fréquenterons. Promis?
- Promis.
- Est-ce que les nains peuvent grandir?
- Oui, hélas.
- Est-ce qu'ils deviennent alors dangereux?
- Très dangereux. Il faut se méfier d'eux. Il vaut mieux les éviter."
Une fois encore, Myriam eut son regard interrogateur :
"Que signifie Pack?
- Voilà un mot parfaitement inutile. Tu n'en as pas besoin.
- Traduis.
- Non.
- Est-ce que je suis un Pack pour toi?
- Myriam, que suis-je pour toi?
- Tu es mon amie.
- Tu vois bien.
- Que veut dire Pack? Que veut dire Judenpack? Papa est-il un Pack pour toi?"
Je baissai les yeux. Mais Myriam ne s'en laissait pas conter si facilement.
"Pourquoi es-tu triste? me demanda-t-elle.
- Veux-tu que je te raconte une histoire, Myriam?
- Raconte."
La voix de Myriam était pressante. Son regard n'avait plus rien de celui d'une fillette de quatorze ans. Laquelle de nous deux était donc la plus âgée? 'Nous autres, les Juifs, nous naissons vieux', a dit Kafka.
"Raconte."
Myriam saisit mes mains : c'était le même geste que celui de son père.
"Il était une fois...
- C'est un conte de fée que tu veux me raconter?
- Presque, Myriam, presque."

"Il était une fois une femme que ton père avait opérée, et nous allons l'appeler Maya. Il s'agissait de l'une de ces maladies qui ont quelques chances d'être guéries quand on les dépiste suffisamment tôt. Mais qu'est-ce que cela signifie : 'suffisamment tôt'? Elle n'avait pas eu droit à ce 'Il n'y a pas de souci à se faire'. Pendant une semaine, il passa la voir tous les jours, parfois en coup de vent, entre deux visites, et parfois, il s'attardait un peu, après une journée de labeur harassante. Ils discutaient souvent, tous les deux, pour ainsi dire sans retenue. Quand on attend les résultats d'analyses médicales qui déterminent COMMENT on va survivre, voire tout simplement SI on va survivre, les mots pèsent autrement lourd . Alors, toujours pas de nouvelles du labo? Toujours pas. Vous allez m'aider, n'est-ce pas, Docteur Lévy, quoi qu'il arrive. Vous me faites confiance, Maya, non? Entièrement, Docteur Lévy.
Maya se sentait pitoyable, superflue, comme jetée par-dessus bord, et pas belle du tout . Chaque jour que Dieu fait, désormais, elle devrait souhaiter n'être plus de ce monde. Je ne peux imposer ce spectacle aux autres.
"Cessez donc de vous tourmenter avec ce genre d'idées, Maya, je suis médecin, moi.
- Mais vous êtes aussi homme, cria-t-elle."
Il avait cherché à la rassurer, mais il se rendit compte subitement de la maladresse qu'il venait de commettre. En partant, il dit : Il n'y a personne dans cette clinique avec qui je parle aussi volontiers et aussi souvent qu'avec vous.
Le silence régna pendant un moment.
"Vous n'êtes pas faible , Maya. Vous avez des ressources insoupçonnées.
- C'est bien possible, Docteur Lévy. Mais je n'ai pas de racines.
- Quelle importance? Vos racines sont ailleurs .
- Et vous?
- Je suis Israélite."


Puis vint le jour où le Dr Lévy - visage radieux, mains agitées - entra en trombe dans la chambre de Maya, sans même frapper, contrairement à son habitude. Maya sursauta.
"Où est le champagne?" s'écria-t-il.
C'était un vrai cri de joie.
"Maya, j'ai les résultats."
Il saisit ses mains et la tira vers le haut, si bien qu'elle se retrouva assise dans son lit, chose qu'elle n'était jamais parvenue à faire jusque-là et qu'elle put soudain sans problème et sans la moindre douleur.
"Abracadabra! Vous êtes guérie, Maya, vous êtes guérie, jubila-t-il. Gué-rie! Vous m'entendez? Vous comprenez? Mais dites enfin quelque chose!"
La pièce était trop exiguë pour contenir autant de joie. Les vitres allaient voler en éclats l'instant d'après, les portes allaient être soufflées, et Maya allait quitter son lit sous les yeux ébahis des infirmières.
Dans la pièce brillait une étoile.
Heureux es-tu, ô Israël! Tes ennemis voudront te corrompre, mais toi, tu fouleras leurs dos.
Le Dr Lévy tenait encore Maya fermement dans ses bras : il fêtait le triomphe de la vie sur la mort. Car le grand défi de la vie, sa témérité inouïe, n'est-ce pas cette lutte incessante contre le néant, cette haine suprême de la mort?
Ce fut un instant presque mystique - parfaite communion. Maya éprouva soudain un amour immodéré et poignant pour la vie. Un étonnement infini l'envahit, et pendant un moment, elle oublia de respirer. "L'étonnement, disait Valéry, ce n'est pas que les choses soient : c'est qu'elles soient telles, et non telles autres..."
Désormais, elle le savait dur comme fer, désormais, elle était vraiment guérie, définitivement. Quelle heure exquise!
"Eh bien?! Dites quelque chose! Vous ne trouvez toujours rien à dire?"
Elle restait silencieuse. Puis, au bout d'un moment :
"Savez-vous ce que Kafka a écrit à Milena : 'Tu m'appartiens, même si je devais ne jamais te revoir.' Je ne trouve rien de mieux à dire, Docteur Lévy."
Il en fit sur-le-champ une plaisanterie. Comment? Ne plus me revoir? s'écria-t-il. Mais qu'est-ce que vous racontez. Vous êtes si intelligente et vous dites de telles sottises! Vous êtes ma patiente, que je sache, et il faut qu'on vous surveille. Je ne peux pas perdre mes patientes simplement parce qu'elles se croient guéries à jamais. Où irions-nous? Les affaires sont les affaires.
Maya aussi se laissa gagner par l'exubérance.
"Pourquoi n'êtes-vous pas vendeur de voitures, Docteur Lévy? ou vendeur de bateaux ou d'avions? Vous auriez beaucoup de succès.
- Certainement, certainement. Quels autres métiers voyez-vous pour moi?
- Coureur automobile, pilote, chef d'orchestre, metteur en scène... marchand de tapis...
- Arrêtez. Maintenant, ça suffit. Quand on ne vous surveille pas, vous ne dites que des bêtises. Il faut que vous soyez suivie, Maya, il le faut vraiment.
- Par vous?
- Par qui d'autre?
- Mais je suis totalement guérie, désormais.
- Oui, et il faut que vous le restiez."


"Et là l'histoire s'arrête pour le moment, Myriam, même si, bien sûr, elle est loin d'être terminée.
- Et comment se fait-il que tu sois si bien renseignée? me demanda Myriam d'une voix pleine de tendresse. Laisse, tu n'as pas besoin de me répondre. C'est bon, c'est bon." Elle ferma les yeux et plongea son regard dans un autre monde.
"Vois-tu l'étoile, Myriam? C'est celle de ton père. C'est ton étoile. Tout le monde n'a pas cette chance. Seuls les Élus ont une étoile. Souviens t'en.
- C'est notre étoile, dit-elle, simplement.
- Merci, Myriam. Tu m'as comprise, je le sais. Il n'y a rien de vil, rien de commun chez ton père. Il: pense et il agit avec une grande noblesse, une générosité rare. Grâce à lui, on se remet à croire en l'humanité. C'est un feu vivant. Mme Steinhals, par contre, fait partie des âmes mortes, et ses paroles sont mort-nées. Enterre-les, Myriam."
Myriam se leva.
"Quel voyage! Quel long et grand voyage."
Je songeai encore à Kafka, à l'une de ses "mises en garde" qu'il envoyait à Milena : 'Pensez aussi, Milena, au moment où je viens vers vous, pensez à ces trente-huit années de voyage que j'ai derrière moi (et comme je suis Juif, ce voyage est encore bien plus long)'.
Je ne dis rien. Combien de temps le voyage de Myriam avait-il bien pu durer? Elle traversa la pièce, s'arrêta près de la porte, se retourna. Elle me semblait à présent beaucoup plus grande. Non, Myriam n'était vraiment plus une enfant.
"Ton nom, Myriam, signifie : reine, souveraine, porteuse de lumière. Pense à ce message, mais ne le révèle à personne."
Les yeux de Myriam étincelaient. On y découvrait l'éclat de l'étoile.
"C'est sabbat, aujourd'hui, dit-elle. Je vais me coucher.
- Shabat Shalom, Myriam.
- Shalom alékham."


Puis, dans la pénombre, j'entendis sa voix couleur amande :
"Toi aussi, tu sais guérir, Maya."

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© Erika Tunner, 1997.
Première parution : Revue Europe, Paris, avril 1997.
Traduit de l'allemand par Jean-Claude Capèle




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