Mark Hunyadi, philosophe, collaborateur des pages littéraires du "Temps", ne veut pas se laisser entraîner dans l'aventure américaine
Que le plus darwinien des édifices de la plus darwinienne des civilisations ne soit plus qu'un tas de gravats, voilà une blessure narcissique que chaque Américain marquera assurément d'une ruine blanche. Que le plus grand, le plus riche, le plus fort des bâtiments soit à terre comme une vulgaire usine pharmaceutique irakienne, voilà qui ne peut que faire rugir de colère ceux qui ont grandi dans la métaphysique des simples, et leur chef.
Dans Mein Kampf, Hitler a un mot extraordinaire: il dit qu'il faut "décomplexifier" les choses. Par ce seul mot, il résume la métaphysique des simples, celle qui, au-delà des différences politiques, a toujours rassemblé tous les darwiniens civilisationnels. En situant d'emblée le problème au niveau du bien et du mal, en diagnostiquant sur le champ une attaque contre la civilisation (full stop: non contre la civilisation américaine, non contre la civilisation occidentale; contre la civilisation), Bush junior s'est révélé être un décomplexificateur de haut vol. Un métaphysicien d'une simplicité héroïque.
Cris de haine armés au loin
La métaphysique des simples est toujours vraie, puisqu'elle est simple. Alors, que la métaphysique vraiment vraie puisse se faire agresser aussi sauvagement par des bandits précivilisationnels en barbe, ce n'est plus une blessure narcissique, c'est une bombe égologique. Un acte de guerre.
La métaphysique des simples est aveugle: elle n'a pas vu que les avions qui l'ont stupéfiée avaient la forme de boomerangs (ceux lancés par Bush senior, il y a dix ans?). Elle est sourde, aussi: elle n'entend pas les cris de haine qu'elle a armés au loin. Et c'est parce qu'elle est tellement sourde qu'elle est tellement aveugle: ne voulant rien entendre, elle ne peut rien voir. Les Américains ne voient simplement pas combien ils sont haïs dans le monde parce que, darwiniens dans l'âme, ils n'imaginent même pas que le plus fort donc le meilleur ne soit pas aussi le plus digne d'être aimé.
Certes, on accordera sans peine que le terrorisme ne produit pas non plus une métaphysique d'une complexité digne d'éloges; mais, face à un adversaire aveugle, sourd et musculeux, elle n'a guère le choix. A la domination, elle répond par la violence, et puisqu'on ne veut pas l'entendre, elle frappe fort. Elle retourne contre ses ennemis l'arme qui l'étouffe. Boomerang.
La métaphysique des simples n'a donc pas besoin de réfléchir: elle n'a qu'à bander ses muscles. Et elle peut compter sur ses sbires: babouine devant son chef, l'Europe politique s'est déjà laissé entraîner en Irak dans un embargo totalement injustifiable au regard de quelque norme morale existante que ce soit, un embargo dont un jour nos descendants auront assurément à demander pardon. Quant aux intellectuels d'ici, babouins devant la force brute, ils se sentent soudain tous de là-bas; aveuglés par leur compassion pour les plus forts, ils sont prêts à collaborer.
Le décomplexificateur junior nous promet maintenant "une guerre d'un genre nouveau", et on peut le croire sur parole. Mais c'est la politique d'hier qu'il eût fallu changer, non la guerre de demain matin. Il est certes trop tard aujourd'hui, car le poison mortel du terrorisme a été lancé, et la machine vengeresse est en route. Nous sommes là, spectateurs convoqués à faire la claque. A la violence, on va répondre par la force, dévastatrice nous annonce-t-on, pour montrer à tous les babouins du monde et leurs ennemis qui est le plus fort.
On n'enrayera donc plus la machine qui va frapper demain matin. Mais pendant que les intellectuels de la collaboration applaudissent, il faut penser à après-demain. Puisse alors voir le jour une politique nouvelle, une politique plus surprenante encore que le diablotin qui va sortir ces jours de la boîte endommagée du Pentagone, une politique vraiment inédite - une politique non-darwinienne. Une politique de reconnaissance mutuelle - une reconnaissance non des terroristes, mais des aspirations qu'ils cristallisent -, une politique à l'image de celle que Yitzhak Rabin appelait déjà de ses vœux lors de la signature de l'accord de Washington le 13 septembre 1993. Le temps est venu de la paix, car, disait-il devant Yasser Arafat le ci-devant terroriste, "nous sommes destinés à vivre ensemble sur le même sol de la même terre". En entendant cela, je m'étais alors vraiment senti israélo-palestinien.